INTRIGUES CROISEES
La marquise reçut le nouveau venu en présence des deux amis, et il en résulta une visite fort courte, à peine animée par un entretien insignifiant. Vauxbelles affecta de se lever le premier^ et prit congé de ces dames sans que la pénétration d'Évariste parvînt à tirer le moindre parti de cette rencontre. S'il existait quelque concert entre le député et les hôtes de la Chênaie, le secret était bien gardé, et mettait en défaut la tactique des curieux.
L'illustre Graindorge n'était donc satisfait qu'à demi de son expédition, et le lendemain il en rêvait dans la salle verte de Gérenflot. C'était à une heure de la journée où la clientèle n'avait pas coutume d'abonder, et rien ne troublait notre héros dans ses méditations. Ariel seul se trouvait près de lui, couché en spirale aux pieds de son maître, et cherchant à soustraire ses sens délicats aux vapeurs acres du tabac dont Évariste inondait l'atmosphère :
— Quelle maîtresse-femme ! se disait-il en songeant à la marquise. Comme elle m'a tenu tête, comme elle a repoussé l'assaut ! Parlez-moi de ces créatures à blasons ! Quels airs ! quels sourires ! Une bourgeoise eut capitulé vingt fois; elle non. Pourtant, ajoutait Évariste en poursuivant sa pensée, il y a là*dessous quelque chose. Comment s'en assurer ?
Chacune de ces phrases^ prononcée avec lenteur, était entrecoupée d'une bouffée de tabac qui contribuait à épaissir le nuage répandu autour de notre héros. Peu à peu cette enveloppe vaporeuse prit de telles proportions et la transparence de l'air en fut si altérée^ qu'un témoin put pénétrer dans la salîe sans être aperçu d'Évariste et y assister à son examen de conscience. C'était Gervaise : son pied touchait à peine le sol, sa respiration était presque suspendue, son visage, ordinairement si ouvert, semblait empreint d'une tristesse sombre. On eût dit une autre femme. Elle marcha vers notre héros, recueillant les paroles qui lui échappaient et y répondant par des frémissements involontaires.
— Quelle alliance ! disait tout haut Évariste, quelle alliance ! et comme cela m'irait ! un nom chenu? une femme superbe ! C'est magnifique, c'est complet, II faut en finir.
Graindorge en était là quand il aperçut Gervaise debout à ses côtés, et l'oreille attentive.
—Ah! c'est toi, mon enfant, dit-il avec quelque embarras. Par où es-tu donc entrée ? Que viens-tu faire ici ?
Elle continuait à Texaminer sans lui répondre, immobile comme une statue et tenant ses yeux fixés sur les siens. Évariste se sentit mal à l'aise ; il essaya d'une diversion, et, prenant la main de Gervaise, il chercha à l'attirer vers lui.
-—Toujours charmante, lui dit-il.
La jeune femme se dégagea, et, se plaçant en fac« de notre héros dans une attitude résolue :
— 11 faut bien venir vous trouver, dit-elle, puisque
l'on ne peut plus vous voir autrement^ monsieur Graindorge.
— Monsieur Graindorge, voilà du nouveau, reprit l'idole de Saint-Sylvain. Je ne suis donc plus Évariste? Tu as broyé du noir cette nuit.
— Il n'y a pas de quoi peut-être? dit Gervaise^\^ec vivacité ; iMonsieur fait des absences de trois jours et il faudrait le recevoir encore avec la bouche en cœur.
— Allons, allons, un peu de raison, mon enfant, répondit Graindorge en essayant de l'apaiser ; il y a temps pour tout, petite. Et les affaires donc! il faudrait les laisser en souffrance, à ce compte.
— Les affaires ! s'écria Gervaise, s'animant de plus en plus; joli prétexte! Rôder pendant des heures entières autour de la Chênaie, voilà des affaires ! Allons, puisque vous y êtes, achevez, Monsieur Graindorge. Une pauvre femme comme moi, ça doit tout croire ! Mon Dieu, vous seriez bien bon de vous gêner.
Ces mots avaient été prononcés avec tant d'amertume, qu'Évariste ne put se défendre d'une certaine émotion; Gervaise élevait d'ailleurs graduellement la voix de manière à se trahir et à être entendue de la pièce voisine. Notre héros crut devoir faire un nouvel effort pour calmer cette douleur et contenir ces éclats dangereux ; il échoua.
