ANCIEN INTERNE DES HOPITAUX
Le Corps et VAme
de
r Enfant
Armand Colin et C% Editeurs
Paris, 5, rue de Méziéres
Tous droits réscrvof.
ET
C'est une opinion répandue par le monde que les Français sont un peuple nerveux.
Il est certain que notre tempérament collectif nous a fait accomplir un bon nombre de grandes choses, mais qu'à plus d'un moment on nous a vus nous afToler.
Nous avons — pourquoi le nier? on ne guérit un mal qu'après l'avoir regardé bien en face — des enthousiasmes insuffisam-
ment réfléchis et des haines oulrancièrcs; nous ne sommes pas incapables d'injustice et d'aveuglement, généralement peu durables, ni d'élans de générosité dig^nes qu'on les envie; nous donnons trop souvent le spectacle de revirements d'opinion qui sentent un peu la névrose, et ne vont pas sans étonner, sans nous valoir, de la part des nations adverses ou amies, un peu de ce léger dédain, parfois affectueux, qu'ont les mâles robustes pour de charmantes femmes à attaques de nerfs.
Qui s'en tiendrait à cette apparence nous jugerait fort mal. Ceux qui nous connaissent moins superficiellement savent qu'un très grand nombre de Français ont une âme profonde et grave, qu'on peut compter sur la fidélité, sur la loyauté confiante de noire cœur et sur cette probité foncière, sur celle droiture, sur cette clarté lumineuse, qui font de notre esprit quelque chose d'un peu schématique, sans doute, mais de propre,
d'ordonné, de sage, comme un jardin français aux allées droites.
C'est là le fond de notre race, et son essence même.
A la surface, cependant, je vois un formidable gaspillage d'énergies vitales, beaucoup de mouvements pour rien, pour assouvir l'énervement. Nous oscillons, avec des amplitudes au premier abord effrayantes, le long de notre échelle d'énergies, passant, avec une brusquerie alarmante, de la vanité un peu basse à l'indignation furieuse, de l'abattement à l'orgueil, à l'espérance tumultueuse, à la joie débordante. Ou bien encore, nous nous faisons les prisonniers d'une idée fixe, nous rétrécissons sur un point, sur un ordre de faits, le champ de notre conscience, comme disent les psychologues, jusqu'à ce que survienne, à force de tension nerveuse, un état convulsif : émeute, guerre ou révolution.
Heureusement, notre vitalité foncière.
notre ressort, sont d'une incomparable trempe. Nous retombons toujours sur pied, nous retournons toujours à l'équilibre.
Tandis que d'autres peuples, quand ils font tant que d'y venir, ont des crises terribles, et comme de haut mal, dont ils restent brisés et terrassés pour de longues années, nous avons, nous, des attaques moins rares, mais dont nous ne nous ressentons presque pas, des attaques de jolie femme, qui ne laissent pas de fatigue. Au demeurant, nous sommes gens de fort bonne constitution.
C'est pour cela que je crois notre cas curable et notre pays perfectible. En vérité, nous pouvons beaucoup pour nous modifier en bien, si nous prenons nettement conscience de nos défauts et de nos tares.
Ces temps derniers, des hommes éloquents et persuasifs ont répandu les opinions à mon
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sens les plus salutaires ', et montré par quelles modifications dans l'instruction et dans l'éducation de nos filles et de nos fils notre race pourra lutter, sans trop de désavantage, contre la race anglo-saxonne qui est en train de ruiner les autres et de s'approprier le globe.
Certes, ce qu'ils ont dit, et ce qu'avait dit avant eux le petit groupe de bons esprits qui rédige la Revue de la Science sociale, est de la plus haute importance. Je souhaite qu'on y revienne et qu'on ressasse ces idées jusqu'à saturation des esprits. Mais, pour le relèvement méthodique de nos énergies, pour l'amélioration de notre genl, on peut quelque chose de plus. Ce quelque chose, je suis, par profession, tenté de le chercher dans l'hygiène médicale, dans cette médecine, en même temps du corps et de
1. L'auteur fait allusion aux articles de M. Jules Lcmaitre qui furent inspirés par louvrage excellent de M. Demolins, La Supériorité anfjlo-aaxonne, et au livre de M. Hugues Le Roux, Sus filles et nos fils.
l'esprit, à quoi je pense et travaille sans cesse.
— Encore! dira-t-on. La voilà bien, cette manie professionnelle de vouloir substituer, comme disait Bourget, la boîte de pilules à la page de l'Évangile!
