‹ Le corps et l'âme de l'enfantChapitre 2 sur 45 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Exercices physiques.

Sommaire. — Supériorité physique ile TAnglo-Saxon. — La gymnastique dans nos lycées cl nos collèges; le " cliiislianisme musculaire » dans le Royaume-Uni. — Los livres du D'' Lagrange. — Les lois de la fatigue; conséquences à en tirer. — Les récréations chez les Pères Jésuites et dans les lycées. — L'éducation physitjue de nos filles.

Un écrivain français, qui a ionglemps habile Londres, me disait qu'à son retour en France notre foule lui était apparue moins belle que la foule anglaise. « Un rassemblement parisien est chose moins harmonieuse, moins agréable à Tœil qu'un meetingbritannique. Là-bas, à part quelques formidables colosses j tonneaux ambulants destout

l8 LE CORPS ET L'ÂME DE l'eXFANT

OU de ivlus/^!/, riiomme est svelle, élancé, d'une réelle élégance animale. Ici, le bourgeois, l'ouvrier même, sont courts de taille, épais, patauds; dans une bousculade, c'est leur ventre qui fait poussée. »

Cette manière de supériorité anglo-saxonne me parait tenir à deux causes : alimentation plus rationnelle; pratique journalière des sports.

Nous reviendrons au long de deux chapitres de ce livre sur la question, capitale à mon sens, de l'alimentation nationale, des mets usuels du pays. Pour aujourd'hui, contentons-nous de rechercher ensemble quelle part nous devons faire aux exercices physiques dans l'éducation de nos filles et de nos fils.

(À'tte pari lui longtemps, elle est encore \ trop restreinte. Nos générations ont été éle-

vées à raison de soixante-dix heures par semaine de travail intellectuel obligé, contre deux heures de gymnastique facultative. On avait soin, d'ailleurs, de rendre si fastidieuse la classe d'exercices physiques, que chacun de nous n'avait en tète que de s'y soustraire. On n'y allait que par contrainte. Alignés, immobiles, menés par un vieux moniteur de l'École de Yincennes, qui ne plaisantait pas avec sa mission, nous attendions dans un profond ennui qu'arrivât notre tour d'accomplir, sur le trapèze ou aux an* neaux, un lour d'acrobatie auquel rien ne nous préparait; après quelques instants d'efforts plus ou moins fructueux, sous la risée des camarades, on cédait la place à un aulre, on rentrait dans le rang pour y reprendre une raideur et un silence tout militaires. Au total, cela faisait bien pour chacun de nous trois ou quatre heures par an de tra-^ vail musculaire personnel. Et quand le médecin disait : « Faites donc faire de la gym»-

naslique à ce garçon. — Mais il en fail, docteur », répondait-on.

En Angleterre, cependant, en Belgique, en Suède, les éducateurs comprenaient la nécessité du développement parallèle du corps et de l'esprit; on commençait à se faire une idée de co que devient une race dont on ne cultive que l'intellect, que Ton n'entraîne ni à la vigueur, ni à la souplesse, ni à la dextérité physiques, à qui l'on refuse de parti pris cet esprit d'à-propos et de décision, et cet art de prendre promptement un parti, que développe à un si liaut degré la pratique du sport.

Ce fut le temps où le Révérend Charles Kingsley écrivait ces romans, œuvres de suggestion et de « moralité physique », comme dit Ilerhcrt Spencer, où l'on ne voit que héros purs, amis de Dieu, joignant à une piété angélique des hiceps de lullrni forain. Toute la bourgeoisie anglaise s'inspira de cet idéal, et ce fut le temps héroï(]ue

de ce que l'on appela d'un mot assez drôle, ma foi, « le christianisme musculaire ».

En France, il nous a fallu plus de temps pour accomplir une évolution de même sens. Encore sommes-nous bien loin de nos voisins ang-lais et belges.

Pourtant, nous avons fait quelques très bonnes choses. Il n'est que juste de reconnaître le rôle excellent que joua, à ce point de vue, notre académie de médecine , lors de sa mémorable discussion sur le surmenage scolaire. Et il faut dire, aussi, qu'en matière d'éducation physique, c'est un médecin qui nous apporta la méthode.