— Non, dit Gervaise, je ne veux rien entendre que vous n'ayez promis de ne plus mettre les pieds à la Chênaie.
— Mais, vraiment, c'est du despotisme oriental ! s'écria Évariste, dans un moment d'humeur. — Écoutez, Monsieur Graindorge, dit Gervaise
avec plus de calme, je vous ai passé bien des choses; je vous ai passé M^e Maréchal, je vous ai passé la petite Crochard, je vous ai passé Javotte et Roson, je vous ai même passé M™^ Victor Simonneau.* Vous voyez* que j'ai l'œil sur vous et que je sais mon compte.
— Il faut qu'elle ait une police à ses ordres ! dit Èvariste, elle n'en omet pas une.
— Je vous ai passé tout cela, poursuivit Gervaise; c'était sans danger. Mais, je vous le répète, je ne vous passerai pas la Chênaie. Arrangez-vous en conséquence.
— Des ordres! s'écria l'aigle de Saint-Sylvain, à moi des ordres! Nous voici au monde renversé.
— Ce qui est dit est dit, Monsieur Graindorge. J'ai sur le cœur bien des choses^ voyez-vous, et le jour où nous compterons ensemble sera un rude jour; on en parlera dans Saint-Sylvain. Maintenant, faites à votre guise, je ferai à la mienne.
Il est impossible de rendre l'air de résolution qui animait la jeune femme au moment où elle quitta la place en jetant ce dernier défi. Son œil lançait la menace^ ses lèvres contractées semblaient appeler le combat. Jamais Évariste ne l'avait vue montée de la sorte; son sang-froid en fut troublé. Il est vrai que la vue de Gervaise produisait toujours sur lui cet effet, et qu'il régnait entre eux une sorte de pacte entouré de mystère. Aussi resta-t-il longtemps affecté de cette scène et en proie à une vive préoccupation. <• La jeune femnie^ au contraire, à peine rendue à sa clientèle, reprit son visage de dame de comptoir. Elle retrouva sans peine son sourire^ ses façons
engageantes, son coup d'œil aiguisé de coq'jetterie, enfin ce cortège de grâces qui avait fait la fortune de rétablissement de Gérenflot. Sur cette physionomie si calme, on eût en vain cherché les traces d'un orage récent. Il pouvait y avoir encore quelque agitation dans les replis du cœur, mais rien ne paraissait à la surface.
Une circonstance attira pourtant l'attention de Gervaise. Dans un coin de la salle, Victor Simonneau tenait son mari en chartre privée et avait engagé un entretien dans toutes les règles. Gérenflot écoutait debout, la serviette à la main, tandis que le notaire dégustait lentement sa tasse de café et exposait, sur le sommet d'un verre d'eau-de-vie, quelques grains de sucre au phénomène de la capillarité. La conversation s'animait de plus en plus, et Gervaise était bien inspirée quand elle concevait de l'inquiétude. Il s'agissait d'elle; on la mettait sur la sellette; voici dans quel intérêt.
Célestin Vauxbelles , à la suite du mémorable banquet, était retourné aux Graindorge d'une manière trop ouverte pour que les Simonneau pussent avoir l'espérance ^e le ramener. Ils obtenaient encore du député des paroles gracieuses, des promesses au besoin, même quelques services de second ordre; mais toutes les grandes faveurs semblaient devoir être désormais l'apanage de leurs heureux adversaires. Bien qu'aucun acte essentiel n'eût servi^^de sanction à ce revirement d'influence, les Simonneau en avaient tellement la conscience , ils étaient si assurés d'être sacrifiés à la première occasion, qu'ils ne craignirent pas de prendre l'initiative de îa
rupture et de pousser les clioses jusqu'à rendre publique la candidature d'un des ieurs, le président Simonneau. Déjà la- famille s'occupait à grouper des voix autour de ce nom^et Victor n'était pas le moins ardent à cette poursuite. Son entretien avec Gérenfiot roulait sur ce point délicat. Gérentlot était électeur par sa p<!tente : c était donc une voix à embaucher, sans compter l'influence attachée à son établissement comme centre d'action et rendez-^ ous politique.