Je tiens à faire remarquer (|a'on a fait de tout temps ce que je cherche à rajeunir, à adapter aux besoins d'à présent. Toutes les religions ont eu leur hygiène et leur diététique. L'Eglise, avec ses règlements de vie, ses abstinences et ses régimes alimentaires imités des préceptes de la Thora, avec ses flagellations et ses cilices — dont notre gant de crin n'est que la prosaïque réduction — et ses couvents — dont nos maisons d'isolement ne sont que l'atténuation — s'est montrée grande hygiéniste.
Quant aux Anglo-Saxons, dont M. Demolins nous a si vivement fait sentir la supério-
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1 rite vitale et la vigueur d'expansion, ils ne cessent d'avoir souci de cette santé corporelle d'où dépend, en si large part, la santé (1 âme, l'équilibre d'esprit. Au premier chef, 1 enfant les préoccupe. Leurs écrivains les plus aimables, leurs philosophes les plus hauts consacrent de longues pages, des volumes entiers à son développement corporel ou intellectuel et, littéralement, à son élevage. Voici James Sully qui nous donne ses Eludes sur Venfance, Romanes son Evolution mentale^ Alexandre Bain sa classique Science de l'éducation, H.-W. Shinn, un Américain, ses Moles sur le développement d'un enfant, et F. Tracy (de Boston) sa Psychologij of Childhood.
Certes, nous avons aussi les bons ouvrages de Bernard Pérez; V Education de la Volonté, de Payot; l'essai Ôl Enseignement intégral de M. Bertrand; les livres de Jules Rochard sur VEducation de nos fils et V Education de nos filles, et je retrouve bien, dans V Encyclopédie
d'hygiène, d'excellents articles de MM. Bergeron et d'Heilly sur l'hygiène de la première et de la seconde enfance. Mais il nous reste à faire une œuvre en même temps plus complète et plus populaire.
Dans son humoristique et profond petit livre sur Y Education intellectuelle, morale et physique, qu'on trouve en Angleterre entre toutes les mains, et dont la traduction française en est à sa sixième édition, le maître Herbert Spencer répète, à deux ou trois reprises, la phrase si topique de l'Américain Emerson : « La première condition du succès dans ce monde, c'est d'être un bon animal, et la première condition de la prospérité nationale, c'est que la nation soit formée de bons animaux. »
Il y a, dans cette boutade, une des plus grandes vérités que je sache, et l'une des plus nécessaires pour quiconque, aujourd'hui, veut être moraliste, à savoir l'étroite, l'indissoluble union du |iliYsiquc avec le moral.
L'Ég-lise elle-même l'admet : l'instant où lame se différencie du corps, où elle s'évade de sa prison matérielle, où elle cesse d'habiter le cerveau, c'est la dissolution de la personne humaine, c'est la mort. Pour comprendre quel peut être le rôle du médecin dans l'éducation des enfants, il faut se faire à cette idée fondamentale, pressentie par Thomas d'Aquin — et maintenant de vérité scientifique — que, durant notre vie, l'âme s'incarne dans notre organe cérébral aussi étroitement que le corps et le sang divins s'identifient au pain et au vin consacrés, selon le dogme catholique. Les facultés de l'àme ne se distinguent en aucune façon des fonctions de notre écorce grise : elles naissent et meurent ensemble; la maladie les dissocie en même temps. Notre mémoire ou notre acuité d'intelligence, notre prompti-
tude à faire des associations d'images ou d'idées varient, selon que varient elles-mêmes la dépression ou l'exaltation de notre système nerveux, selon que la circulation est nulle, la nutrition active ou ralentie. Et, de même qu'un sacrilège profane le corps de Dieu même en profanant l'hostie, de même, en améliorant les conditions de vie d'un cerveau, le médecin travaille pour le bien de l'esprit, pour la santé morale.
Que mes lectrices, que les mamans à qui je m'adresse surtout, veuillent bien ne pas s'effaroucher de ces considérations, indispensables comme préliminaires. Elles n'ont pointa redouter ici un cours de psychologie transcendantale. Le petit livre que voici ne dira que choses simples, toutes claires, parfois même un peu puériles, ou, du moins, d'intérêt immédiat, essentiellement pratiques.
