‹ Le corps humain [electronic resource]Chapitre 148 sur 265 · A M. ACHILLE COMTE · texte numérisé non relu

A M. ACHILLE COMTE

SUU SON LIVUE :

Clarissime Domine,

Opus a te lucubratum, cul titulus : Organisation et Physiologie de Phomme, sanctissimus Pater perlibenter excepit, gratique animi sensu intellexit quod, ex novem ejusdem exemplarlbus saiie elegantissimis expresse a te editis, primum, illudque perbelle ornatum, eidem sistendum curaveris. Nec potuit quin flnem summopere probaret, quem in eodem exarando tibimetipsi proposuisti, Ghristianam, scilicet, Religionem adversus pseudo-philosophorum blasphemias ipsa rerum €xperientia tueri. Quocirca, in mandatis mihi dédit hosce animi sui sensus tibi promere, quorum pignus habes in aureo numismate, quo te donandum decrevit. Hic excusum habes celebratissimum Urbis valetudinarium ad S. Jacobi in Augusta, quod Summi Pontificis munificentia restitutum ampliatumque est. Nihil vero hoc munere tibi ma^is accommodatum ; œdificium enim exhibet, ubi eadem salutaris ars colitur, in qua ipse, tanto cum omnium plausu, reique Christianas utilitate, versaris. Puto autem novum exinde su mi argumentum

6 LETTRE DE S. É. LE CARDINAL lAMBRUSCHINI.

propositi tui ; quandoquidem opus ejusmodi, inter alia memoratu dignissima, cuique manifestât quam effusa amoris charitaté omnium Christianorum Parens pauperes œgrotos in hosocomiis jacentes compîectatur, et quam impense curet ut qui juvenes salutaribus discipliiiis illic dant operam, in bonum afflictœ humanitatis recte ibidem instituantur.

Pontificiis mandatis obsequutus, ipse ego impense tibi gratulor, tibique fausta cuncta et salutaria precor a Domino.

Tui, Clarissime Domine,

Ad serviendum paratissimus, A. Card. LAMBRUSCHINI.

Datum Ron œ, die 7 septembris mdcccxliv.

Vidimus, et authenticam declaravimus signaturam hic appositam ab Eminentissimo ac Reverendissimo Domino D. Âloisio Cardinali Lambruschini.

Datum Parisiis, ex sedibus Sanctee Nuntiaturae apostolicae, die 19 octobris anno mdcccxliv.

RAPHAËL, Archiepiscopus Nicaenus, Nuutius Apostolicus.

L'approbation dont S. S. Grégoire XYI a daigné, en 1844, honorer cet ouvrage, lui a assigné une place à part dans les livres destinés à faire connaître les conditions physiques de l'existence de l'homme.

Un suffrage aussi élevé m'eût soutenu, si j'en avais eu besoin, dans la voie que j'ai suivie, depuis que j'enseigne les sciences naturelles.

« C'est en vain que l'impiété a prétendu que le Christianisme favorisait l'ignorance et faisait rétrograder les jours, dit Chateaubriand; c'est en vain que des physiologistes et des philosophes, dans le fol orgueil de leurs découvertes, ont voulu repousser la foi comme une atteinte à leur intelligence. La religion chrétienne répond à ce blasphème èn dirigeant la raison humaine dans ses progrès vers un but qu'elle n'a point encore atteint. La religion chrétienne, après avoir sauvé le monde dupaganisme,delacorruptionet de la barbarie, possède encore des

trésors pour les cœurs soumis à sa puissance et pour les esprits qu'elle veut éclairer. Lumière quand elle se mêle auxfaculiésintellectuelles^sentiment quand elle s'associe aux mouvements de l'âme, cette maison divine croît avec la civilisation et marche avec le temps. »

C'est dans cette pensée exprimée par un grand admirateur du Christianisme, que j'ai rédigé le livre que je publie aujourd'hui, pour servir à V Enseignement de la Physiologie^ dans les établissements d'instruction publique.

