CHAPITRE XI Coniuient on soisrne la colère
Sommaire. — La crise de colère en tant qu'attaque de nerfs à demi consciente. — La colère est qne explosion d'énergie accumulée sous pression dans le cerveau; prétextes pour lui donner une apparence rationnelle. — La colère des neuraxtliéniques , la colère des Injpersl/iéniques. — Régime et règlement de vie pour l'une et l'autre formes de colère.
Pour calmer un enfant en proie à une crise (le colère, nous ne savons guère employer que (le très vieux moyens, en usage depuis que le monde est monde, expédients tout de même trop simples, qui consistent soit à mener le petit diable en face d'une glace pour le contraindre à prendre conscience de sa grimaçante laideur, soit à vouloir dominer
sa fureur par une fureur plus intense, avec cris, menaces et coups, ce qui n'est point d'un bon exemple.
D'autres, plus avisés et de tendances plus modernes, ont recours à la douche froide sous la forme simplifiée d'un peu d'eau projetée à la figure du méchant gamin, ou, dans les cas plus graves, du jet dru, dardé en pleine face, d'un siphon d'eau de Seltz, la précaution étant prise d'entourer d'une serviette épaisse le cou et les épaules, qu'il faut éviter de mouiller.
Encore qu'il ne remédie pas aux causes profondes du mal, ce procédé n'est pas à dédaigner, d'autant qu'il semble s'inspirer de cette juste idée que la colère n'est pas très différente d'une attaque de nerfs.
Oui, certes, la colère n'est, à tout prendre, qu'une attaque de nerfs pendant hujuellc on
ne perd pas tout à fait connaissance et qui nous laisse à demi conscients.
De cette manière de voir , à présent adoptée par la grande majorité des physiologistes et des psychologues de tous pays, j'ai fait naguère la démonstration méthodique, tout au long d'un chapitre de mon essai de Médecine de t Esprit, et ce n'est point ici le lieu de la refaire. Mais pour que cette interprétation ne vous paraisse pas trop paradoxale, à vous tous qui êtes habitués à ne considérer dans les colères de vos enfants que mauvaise intention d'un esprit libre de mieux faire, essayons de regarder d'un peu plus près ce phénomène; remontons à ses causes pour aboutir au traitement rationnel de cette maladie de l'âme, qui relève du médecin au même titre qu'une névrose.
Tout comme l'attaque de nerfs, la crise de colère est une explosion de force en trop,
d'énergie nerveuse accumulée, qui ne peut plus rester en nous et qui se fait jour au dehors par des cris, des convulsions du visage et des membres, des gestes véhéments, des contractions musculaires désordonnées.
La véritable fureur est aveugle, elle ne connaît plus de but, et nous la voyons s'attaquer aux êtres ou aux objets les plus innocents, brutaliser un animal fidèle, casser un bibelot chèrement acquis, mettre en lambeaux ou lancer furieusement aux murailles quelque livre familier qui est presque un ami.
C'est un mot irritant, c'est un désir inassouvi, c'est un espoir manqué, un obstacle survenant à l'enconlre de nos tendances du moment (jui font éclater cette crise. Mais tout au plus c'est là l'étincelle déterminanle. Pour que l'explosion se fasse, il faut une prédisposition du cerveau, une tension préalable. On sait bien cela, dans les familles où il y a
des gens nerveux : à certaiDS jours, rien ne les tire de leur indifférence, tandis qu'à d'autres moments, ils se mettent en rage sous les plus futiles prétextes; ils ont une colère toute prête, latente, qui ne demande qu'à éclater, et le premier motif venu sert bien plutôt à la justifier, à lui donner une apparence raisonnable, qu'à la produire.
La colère est, en somme, affaire de disposition préalable du système nerveux. Selon que nous voilà calmes ou frémissants, énervés par la tension électrique de l'air ou par quelque breuvage tonique, nous nous indignons d'une chose ou nous nous révoltons d'un mot qui, quelques heures auparavant, nous aurait fait sourire.
L'observation attentive des enfants irascibles m'a révélé à ce propos bien des choses intéressantes. Celle-ci, notamment.
IjG le corps et l'âme de l'enfant
On retrouve chez eux au moins deux sortes de colère : la colère des petits neurasthéniques, des tempéraments habituellement faibles, accidentellement irritables, et la colère des tempéraments hijpersthéniques, excessifs, plus vigoureux qu'il ne faudrait.
La première n'est rien qu'un feu de paille, parfois terrible, mais vile éteint; les enfants qui appartiennent à cette catégorie nous montrent des alternatives de tendresse et de violence. Ils n'ont pas mauvais cœur. Leurs vivacités les plus fougueuses ne tiennent pas longtemps; dès qu'elles ont pris fin, ils les oublient le plus facilement du monde, et ils s'étonnent qu'on puisse leur en garder rigueur. Ce sont, [)Our la plupart, do délicats et fragiles gamins, sensibles, impressionnables, vibrants à l'excès, mais sans férocité foncière.
COMMENT ON SOIGNE LA COLÈRE lo7
L'autre sorte est plus profondément méchante. Ici, c'est la tendance presque constante à la destruction, le plaisir ordinaire à nuire, à torturer les animaux, à quereller les camarades, et cela chez de petits g^ars vigoureux aux chairs fermes et au teint vif, mangeant avec une voracité parfois stupéfiante, toujours en mouvement, grimpant aux arbres, escaladant les murs, prompts à mordre ou à frapper leurs compagnons de jeux, braves d'ailleurs, sans crainte pour leur propre peau.
Ce sont là des tendances, on peut dire opposées, qu'il faut évidemment traiter par des procédés dissemblables.
Les uns sont de simples neurasthéniques qui, généralement, s'améliorent vite et bien quand on les prend comme il convient.
Les autres, plus profondément atteints,
sont assimilables, sinon aux épileptiqucs — ce mot-là est bien gros — du moins à quelque chose d'approchant. Ces enfants, foncièrement malicieux, naturellement féroces, naissent assez souvent de pères alcoolisés, ou intoxiqués dans leur jeunesse ; un bon nombre d'entre eux ont des sœurs ou des frères touchés par le morbus sacer, ou bien- encore ils sont sujets eux-mêmes aux crises de haut mal, alternant avec leurs accès de fureur. Ceux-là aussi sont susceptibles de quelque amélioration par l'emploi d'un traitement approprié à leur tempérament.
Pour montrer d'une façon un peu vivante, et pour ainsi dire tangible, comment il est possible de traiter efficacement ces deux sortes d'enfants nerveux, il me faudrait pouvoir vous raconter quelques histoires vraies, quelques « observations », comme nous en avons maintenant en grand nombre . Rien ne serait plus instructif. Mais ce livre n'y suffirait pas, et je dois me borner ici
à énumércr sèchement, ainsi que sur une ordonnance, les indications principales, dans l'un et l'autre cas.
A. — Traitement de la colère chez les enfants