Nous allons causer ensemble, tout bonnement, de la façon dont il convient de vêtir
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et de nourrir nos enfants, Je leurs travaux et (le leurs jeux, du lieu où ils doivent passer leurs vacances, et de l'utilité pour eux des bains de mer, des pratiques hydro- Ihérapiques, de la gymnastique et des sports ; de l'art de leur faire les joues roses et les mollets durs. Un peu plus tard, et sans quitter le même ton familier, nous chercherons dans l'hygiène médicale, plus riche qu'on ne croit, les moyens de combattre, chez nos gamins, certaines tendances fâcheuses de leur nature à la paresse, à la mélancolie, au mensonge, à l'inattention, à la colère ou à la peur. Je crois que nous ferons ainsi besogne utile et neuve. Nous comblerons une lacune. Nous nous préoccuperons uniquement des enfants de trois à quinze ans, pour ce motif que l'hygiène du nourrisson est précisée excellemment en vingt ouvrages de date récente.
J'écris ici pour les parents. Et je voudrais, avant de mettre un point final à cette entrée en matière, les supplier de prendre conscience entière de leur responsabilité vis-àvis de leur progéniture.
Nos petits n'ont pas demandé à venir au monde. C'est nous qui, obéissant au vieil instinct de conservation de la race, leur imposons, leur infligeons la vie. Elle sera pour eux un grand bien ou un grand malheur, selon le tempérament qu'ils auront hérité de nous, et selon l'éducation que nous leur aurons procurée. Nous ne semblons pas nous douter des devoirs que nous impose cette façon d'envisager les choses.
J'entends très fréquemment des parents s'indigner avec violence contre le caractère indiscipliné, contre les mauvaises (endancos de leur bambin, comme si, véritablement,
ils n'étaient pas les procréateurs responsables de cette petite âme et de ce petit corps. Ne savez-vous donc pas que tout ce qu'il est, ille doit à ses ascendants? Et, d'autre part, si ses tendances sont fâcheuses, il ne pourra lutter contre elles que par la qualité et par l'intensité des images mentales mises en lui par l'éducation. Et vous ne semblez guère en avoir conscience, vous tous qui, trop occupés par vos affaires et par le monde, abandonnez l'éducation de vos filles et de vos fils à des personnes inhabiles et médiocrement zélées. Si nos enfants n'avaient pour eux le charme qui fait que, bien souvent, leurs éducateurs mercenaires s'attachent à eux, se prennent à les aimer et ne travaillent pas uniquement pour toucher un salaire, leur sort serait vraiment à plaindre.
Nous avons tous, sous ce rapport, de lourds reproches à nous faire.
Au commencement du quatrième chapitre de son Éducation, Herbert Spencer, avec
sa rude belle humeur, montre le squire, le gentilhomme campagnard anglais, après dîner, et le fermier revenant de l'office, et Hodge et Gilles au cabaret, après la foire, causant avec une habileté consommée de l'élevage des poulains, de l'art de faire un pourceau gras, un mouton bien en chair ou une vache accorte ; mais aucun d'eux ne se soucie de pousser un enfant au maximum de sa vigueur physique ou de son énergie morale. « Il serait temps, ajoute-t-il, que nos enfants eussent une part des bienfaits apportés à nos brebis et à nos bœufs par les découvertes scientifiques modernes. »
Voilà ce que dit un Anglais. Que devrionsnous dire en France, où il y aurait tant à faire pour notre race qui — pour ne parler que de sa forme extérieure — tend à devenir de plus en plus courtaude, molle et bedonnante?
Nous tous qui avons des enfants, faisons notre examen de conscience. Comprenons
que, leur ayant donné la vie, nous leur devons, du même coup, les plus fortes armes, le maximum de santé physique et morale pour lutter contre les adversaires qu'ils ne manqueront pas de rencontrer, et aussi pour se vaincre eux-mêmes, pour tirer quelque chose de bon du tempérament plus ou moins médiocre qu'ils héritent de nous.
Soyons toujours préoccupés de leur manière d'être. Veillons continuellement sur eux sans qu'ils s'en doutent, car en les questionnant sans cesse et les tâtant de toutes parts, nous risquerions de les rendre pusillanimes ou maladivement scrupuleux.
Ayons recours au médecin avant qu'ils soient malades. Demandons-lui de l'hygiène, pour éviter d'avoir à lui demander un traitement. Un médecin, instruit et bon, peut beaucoup plus qu'on ne semble vouloir le croire pour empêcher un petit être de devenir bossu ou paresseux, poitrinaire ou méchant. Elle est de notre grand Descartes,
cette pensée qui m'a déjà servi d'épigraphe pour un ouvrage accueilli avec une bienveillance que je n'osais point espérer : <( Car même l'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps, que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusques icy, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le clierclier. »