Après beaucoup d'incertitudes et d'hésitations, sur la place que cette science devait occuper dans les études classiques et dans les épreuves qui les couronnent, l'Histoire Naturelle a pris, enfin, dans les Programmes de renseignement, le rang qui était dû à l'importance de ses lumières.

Cette science, qu'on peut définir l'intelligente contemplation des œuvres de Dieu, est, en effet, la plus sûre, la plus noble part faite à l'esprit de l'homme et, seule, elle le met en pleine possession delà certitude. La Philosophie, l'Histoire, la Politique, sont soumises aux révolutions intellectuelles de l'humanité flottante; mais les faits de la Création sont invariables comme Dieu, et l'analyse qui s'empare d'une plante ou d'un insecte marque sa démonstration du sceau de la Yérité éternelle.

Le double effet de l'étude de l'Histoire naturelle, c'est de mettre de la religion dans l'âme et du positif dans l'esprit; la Création est comme l'échelle visible par oii l'homme monte vers son invisible Créateur.

De tous les moyens auxquels on peut avoir recours pour développer Vintelligence des jeunes gens, et dont les résultats soient les plus sûrs, c'est la curiosité. Le désir de savoir est inhérent à notre nature, mais il a toute son activité dans la jeunesse, oh l'esprit, manquant de connaissances, saisit avec avidité tout ce qu'on lui expose, se livre volontiers à l'attention nécessaire pour apprendre et contracte, sans effort, l'habitude de réfléchir et de s'occuper.

« Il est étonnant, dit Rollin, que l'homme, placé au milieu de la nature, qui lui offre le plus grand spectacle qu'il soit possible d'imaginer, et environné, de tous côtés, d'une infinité de merveilles qui sont faites pour lui, ne songe presque jamais ni à considérer ces merveilles, si dignes de son attention et de sa curiosité^ ni à se considérer soi-même. Il vit au milieu du monde dont il est le roi, comme un étranger pour qui tout ce qui s'y passe serait indifférent, et qui n'y prendrait aucun intérêt. L'Univers, dans toutes ses parties, annonce et montre son auteur; mais, pour le plus grand nombre, c'est à des sourds et à des aveugles, qui ont des oreilles sans enteradre et des yeux sans voir.

Ces critiques du savant auteur du Traité des Études^ n'ont été que trop longtemps justifiées par l'esprit qui dirigeait la marche de l'Instruction Classique; elles ne sauraient être reproduites, maintenant qu'une réforme profonde a fait, dans le plan général des Études, une large part à l'Enseignement des Sciences.

On a pu s'assurer, en effet, que, loin d'ouvrir des routes trompeuses à l'imagination des jeunes gens, ces

études contribuent au développement de leur esprit et de leur raison, qu'elles rendent plus faciles et plus brillants les autres travaux auxquels ils sont livrés, et servent de base aux connaissances plus approfondies qu'ils acquerront dans un autre âge.

C'est pour venir en aide à l'attention des élèves que nous avons ajouté à notre texte les figures à plans superposés qui forment notre Atlas, Notre expérience déjà longue de l'enseignement leur est une garantie de l'utilité de ce moyen de démonstration.

Dans le môme but de rendre la physiologie plus intelligible et plus facile à enseigner et à comprendre, nous publions, à ce moment, des Planches murales d'histoire naturelle, où l'organisation des animaux et des plantes est représentée dans de grandes proportions, par des figures dessinées et coloriées avec le plus grand soin.

AcaiLLE Comte,

STRUCTURE

ET

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Les sciences qui enseignent l'organisation du corps de rhomme et le mécanisme de la vie sont deux branches importantes des Sciences Naturelles : TAnatomie et la Physiologie.

Par l'Anatomie, on apprend le nombre, la forme, la situation, les rapports, les connexions et la structure des organes dont le corps est composé.

Par la Physiologie on recherche les usages de chacun de ces organes. Cette science est l'histoire de la vie, depuis le moment où elle apparaît dans le germe, abrégé microscopique de l'animal^ jusqu'au jour où, après s'être développé et avoir assuré la conservation de son' espèce, l'être animé achève las dernières phases de son existence individuelle, et meurt.