Dans des ouvrages intelligents et clairs — dont il me souvient que Bourget me fit un jour de grands éloges — la Médication par ^Exercice, la Physiologie des Exercices du corps, VExercice chez les enfants et chez

les Jeunes gens, le docteur Fernand Lagrange nous fait toucher du doigt la nécessité physiologique de l'activité musculaire; il sait donner un sens précis aux mots fatigue, courbature, surmenage, entraînement; il nous fait honte de notre insuffisance, et cependant nous donne à redouter l'excès; enfin, les progrès qu'il nous propose d'accomplir ne sont pas aveuglément imités de l'Anglais, mais adaptés au tempérament national. Aujourd'hui, nous avons à Paris et dans les provinces toutes sortes de ligues pour l'éducation physique, une infinie variété d'associations pour le sport. Elles nous ont fourni des résultats heureux, encore que plus d'une ait dépassé le but en donnant à quelques enfants, avec un léger goût de cabotinage, tout do même trop de dédain pour l'intellectualité, et (pic les clairons des sociétés de gymnastique fassent vraiment bien du vacarme, les dimauchcs d'été, sur l'impériale de nos trains de banlieue!

Je voudrais essayer, pour le public auquel je dédie ces petites causeries, de dégager des expériences déjà faites quelques notions essentielles, et d'établir quels genres d'exercices il faut faire donner à nos fils.

Tout d'abord, sachons bien que la fatigue est une; que c'est toujours un phénomène cérébral, et que, par conséquent, les parties de notre cerveau qui commandent aux mouvements de nos jambes et de nos bras sont susceptibles d'épuisement au même titre que celles qui président à la lecture, à l'écriture ou à l'articulation des mois. Voici un enfant las d'un long travail de l'esprit ; gardons-nous de croire que nous lui donnerons du repos en lui infligeant l'obligation de rudes etîorts musculaires : nous n'aboutirions qu'à ajouter une fatigue à une autre fatigue.

De cette loi de physiologie, on doit tirer les quelques conclusions pratiques que voici :

1" Il conviendrait de remanier les programmes de nos lycées et de nos collèges, de telle sorte que les heures de classe soient un peu moins longues, et les récréations un peu plus fréquentes. Il faut demander aux enfants plus de travail intellectuel en moins de temps : nous obtiendrons d'eux une attention d'autant plus soutenue qu'ils sauront que l'application qu'on exige d'eux est plus brève.

2" Les exercices physiques auxquels ils se j livreront devront être relativement modérés et d'intensité graduée, sous peine de prompt épuisement nerveux pour les plus faibles, c'est-à-dire pour ceux que nous voulons fortifier.

.']" La fatigue étant un phénomène cérébral, il faut multiplier ceux d'entre les exercices physiques qui se font avec la moelle épinière, c'esl-ji-(lirc automati(]uemenl, aux

dépens de ceux qui se font avec le cerveau et qui exigent une intervention constante de la volonté.

Exemples : la gymnastique athlétique, aux anneaux, à la barre fixe, aux barres parallèles, exige constamment l'effort de volonté; elle a, d'ailleurs, l'inconvénient de ne développer que certains muscles des bras et du thorax, et de n'avoir que très peu d'influence sur l'activité de la respiration et de la circulation ; il faut donc la bannir et la remplacer par la gymnastique hygiénique, toute de mouvements qui n'exigent point de lension d'esprit, mais qui assouplissent le corps, activent toutes les fonctions de l'organisme et accélèrent la nutrition.

Je suis aussi d'avis de proscrire l'escrime, au moins chez les jeunes enfants. L'escrime a les inconvénients multiples de ne pas développer symétriquement les deux côtés du corps, d'exiger une attention, et chez les nerveux une crispation d'esprit incessante,

et d'être tout en à-coups prompts, en gestes de se fendre, de fondre sur son adversaire. Il peut être fort utile dans la vie de savoir tenir une épée; d'autre part, je crois que ce jeu peut être d'une bonne thérapeutique pour un homme de cinquante ans arthritique ou un peu obèse. 11 est mauvais pour les enfants.

4" Il importe que l'exercice physique ne soit pas, pour nos écoliers, une corvée pénible. Tâchons d'en faire un agrément. Réduisons donc au minimum les cours obligatoires de gymnastique, même suédoise, hygiénique et rationnelle; trouvons-leur des jeux en même temps amusants et utiles.

