CHAPITRE VIII Le cerveau de nos enfants {mile
Sommaire. — La cellule cérébrale; mécanisme des actes irréfléchis. — La Mémoire; conservation des images dans la cellule cérébrale. — Contact intermittent de neurone à neurone. — Mécanisme de l'association des images et des idées.
Donc, le cerveau de votre fils, c'est essentiellement cette voûte de substance grise où viennent aboutir tous les nerfs de sensibilité cbargés de lui porter des renseignements sur l'état de nos propres organes et sur les phénomènes du monde extérieur.
Redisons-le encore, pour avoir bien gra^ vées dans l'esprit ces notions fondamentales, base de toute psychologie moderne : l'endroit du cerveau où aboutit la terminaison
dernière d'un nerf sensilif, et l'endroil d'où part un nerf moleur sont constants et toujours les mêmes, à quelques millimètres près, pour tous les cerveaux humains. Il y a donc, à la surface de l'encéphale, de véritables districts géographiques, toute une topographie (voir notre pi. I) dont l'ensemble constitue ce que l'on appelle les localisations cérébrales.
Si une hémorragie cérébrale détruit la zone A, il s'ensuivra fatalement que le sujet n'entendra plus; il ne parlerait plus si elle dilacérait la zone L; si la lésion portait plus haut, c'est le bras ou la jambe qui resteraient paralysés.
Si, après les préparations d'usage, je pouvais vous montrer au microscope un de ces territoires spécialisés, ditTérenciés, comme on dit, de l'écorce grise, vous le verriez tout constellé d'une multitude de petits organes, triangulaires , encornés , chevelus , «lu'on appelle cellules cérébrales.
LE CERVEAU DE NOS ENFAXTS dl3
Isolons une de ces cellules, et conlemplons-la de plus près (voir fig-. 3).
Au centre de notre image, en c, est le corps même de la cellule, d'où rayonnent des prolongements.
A droite et en haut, voyez le tube nerveux, n. s., qui apporte la sensation, laquelle est recueillie par le prolongement de tête p. p., et portée jusqu'à la cellule; le tube nerveux, /. n., qui repart du milieu de sa base, c'est le nerf moteur qui s'en va, vers le muscle, commander à ses contractions.
Et c'est là, précisément, le premier mode de fonctionnement de notre écorce grise, celui qui préside à nos actions irréfléchies et promptes, celui de nos élans immédiats, de nos colères, de nos brutalités, et, comme on dit, de nos réflexes.
Par exemple : frappé par un camarade,
votre petit garçon rend coup pour coup, immédiatement. Sans se donner le temps de la réflexion, sans se demander si l'autre, plus vigoureux, ne récidivera pas d'une façon plus dure, et finalement n'aura pas le dessus. C'est que la sensation, arrivée en n. s., est brusquement ressortie en t. n. sans que la cellule ait fait autre chose que muer une vibration centripète en vibration centrifuge, une sensation en acte. Ou bien encore : Bébé voit un fruit vert, qui le lente, et le prend, oubliant tout, la défense mille fois faite, la colique probable, et la punition possible. 11 a directement assouvi son désir. C'est par des actes de cette sorte que nous débutons dans la vie, avant toute éducation; ce fut aussi le mode habituel des actions de nos lointains ancêtres aux premiers âges de l'humanité. Il fut un temps, sur cette terre, où le réflexe régna en maître. A cette époque, l'homme ne connaissait guère que deux gestes fort simples — qu'il a appris, depuis,
FiG. 3. — SCHKMA DUNE GRANDE CELLULE PYRAMIDALE DE l'ÉCORCE cérébrale.
c. oorpsdela cellule. — jd. ^., prolongement de tête, collulipèto.
- ^ «.. tube nerveux, cellulifuge, qui se prolonge dune venue
lusque dans la moelle épinière. — i., libres collat''érales. — n. s.
tube nerveux sensicif apportant du dehors les stimuli externes.
à varier à l'infini — celui de prendre, d'attirer à lui sans délai ce qui éveillait son envie, et celui de repousser et de détruire tout ce qui la contrariait.
Mais la sensation ne se contente pas de traverser l'organe noble par excellence qu'est la cellule cérébrale. Elle y dépose son image qui s'y endort, mais qui peut toujours s'éveiller, reprendre vie, sous rinlluence d'une sensation nouvelle, d'une circulation du sang- plus vive ou d'une transmission de vibration venue de cellules voisines. Celte propriété fondamentale, mère de toutes les aMlre>, c'est la Ménioiro. Elle est inhérente à la vie de la cellule cérébrale, disparaît avec elle, augmente ou s'atténue selon que la substance grise est bien ou mal nourrie, subit toutes les lois de l'habitude et do l'entraînement. Nous verrons par la suite
quelles conséquences pratiques on peut tirer de cette connaissance au point de vue de l'amélioration de la mémoire d'un enfant.