Jamais science ne fut à la fois plus grande et plus intéressante que la Physiologie ; en nous révélant ce que l'organisation animale offre d'extraordinaire, elle nous laisse frappés d'admiration à la vue de cet ouvrage infini, la plus étonnante des merveilles du Créateur.

Dans un temps où les intelligences avides de connaissances variée^ se portent avec une louable ardeur vers les sciences d'observation, il est presque superflu d'insister sur l'importance des connaissances physiologiques. Veut-on savoir l'influence, constante qu'elles ont eue sur les progrès de l'art de guérir.

12 STRUCTURE ET PHYSIOLOGIE DE l'hOMME.

on n''a qu'à tourner ses regards vers le passé, on ^erra que la Médecine a manqué de bases solides jusqu'au jour où l'Anatomie et la Physiologie humaines lui révélèrent la structure et les fonctions de nos organes^ dans l'état de santé, et firent apprécier les changements qu'éprouve cette organisation dans les maladies.

Si, dans les siècles qui ont précédé le nutre^ il était rare de trouver, dans la société, des hommes curieux de connaître les conditions de leur structure et les fonctions de la vie, il faut le dire, c'est qu'on a besoin d'un véritable courage pour entrer dans un amphithéâtre où l'étude de la Physiologie se trouve entourée de tout ce que la mort a de plus hideux, et que beaucoup de personnes reculent devant de semblables tableaux. Les affranchir des dégoûts de l'amphithéâtre, c'est leur ouvrir une source de jouissances intellectuelles aussi vives que celles que procure l'étude des phénomènes des sciences physiques.

S'il est beau, en effet, d'apprécier les deux mouvementrs combinés de la terre, de découvrir les lois qui président à la marche des astres, combien n'est-il pas intéressant aussi d'étudier les actes qui se succèdent dans la vie des animaux, depuis la nutrition du polype le plus obscur jusqu'aux fonctions du cerveau de l'homme, et de soulever, en partie, le voile dont la nature a enveloppé ses plus admirables ouvrages !

Le corps de l'homme offre un ensemble de combinaisons dont les machines les plus compliquées ne donnent qu'une idée imparfaite. On y trouve des modèles sans nombre de constructions ingénieuses dont les architectes et les opticiens auraient souvent besoin de s'inspirer.

Les fondements de nos phares, de nos colonnes, de nos monolithes, établis d'après les principes d'une Géométrie savante, laissent encore à désirer, quand on voit et que l'on comprend les règles qui ont présidé à la disposition des os du pied ou à la structure des os creux qui nous supportent.

L'insertion d'un mât de vaisseau dans son emplanture ne peut se comparer à l'articulation de la colonne vertébrale avec le bassin.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Les tendons et leurs poulies de renvoi ont une perfection qu'on chercherait en vain dans les cordages les plus habilement dispesés.

Nul instrument de musique ne peut rivaliser avec l'appareil vocal.

L'hydrodynamique retrouve ses pompes et ses soupapes dans la structure du cœur et dans les grands canaux circulatoires, et, quelques progrès que les physiciens aient fait faire, de nos jours, à la construction des télescopes, des microscopes et des chambres obscures, l'œil est encore le plus parfait des instruments d'optique.

Il avait parfaitement compris tout l'intérêt des notions qu'on puise dans l'étude de l'Anatomie, ce célèbre Vaucanson qui a étonné son siècle par ses ingénieuses constructions mécaniques. On dit qu'il consultait fre'quemment la structure du corps humain dans le squelette, dans la distribution des vaisseaux, et surtout dans la disposition des tendons et des muscles ; et Ton raconte que, lorsqu'il construisait son flûteur, arrêté par la difficulté de lui donner l'embouchure de la flûte et de reproduire certains coups de langue qui pussent en moduler les sons, il eut recours à l'anatomie humaine, examina dans ses détails la structure du larynx^ et y trouva les indications qu'il cherchait, et qu'il avait vainement demandées à la science et à la méditation.