Le calcul de Victor Simonneau était des plus simples. Gérenflot appartenait aux Grarndorge^ il le savait bien ; le brave garçon ne devait changer de camp que pour des motifs très-graves. Or, était-il impossible d'éveiller sa jalousie et d'amener des découvertes blessantes pour son honneur? Darîs ce cas. Gérenfiot trouvait un Graindorge pour rival, par conséquent pour ennemi, et sa première vengeance était de passer sous les drappî'ux opposés. La cornbinaison de Victor se trouvait ainsi justifiée, et l^^oquisilion électorale se faisait le plus naturellement du inonde. Il iîe s'agissait plus que de procéder par voie d'insinuation et de mettre, comme on dit en termes familiers, la puce à l'oreiile de Gérenflot. C'était un rôle délicat, et le notaire avait résolu. dans l'intérêt de sa dignité, d'y apporter beaucoup de ménagements. De là cet entrelien qu'il poursuivait avec le propriétaire du Café du Commerce.
— Vous êtes aux Graindorge, disait Victor Simonneau, je le sais, je respecte le sentiment qui vous uni! à cette maison.
• —Comment voulez-vous que je ne sois pas à eux. répondit Geientlol, puisque sans eux, je ne serais
LE COQ DU CLOCilERo 111
v'ien? ïl m'a fait tout ce que je suis^ ce J)on 3f. Évai'ibce! J'étais garçou de moulin, voyez-vous, pas un cran en sus, avec beaucoup de peine et peu de profit, et j'arrivais tant bien que mal à la fm de Tan, ayant vécu tout juste, et sans être plus avancé qu'au premier jour. Et bien ! c'est là qu'il m'a pris, M. Évarisle! Il in'a établi, il m'a marié, il m'a monté ce café, il ,m a amené du monde, il m'a aidé de sei» conseils , il m'a accordé son amitié ! et vous ne voulez pas que je sois à lui? Ah bien ! je ne regrette qu'une ciio^c, c'est de ne pouvoir pas l'être davantage. J'y suis, à lui, à pied et à cheval, sur terre et sur eau, de toutes les façons; j'y suis à perpétuité; j'y serai au ciel et en enfer!
— Je comprends cela, mon brave^ dit le notaire, un peu étourdi de cette explosion de reconnaissance.
. — C'est-à-dire, ajouta Gérenflot, qu'il me demanderait n'importe quoi, M. Évariste, que je le îerais à l'instant même. Des choses ridicules, des choses impossibles , n'importe : avec lui je ne raisonne jamais. Ça lui fait plaisir, c'est bien; en marche, Gérenfïot : et vive M. Évariste! Voilà ma manière d'être, Monsieur Victor; et, si elle vous déplaît, j'en suis fâché, car je n'en changerais pas pour un empire.
—Qui vous demande cela? répondit le notaire. Soyez aux Graiudorge, rien de mieux. Seulement, je crois que lintiniite d'Evariste a quelques ilangers , quand on a une femme jeune, ajouta-t-il du ton d'un homme qui frappe un coup décisif.
Le coup porta, mais dans un sens que Victor
Simonneau n'avait pu prévoir. Parmi les messagers d'amour qu'employait Evariste^, Gérenflot figurait en première ligne; il était le confident de toutes ses passions , sauf une seule. Sur celle-là , le brave homme n'eût pas entendu raillerie. Quant aux autres, il s'y prêtait volontiers, et s'acquittait avec un zèle exemplaire des missions les plus délicates. Or, la femme du notaire se trouvait précisément sur la liste du don Juan de Saint-Sylvain ; c'était l'une des Mille et trois victimes. Gérenflot le savait, il avait conduit le siège et concouru à la capitulation. Son premier mouvement fut donc de voir dans l'ouverture que lui faisait Victor une plainte indirecte ou une insinuation pour arriver à un aveu. Il résolut dès lors de se tenir sur ses gardes.
— Diable ! pensa-t-il, il a peut-être découvert le pot aux roses. Attention, Gérenflot ! soignons notre maintien, mon enfant.
Victor Simonneau attendait une réponse; voyant qu'elle n'arrivait pas, il crut opportun d'insister.
— C'est que M. Evariste est un terrible homme auprès des femmes, dit-il. Il faut y regarder de près avec lui.
— Bah ! répliqua Gérenflot, des commérages. Il n'y en a jamais le quart de ce que l'on dit.
— On en jase pourtant, ajouta le notaire, s'adressant à la vanité et croyant porter le dernier coup.
—Pures méchancetés. Monsieur Victor, répliqua Gérenflot, jaloux de consoler cette âme souffrante. Dans ces choses-là ce qu'il faut, c'est d'avoir la confiance. Une femme, voyez-vous, quand ellea des principes..., surtout quand elle aime son mari... Pouf
coquette, c'est possible...; mais c'est le fond qu'il faut voir...