Après ce que nous avons appris des localisations cérébrales, vous sentez bien que la mémoire ne saurait plus être conçue comme une et indivisible. Dans l'ancienne psychologie, on nous représentait les facultés de l'âme comme de véritables personnes, comme de belles dames, installées dans notre pensée : il y avait M"" Mémoire, M"'' Conscience, M-"' Intelligence, M""= Volonté, M""^ Jugeotte, M"'" Attention, M"'^ Personnalité. Il est fini, ce beau jeu de poupées ! Nous n'avons pas une mémoire, mais autant de mémoires que de cellules cérébrales ou, tout au moins, de groupes de cellules. C'est ainsi que nos enfants possèdent une mémoire des choses vues, qui peut s'anéantir si quelque lésion a détruit la grande zone V, et une mémoire spéciale pour la lecture des lettres et des mots, laquelle ne manquera pas de se perdre
isolément, si la lésion ne siège qu'en V (voir fig. 2). Ils possèdent de même une mémoire auditive générale, et une mémoire particulière pour l'audition des mots, etc. En d'autres termes, la mémoire est localisée et divisée à l'infini. C'est une propriété attachée à la cellule cérébrale, et naturellement, elle peut être exaltée ici et abolie en tel autre point de l'écorce.
A ces deux premières propriétés de la cellule cérébrale — faculté de changer la sensation en mouvement, et faculté de conserver des images, des résidus de sensations susceptibles de ressusciter sous forme de mémoire — il en faut ajouter une autre dont nous allons nous faire, non une idée abstraite, mais une représentation toute concrète, et, pour ainsi dire, palpable.
Reprenons, je vous prie, notre figure 3.
Outre son panache de tête et le tube nerveux qui la quitte à la partie moyenne de sa base, vous pouvez voir que la cellule cérébrale a des prolongements latéraux {p. /.) et de nombreuses fibres collatérales (6), dont le rôle — écoutez ceci — est de prendre contact, d'une manière intermittente, avec les émanations de cellules voisines, d'un neurone voisin. (On appelle neurone l'ensemble constitué par la cellule et ses prolongements.) Rien de plus curieux, rien de plus intéressant que la façon dont ce contact s'établit et prend fin.
Un neurone est une individualité distincte, sans relation de continuité avec ses congénères. Perdu entre mille autres, il peut, selon les cas, ou bien leur communiquer à pleines voies l'onde nerveuse, l'influx nerveux, en érigeant ses tentacules jusqu'au contact des tentacules de ses voisins, ou bien les rétracter à lui, se reprendre et bouder tout son entourage. Le geste d'expansion et
de contact se fait aux heures de vitalité haute, et le geste de rétraction aux heures de fatigue, de détente, de sommeil.
Vous avez ici, sous les yeux, le mécanisme des associations d'images et d'idées.
Tout à l'heure, lorsque Bébé, ardemment épris d'une pomme peu mùrc, assouvissait d'un geste prompt sa convoitise, l'impression sensitive (voir la fig. 3) arrivant en n. s., rjessortait immédiatement en /./(., tandis que les prolongements latéraux, p. /., et les fibres collatérales &., se contractant, ratatinées, ne laissaient pas communiquer ce neurone avec les neurones voisins.
Mais, imaginons un autre dénouement à cette petite comédie psychologique. Supposons que, le iKMirùiio se liduvanl (hins des conditions dilïerentes, il étende ses collatérales au lieu de les retraiter, il y aura, non
plus réflexe immédiat, mais diffusion de Tonde nerveuse et retard du geste. Les prolongements latéraux s'érigeront, éveilleront dans leur entourage des notions endormies tout à riieure; ces notions viendront se mettre, sur la scène do la conscience, en parallèle avec le Désir initial; une lutte s'établira, une véritable petite lutte intérieure pour l'existence, où le plus fort mangera le plus faible. Si Bébé est bien élevé, c'est-à-dire si les images de sagesse et de prudence mises en lui par ses parents, par sa gouvernante ou par son expérieiice personnelle, sont vigoureuses et bien implantées, si, d'autre part, son jeune cerveau est assez bien portant pour que le jeu des fibres collatérales se fasse sans entraves, l'impulsion sera refrénée : l'enfant renoncera à s'approprier le fruit défendu.
On ne pourra vraiment pas dire, après cela, que nos idées modernes sur les fonctions du cerveau sont immorales et condui-
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sent à la suppression de loale éducation.
Tel est le mécanisme intime de l'association des images. Nous venons d'en toucher du doigt l'organe même, le ressort délicat.
Quant à l'association des idées — les idées étant aux images ce que l'algèbre est à l'arithmétique, une synthèse — elle se fait par l'intermédiaire de ces longues fibres d'association (voir fig. 2, f. a), que nous avons vues, dans notre précédente causerie, relier entre eux les territoires les plus distants de l'écorce cérébrale.
11 nous sera désormais facile de définir en quelques mots chacune des facultés de l'âme de nos enfants. Après quoi, nous nous efforcerons de comprendre ce qui les rend paresseux ouvaillants, tristes ou vifs, timides ou colères, peureux ou pleins de combativité.