La structure des animaux nous montre, à chaque pas, d'étonnantes merveilles, et plus on pénètre dans cette étude, plus on la voit déconcerter les calculs de la science et de la raison. C'est en se livrant aux travaux de l'Anatomie, c'est en examinant les ressorts matériels de son être, que l'homme sent le besoin de s'élever vers leur auteur et leur conservateur. Qu'il explique, s'il veut, avec une pénétrante sagacité la structure de son corps, les travaux des organes et les usages auxquels Dieu les a destinés ; mais qu'il ne s'attende pas à en pénétrer les principes secrets.... La nature, tout en lui montrant ses instruments, enveloppe d'un mystère impénétrable les merveilles de son travail.

Aussi^ la Physiologie, qui prend place au milieu des con-

14 STRUCTURE ET PHYSIOLOGIE DE • l'hOMME.

naissances les plus honorables pour le génie de l'homme, n'est une science vraiment philosophique que lorsque, mettani Dieu en téte de ses recherches, elle considère dans l'homme, non-seulement le mécanisme des organes, mais encore l'action indépendante d'un agent immatériel par lequel il a conscience de ses impressions. Le Physiologiste comprend alors l'insuffisance des explications entassées par les matérialistes pour abuser l'esprit humain, et il sent que cette machine qui va d'elle-même est réglée par une autre sagesse que la sienne. Comme il ne saurait conduire cette organisation, malgré la connaissance qu'il a de ses parties, il est contraint d'en rechercher le moteur au delà des causes physiques, et sa raison éclairée lui révèle la Divine Intelligence qui enchaîne toutes choses, et préside avec une constante sollicitude aux phénomènes si variés et si nombreux de la Création.

Ainsi qu'on l'a souvent fait remarquer, tous les philosophes anciens et modernes ont étudié l'organisation humaine avec enthousiasme et émolion. Cicéron a décrit, avec toutes les richesses de son style, les formes et la beauté de cet être miraculeux ; Fénelon a rencontré des expressions qui partent d'une âme chrétienne, pour montrer, dans la perfection de nos organes, la perfection bien autrement infinie de notre Créateur; Bossuet s'est élevé à toute la hauteur de l'éloquence philosophique, en traitant à fond ce grand sujet, dans son beau Traité sur la Connaissance de Dieu et de soi-même, livre admirable, qui semble avoir défié le temps et les progrès de la science physiologique. Il ne contient, en effet, aucune erreur grave dans ses détails, et pourrait, en outre, servir de règle à la science moderne du raisonnement, car il renferme toutes les vérités d'observation qu'elle est allée chercher dans les traités des matérialistes, sans présenter aucun de leurs égarements.

Voici comment le grand évêque résume ses recherches sur l'homme :

« En un mot, il fallait à l'âme un corps organique; et Dieu lui en a fait un capable des mouvements les plus forts, aussi bien que des plus délicats et des plus industrieux.

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

« Ainsi tout l'homme est construit avec un dessein suivi et avec un art admirable. Mais si la sagesse de son auteur éclate dans le tout, elle ne paraît pas moins dans chaque partie.

i< Nous venons de voir que notre corps devait être composé de beaucoup d'organes capables de recevoir les impressions des objets, et d'exercer des mouvements proportionnés à ces impressions.

« Ce dessein est parfa.itement exécuté. Tout est ménagé dans le corps humain avec un artifice merveilleux. Le corps reçoit de tous côtés les impressions des objets, sans être blessé. On lui a donné ces organes, pour éviter ce qui l'offense ou le détruit; et les corps environnants, qui font sur lui ce mauvais effet, font encore celui de lui causer de l'éloignement. La délicatesse des parties^ quoiqu'elle aille à une finesse inconcevable, s'accorde avec la force et avec la solidité. Le jeu des ressorts n'est pas moins aisé que ferme ; à peine sentonsnous battre notre cœur, nous qui sentons les moindres mouvements du dehors, si peu qu'ils viennent à nous ; les artères vont, le sang circule, les esprits coulent, toutes les parties s'incorporent leur nourriture, sans troubler notre sommeil, sans distraire nos pensées, sans exciter tant soit peu notre sentiment ; tant Dieu a mis de règle et de proportion, de délicatesse et de douceur dans de si grands mouvements.

