‹ Le corps et l'âme de l'enfantChapitre 15 sur 45 · L'ENFANT COLÈRE · texte numérisé non relu

L'ENFANT COLÈRE

Quel parti prendre, en face de ces petites convulsions mentales?

Appliquer à l'enfant ce qu'un vieil oncle à moi nommait « l'ancien régime », autrement dit, la fessée exemplaire?... C'est un moyen. C'est le mode de traitement oii aboutit logiquement la vieille doctrine du libre arbitre, laquelle nous enseigne que cet enfant doit être tenu pour responsable, vu qu'il ne dépendait que de lui de se comporter d'autre sorte.

Toute doctrine à part, j'accorde volontiers que limage il'un châtiment, très vivement inculquée à l'esprit, peut quelquefois entrer en lutte et dominer l'impulsion-colère, grâce au mécanisme de mise en parallèle , des images par les fibres collatérales et les neurones d'association dont nos causeries précédentes nous ont permis de nous faire une

idée. C'est le propre même de l'éducation de meubler les cellules de l'écorce grise de notions modératrices gardées en dépôt par la mémoire , et susceptibles de ressusciter au bon moment pour dire à la tentation mauvaise : « Apaise-toi, sous peine de subir une peine plus rude que ne te sera douce la satisfaction de te laisser aller à tes caprices. »

11 faut qu'un enfant sacbe qu'on ne fait pas impunément le mal, et que les débordements de sa petite force vont se heurter à des énergies supérieures capables d'endiguer la sienne. Je ne suis pas pour l'éducation faible et veule, et notamment pour ces alternatives de bourrades et d'embrassades, de gifles envoyées à la volée avant qu'on ait fini d'en crier la menace, et de baisers maternels passionnés, éperdus de tendresse.

Il y a, je crois bien, une manière de feindre la colère, tout en rcslaul très calme, ou, mieux encore, de prendre les jeunes révollés à |tart cl ilf leur pai-Irr p()S(''ment,

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avec une gravité un peu triste, une sévérité résignée qui les louche souvent beaucoup, pour peu qu'ils soient intelligents et tendres.

Puisque nous sommes entre nous — comme on dit dans les monologues de vaudevilles — avouons, en toute franchise, que, la ^ plupart du temps, nos sévérités envers nos enfants n'ont rien de calme, de prémédité^ de sage, de voulu, ni de très conscient.

En vérité, il arrive tout simplement que leur énervement nous gagne, que le vacarme qu'ils font nous exaspère, que leur désobéissance à nos premières remontrances déchaîne chez nous la fureur. Et, bientôt, ce n'est plus un éducateur qui châtie, n'ayant en vue que le bien du bambin, c'est un système nerveux excité par contagion, et qui se détend comme il peut, aveuglément, par des gronderies ou des gifles.

Même en assez bas âge, les enfants ont conscience obscure de cela. En les rudoyant — quitte à leur demander quasi pardon, ensuite, par des càlineries compensatrices — vous ne faites que proposer à leur besoin d'imitation l'exemple déplorable de vos oscillations mentales déréglées.

11 y a pis encore. Si vous tombez sur un petit cerveau peu résistant, il se peut qu'il en reste à jamais déprimé, terrorisé, diminué, n'osant rien de lui-même, par crainte d'une férule toujours suspendue sur ses doigts. Et je ne vous parle que pour mémoire des cas plus graves, oii des gamins à hérédité très chargée sont devenus et demeurés idiots ou épileptiques à dater d'un certain jour où un accès de fureur de leur père les a terrifiés.

Mais ce ne sont là que des exceptions, Dieu merci ! assez rares.

Pour nous en tenir à l'ordinaire de la vie, craignons de donner à nos enfants une discipline trop rude, d'en faire de })etits êtres

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tremblants, mécaniquement dressés à l'obéissance passive; ce serait commode pour nous mais fort mauvais pour eux, et c'est leur bonheur, non le nôtre, que doit viser leur éducation. Si nous voulons qu'ils soient un jour des hommes libres, développons sans cesse leur personnalité naissante dans le sens de l'initiative, de l'individualisme bien entendu.

Du reste, dans ces moments de colère, remarquez combien fréquemment gronderies, privations, punitions ou coups demeurent sans effet. Il y a surcharge nerveuse, hypertension de ce petit cerveau, et il faudra, presque fatalement, que la crise aille jusqu'au bout. Calmée pour un moment, voyez comme elle renaît vite sous les plus futiles prétextes. C'est que le gamin que voici est un petit nerveux, non certes foncièrement

méchant, mais un peu déséquilibré, si bien que son tempérament même est de tout oublier dans ces moments d'impulsion, où le champ de sa conscience se rétrécit sur un seul point vivement éclairé, tandis que tout le reste de son cerveau est plongé dans la nuit.

Aussi — après que nous avons pris ensemble conscience de l'insuffisance évidente de nos procédés actuels d'éducation, après que nous avons compris que, non contents de mettre au monde des enfants au tempérament nerveux, il nous arrive trop souvent de les élever nerveusement, sans méthode, par à-coups, en inlligeant à leurs petits cerveaux de trop vives secousses — laissez-moi vous conter comment j'ai été amené à étudier la colère, à descendre au fond de ce mot, et à surprendre, pour ma part, un peu du mécanisme de ce phénomène mental.

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Dans la pratique médicale — tous les médecins de nerveux savent ça — il y a des journées mauvaises oiî nos malades semblent s'entendre et se donner le mot pour nous dire qu'ils vont plus mal. Avec le plus touchant accord, alors que, plus ou moins, ils allaient mieux la veille, ils se plaignent, qui d'insomnie et qui d'énervement, tel autre d'impatiences dans les jambes, celui-ci d'un besoin maladif de parler, d'agir, de marcher, celui-là d'idées sombres, cependant que la femme (ou le mari selon le cas) se désole du changement d'humeur dont elle est la victime, et déplore les colères sans causes, les « attrapades pour des riens » qu'il lui faut subir depuis le matin.

C'est, ordinairement, que le baromètre a baissé, que la pluie menace, que la neige est proche, que les nuages s'amoncellent. Il y a

tension électrique dans l'air et tension nerveuse dans les esprits.

Or, ces journées -là sont précisément celles où certain garçonnet de ma connaissance, bon enfant, tendre cœur, mais impressionnable et quelque peu nerveux, se révèle infiniment plus indiscipliné que de coutume. Son institutrice déclare que tout le jour il est insupportable, et lui-même dit à qui veut l'entendre que 77uss est aujourd'hui d'une sévérité tout à fait exceptionnelle.

Eh bien ! ils n'ont tout à fait tort ni l'un ni l'autre. Miss, qui ne s'en doute pas, subit le temps d'orage et perd un peu de sa patience coutumièrc; véritable petite pile électrique, le gamin a la riposte prompte et peu respectueuse. D'où gronderie sur insolence, pleurs de rage sur punitions, journée perdue pour le travail et la sagesse.

Voihï un fait d'observation, d'une authenticité incontestable, dont personne ne se doute ou ne paraît se doulor. Il est plein

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d'enseignements pratiques sur lesquels nous reviendrons, quand nous aurons complété cette petite étude clinique sur les conditions de production de la colère chez les enfants.

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