Le brave Gérenflot avait trop présumé de ses forces en se croyant propre à faire de la diplomatie. Le talent n'était pas à la hauteur de l'intention, et il sentait ses facultés oratoires se dérober sous lui.
— Décidément je barbotte, se dit-il.
Pour ne pas s'enferrer davantage, il s'arrêta court; cet acte de prudence ne faisait pas le compte de Victor Simonneau, qui ne perdait pas son but de vue. Désormais le notaire se croyait autorisé à ne plus user d'autant de ménagements : à moins de dire brutalement les choses, il avait tout fait. Les ouvertures étaient trop directes, les désignations trop formelle? pour qu'à ses yeux Gérenflot eût pu s'y méprendre. Il le croyait placé tout au plus sous le coup de l'un de ces aveuglements que le ciel, dans sa clémence, envoie si souvent aux maris. Dès lors, il ne restait qu'à revenir à la charge, à agiter les cendres de ce cœur et à y retrouver le feu de la jalousie qui couve toujours.
—Ainsi, dit-il, vous ne trouvez pas M. Évariste un homme dangereux ? c'est avoir bien de la bonté. Au fait j'ai tort, cela ne regarde que le mari. Chacun ses affaires.
Le notaire s'arrêtait sur chacune de ces phrases pour remarquer l'effet qu'elles produisaient; Gérenflot demeurait impassible. Le peu de succès qu'il avait eu dans les sphères de l'élocution l'avait engagé à changer de système; il se réfugiait désormais dans le silence. Pour se composer un maintien, il roulait son tablier entre ses doigts et tournait de temps à autre
le regard vers Gervaîse, que la longueur de cet aparté inquiétait de plus en plus. Gérentlot eût bicii quitté la place, mais il avait peur que sa retraite ne parût trop significative au notaire, et qu'il n'y vît un acquiescement à ses soupçons.
— Chacun ses affaires, ajouta Victor Simonnepuen "répétant sa dernière sentence.
PJ adressa en même temps un coup d'œil si expressif à Gérenflot que celui-ci ne crut pas pouvoir se dispenser de donner signe de vie.
—Euh ! euh ! dit-il.
C'était iHi système désespérant, qui exigeait l'emploi des moyens héroïques. Dès que les ruses de la stratégie n'avaient pas réussi, il fallait essayer d'une attaque de front, d'une attaque découverte. Victor Simonneau y procéda.
— GérenHot! dit-il.
Interpellé ainsi, le propriétaire du Café du Commerce, ne put pas éluder la réponse.
— Monsieur Victor, répliqua-t-il.
—Voulez-vous, mon cher, que je vous donne un bon conseil, un conseil d'ami? dit le notaire.
— Volontiers, Monsieur Victor ; vous savez que je les aime, les bons conseils. D'ailleurs, vous n'en donnez pas d'autres, ajouta Gérenfiot qui persistait dans ses bons procédés vis-à-vis d'un homme malheureux .
— Eh bien! mon cher, dit brusquement Simonneau, ie vous conseille de mieux surveiller votre femme.
—Ma femme! répondit Gérenîîot,et pourquoi cela, Monsieur Victor?
— Pourquoi? digne homme; eh ! parbleu! à cause
cfes assiduités d'Evariste. Vous avez rialelligçncebieaî dure. -
• Gérenûot sentit cette fois raiguillon. ■—Ah! à cause des assiduités... s'écria-t-il. J'y suis maintenant. C'était donc de ma femme que vous vouliez parler depuis une demi-heure?
—Et de laquelle donc? s'écria Simonneau.
— Morbleu! de la vôtre, dit Gérenflot avec un aï5c^nt de vengeance.
— De la mienne! Ceci est trop fort, dit Simonneau^
Le notaire allait se fâcher, mais Gerentlot ne lui en laissa pas le temps ; se dirigeant vers le comptoir où siégeait Gervaise, il lui ditassez haut pour étreentendu de toute la clientèle:
— Tu ne sais pas, femme, voici M. Victor qui pré^ tend que M. Évariste te courtise. C'est comme les gens qui ont la jaunisse: 11^ voient tout en jaune. Est-il étonnant, ce monsieur Victor !
Le lendemain, cette scène occupait les curieux de Saiut-Syivain; mais d'autres orages allaient en elîacer le souvenu.