« Ainsi^ nous pouvons dire avec assurance que, de toutes les proportions qui se trouvent dans les corps, celles du corps organique sont les plus parfaites et les plus palpables.

(( Tant de parties si bien arrangées, et si propres aux usages pour lesquels elles sont faites; la disposition des valvules ; le battement du cœur et des artères ; la délicatesse des parties du cerveau, et la variété de ses mouvements, d'où dépendent tous les autres ; la distribution du sang et des esprits ; les effets différents de la respiration, qui ont un si grand usage dans le corps : tout cela est d'une économie, et, s'il est permis d'user de ce mot, d'une mécanique si admirable, qu'on ne la peut voir sans ravissement, ni assez admirer la sagesse qui en a établi les règles.

« 11 n'y a genre de machine qu'on ne trouve dans le corps

16 STRUCTURE ET PHYSIOLOGIE DE l'hOMME.

humain. Pour sucer quelque liqueur, les lèvres servent de tuyau, et la langue sert de piston. Au poumon est attachée la trachée-artère, comme une espèce de flûte douce d'une fabrique particulière, qui, s'ouvrant plus ou moins, inodifie Tair et diversifie les tons. La langue est un archet qui, battant sur les dents et sur le palais, en tire des sons exquis. L'œil a ses humeurs et son cristallin ; les réfractions s'y ménagent avec plus d^art que dans les verresJes mieux taillés ; il a aussi sa prunelle, qui se dilate et se resserre ; tout son globe s'allonge ou s'aplatit selon l'axe de la vision, pour s'ajuster aux distances, comme les lunettes à longue vue. L'oreille a son tambour, où une peau aussi délicate que bien tendue résonne au mouvement d'un pe(it marteau que le moindre bruit agite ; elle a, dans un os fort dur, des cavités pratiquées pour faire retentir la voix, de la même sorte qu'elle retentit parmi les rochers et dans les échos. Les vaisseaux ont leurs soupapes ou valvules, tournées en tous sens ; les os et les muscles ont leurs poulies et leurs leviers : les proportions qui font et les équilibres et la multiplication des forces mouvantes, y sont observées dans une justesse où rien ne manque. Toutes les machines sont simples ; le jeu en est si aisé et la structure si délicate, que toute autre machine est grossière en comparaison.

« A rechercher de près les parties, on y voit de toute sorte de tissus ; rien n'est mieux filé, rien n'est mieux passé, rien n'est serré plus exactement.

« Nul ciseau, nul tour, nul pinceau ne peut approcher de la tendresse avec laquelle la nature tourne et arrondit ses sujets.

« Tout ce que peut faire la séparation et le mélange des liqueurs, leur précipitation, leur digestion, leur fermentation, et le reste, est pratiqué si habilement dans le corps humain, qu'auprès de ces opérations la chimie la plus fine n'est qu'une ignorance très-grossière.

« On voit à quel dessein chaque chose a été faite : pourquoi le cœur, pourquoi le cerveau, pourquoi les esprits, pourquoi la bile, pourquoi le sang, pourquoi les autres humeurs. Qui voudra dire que le sang n'est pas fait pour nourrir

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

l'animal ; que l'estomac et les eaux qu'il jette par ses glandes, ne sont pas faits pour préparer par la digestion la formation du sang; que les artères et les veines ne sont pas faites de la manière ^ii'il faut pour le contenir^ pour le porter partout, pour le faire circuler continuellement ; que le cœur n'est pns fait pour donner le branle à cette circulation ; qui voudra dire que la langue et les lèvres, avec leur prodigieuse mobilité, ne sont pas faites pour former la voix en mille sortes d'articulations; ou que la bouche n'a pas été mise à la place la plus convenable pour transmettre la nourriture à l'estomac ; que les dents n'y sont pas placées pour rompre cette nourriture, et la rendre capable d'entrer; que les eaux qui coulent dessus ne sont pas propres à la ramollir, et ne vien nent pas pour cela à point nommé ; ou que ce n'est pas pour ménager les organes et la place que la bouche est pratiquée de manière que tout y sert également à la nourriture et à la parole : qui voudra dire ces choses, fera mieux de dire encore qu'un bâtiment n'est pas fait pour loger, et que ses appartements, ou engagés ou dégagés, ne sont pas construits pour la commodité de la vie, ou pour faciliter les ministères nécessaires ; en un mot, il sera un insensé qui ne mérite pas qu'on lui parle.