Il est certain que les établissements religieux d'éducation ont (•(>mi)ris cela depuis fort longtemps, et que, sous ce rapport, on ne saurait nier leur supériorité sur les éla-

blissements d'enseignement secondaire de l'Université. Chez les Pères Jésuites, où j'ai passé quelques années de ma jeunesse, j'ai fait de bien ennuyeuse philosophie, et le cours d'histoire naturelle était, certes, audessous de tout; mais, aux récréations, on était contraint de jouer; les Pères euxmêmes, retroussant leur soutane, entamaient, sans le moindre respect humain, une partie de paume, de ballon au camp ou de barres. Il me souvient d'un certain jeu de chars, où celui qui traînait s'activait à la course, tandis que l'autre, debout sur une étroite plate-forme, sans autre appui que ses rênes de corde, faisait un effort incessant, bien vite automatique, pour se tenir en équilibre. C'étaient là des ébats hardis, vraiment sains et pleins de gaieté.

Comme il y a loin de ces récréations excellentes à celles des lycées, oij moyens et grands se promènent, causant de femmes, devisant politique, avec des airs de gravité blasée, ou Lien allant seuls et mélancoliques, jouant au petit Bonaparte à Brienne!

Il serait fort à souhaiter que l'Université prît modèle sur les établissements religieux pour les jeux mouvementés, rendus obligatoires. Malheureusement, au lycée, le sur- j veillant, le pion n'est guère populaire. Sa j morgue, née de sa timidité, l'empêchera longtemps de se mêler aux ébats des élèves. Mais, qui réformera le pion?

En attendant, l'Université devrait faire, de hi promenade un peu solle et sans attrait, que les élèves n'aiment guère, un exercice intéressant, progressivement gradué, un entraînement à la MKircho, coujté de pas de gym-

naslifjue. La marche et la course constituent, en effet, la manière d'activité physique la plus simple, la moins fatig-anle, et la plus heureuse, au point de vue de l'ample fonctionnement des plus divers organes, et de l'activité de la nutrition.

Au même rang, parmi les exercices les plus recommandables, il faut mettre la bicyclette, inoffensive pour les enfants au-dessus de sept ans, à la condition expresse qu'ils en feront avec modération, une heure par jour au maximum, qu'ils pédaleront en terrain plat ou médiocrement ondulé, qu'ils ne feront pas entre eux des courses de vitesse, que le surmenage, en un mot, leur sera interdit. Il est de règle, en efTel, de voir la fatigue d'un sport, auquel on est insuffisamment entraîné, devenir, à l'époque de la croissance, la cause déterminante, leprélexle à l'éclosion d'une maladie infectieuse, typhoïde, diphtérie, rougeole ou scarlatine.

Viendront ensuite la natation, qui com-

plèle fort heureusement le bain froid', déjà tonique par lui-même, et la noble équilation, que détrône de jour en jour l'envahissante bicvcletle.

Quant aux filles, de qui Téducation physique est à peu près nulle aujourd'hui — relisez donc, à ce propos, les belles indignalions d'Herbert Spencer sur les récréations dans les boarding scliools foi' young hulies de son voisinage — il faudrait remettre en honneur non pas le saut à la corde, que plus d'un spécialiste (le D"" Lévy notamment) accuse de mille maux, mais le joli volant, les « grâces », le crockcl, le tennis. Il faii-

I. f/cau froiili; roiiil de si;.'iial('S si-ivicos; au point ilo Vue ûc •• l'flovjigc ' «le renfaike. liucoro Taul-il ncil usor qu'avec tliscerncmenl. Je connais de [lelits nerveux (|ui suir(i(|uenl, pâlissent el litléralemenl aspliyxient dans l'eau froide. Sachez les y accoutumer avec nuHliode. 1res proyressivenu'ul, en les aslreifinanl ii remuer lieancoup . a dépenser en nioiiveinenls exlrt^memenl actifs l'exlrème excilalion procurée à leurs centres nerveux par le contact du milieu ^dacial où ils hai^'iient.

drait même — seule une mode pourrait vaincre le respect humain — en revenir aux danses en plein air, aux rondes eurythmiques, aux pas chaulés et marchés à la fois, qui jadis contribuèrent, pour une part indiscutable, à rendre belles et de démarche noble les filles de l'Hellas, les jeunes Grecques , qui ne connaissaient point l'estomac dilaté , les ptôses viscérales , et n'étaient pas neurasthéniques.

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