« Si ce n'est peut-être qu'il faille dire que le corps humain n'a point d'architecte, parce qu'on n'en voit pas l'architecte avec les yeux; et qu'il ne suftît pas de trouver tant de raison et tant de dessein dans la disposition, pour entendre qu'il n'est pas fait sans raison et sans dessein.

« Plusieurs choses font remarquer combien est grand et profond l'artifice dont il est construit.

« Les savants et les ignorants, s'ils ne sont tout à fait stupides, sont également saisis d'admiration en le voyant. Tout homme qui le considère par lui-même trouve faible ce qu'il a ouï dire, et un seul regard lui en dit plus que tous les discours et tous les livres.

« Depuis tant de temps qu'on regarde et qu'on étudie curieusement le corps humain, quoiqu'on sente que tout y a sa raison, on n'a pu encore parvenir à en pénétrer le fond. Plus

18 STRUCTURE ET PHYSIOLOGIE DE l'hOMME.

on considère, plus on trouve de choses nouvelles, plus belles que les premières qu'on avait tant admirées ; et, quoiqu'on trouve très-grand ce qu'on a drjà découvert, on voit que ce n'est r'en en comparaison de ce qui reste à chercher.

u Par exemple, qu'on voie les muscles si forts et si tendres, si unis pour agir en concours, si dégagés pour ne se point mutuellement embarrasser; avec des filets si artistement tissus et si bien tors, comme il faut, pour faire leur jeu; au reste, si bien tendus, si bien soutenus, si proprement placés, si bien insérés où il faut ; assurément on est ravi, et on ne peut quitter un si beau spectacle, et, malgré qu'on en ait, un si grand ouvrage parle de son artisan. Et cependant tout cela est mort, faute de voir par où les esprits s'insinuent, comment ils tirent, comment ils relâchent, comment le cerveau les forme, et comment il les envoie avec leur adresse fixe. Toutes choses qu'on voit bien qui sont, mais dont le secret principe et le maniement ne sont pas connus.

« Et parmi tant de spéculations faites par une curieuse anatomie, s'il est arrivé quelquefois à ceux qui s'y sont occupés de désirer que, pour plus ae commodité, les choses fussent autrement qu'ils ne les voyaient, ils ont trouvé qu'ils ne faisaient un si vain dcsir que faute d'avoir tout vu; et personne n'a encore trouvé qu'un seul os dût être figuré autrement quil n'est, ni être articulé autre part, ni être emboîté plus commodément, ni être percé en d'autres endroits, ni donner aux muscles, dont il est l'appui, une place plus propre à s'y enclaver, ni enfin qu*il y eût aucune partie, dans tout le corps, à qui on pût seulement désirer ou une autre constitution ou une autre place.

« Il ne reste donc à désirer dans une si belle machine, sinon qu'elle aille toujours, sans ê(re jamais troublée et sans finir. Mais qui l'a bien entendue en voit assez pour juger que son auteur ne pouvait pas manquer de moyens pour la réparer toujourb, et enfin la rendre immortelle ; et que, maître de lui donner l'immortalité, il a voulu que nous connussions qu'il la peut donner par grâce, Tôter par châtiment, et la rendre par récompense. La Religion, qui vient là-dessus,

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

nous apprend qu'en effet c'est ainsi qu'il en a usé et nous apprend tout ensemble à le louer et à le craindre.

« En attendant l'immortalité qu'il nous promet, jouissons du beau spectacle des principes qui nous conservent si longtemps ; et connaissons que tant de parties, où nous ne voyons qu'une impétuosité aveugle, ne pourraient pas concourir à cette fin, si elles n'étaient, tout ensemble, et dirigées et formées par une cause intelligente. »

Page 1