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DE L’ACTION MUTUELLE ET COMMUNE DE NOS SENS DANS

LES PERCEPTIONS ACQUISES ET DE LEUR ROLE DANS LA CONCEPTION DU MONDE EXTÉRIEUR.

Nous avons étudié jusqu’ici chacun de nos sens séparément, leur organisme et leurs opérations particulières. Mais nos sens n’existent pas et n’agissent pas isolément ; ils ne vivent pas l’un sans l’autre ; ils se prêtent au contraire un mutuel concours. Nous considérerions donc notre étude comme incomplète, et nous croirions n’avoir donné qu’une idée inexacte de la nature elle-même si nous n’indiquions pas, en terminant, en quoi consiste cette action mutuelle et commune de nos sens.

Que résulte-t-il de cette union ? Un nouveau genre de perceptions qu’on appelle perceptions acquises . Il nous suffit de voir un fer rouge pour savoir qu’il est chaud : la température est ainsi une perception acquise de la vue. De même la vue, actuellement, nous fait connaître le volume et la distance des objets.

Comment expliquer ce nouveau genre de perceptions? Les perceptions acquises sont un tout composé de deux parties de nature différente et que nous ne distinguons pas. Quand nous percevons une rose, il y a dans cette perception la vue de l’apparence colorée et les souvenirs des autres sens qui s’associent à la perception primitive de la vue, tels que l’odeur, la distance, etc.

De tous les sens, c’est la vue qui a le privilège d’étendre le plus le cercle de nos perceptions actuelles, grâce aux perceptions acquises. L’œil apprend à juger ainsi de la solidité, du volume, de la dimension, de l’éloignement, de la distance, de la température des objets ; en un mot, il s’empare de toutes les découvertes dues au toucher, et dès lors il a sur celui-ci une grande supériorité ; car il porte beaucoup plus loin et fait en beaucoup moins de temps un chemin beaucoup plus grand.

L’ouie a de même ses perceptions acquises ; c’est ainsi que les sons deviendront une sorte de langage qui, à défaut du toucher et de la vue, nous avertit de la nature et de la distance du corps sonore. Cette éducation de l’ouïe peut être poussée très loin, comme le prouvent les exemples que nous avons déjà donnés.

L’odorat et le goût ont aussi leurs perceptions acquises. A la seule odeur ne reconnaissons-nous pas une rose, un œillet?

Cette distinction des perceptions primitives et des perceptions acquises nous amène à nous poser une autre question. Quel est le rôle de

nos sens ? C’est de nous donner, chacun à sa manière, la connaissance de telle ou telle partie du monde extérieur. Mais avant de connaître le détail des choses, il a fallu arriver à une conception première de ce qu’il y a d’essentiel dans le monde. Or qu’y a-t-il d’essentiel dans la notion que nous avons des choses ? C'est que le monde se compose d'objets à trois dimensions , répandus dans un espace à trois dimensions.

Comment arrivons-nous à cette conception première du monde extérieur ? Nous pouvons mettre hors de cause l’odorat, le goût et l’ouïe. Cependant, quand nous percevons une odeur actuellement, rien qu’à la perception de cette odeur, nous avons l’idée de la cause extérieure qui l’a produite: c’est, par exemple, l’odeur d’une rose ou d’une violette qui nous donne l’idée de la rose ou de la violette. L’odeur décèle donc, dira-t-on, sa cause extérieure. Sans doute cela est vrai actuellement, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Elle ne nous fait connaître la cause extérieure que par une perception acquise.

Restent la vue et le toucher. Or, la sensation visuelle brute est simplement la lumière colorée. Cette sensation primitivement, ainsi que toutes les sensations, était regardée, ce qu’elle est en effet, comme un simple état psychologique; une fois l’idée du monde extérieur acquise, cette sensation est projetée en dehors de nous dans le monde extérieur. Elle est située, en un mot, dans l’espace. Ainsi la pure sensation subjective de lumière devient un point objectif lumineux. De plus, lorsque l’œil se mouvant de divers côtés, nous fait éprouver plusieurs sensations, les points colorés sont conçus comme placés en dehors l’un de l’autre dans l’espace. S’il y a comme un vide, une lacune entre les deux sensations, l’esprit conçoit entre les deux points un espace vide : ils nous apparaisent comme distants l’un de l’autre. C’est ce qui arrive quand nous regardons les étoiles. Au contraire, si les deux sensations se succèdent immédiatement dans le temps, nous concevons les deux points lumineux comme juxtaposés dans l’espace. Plusieurs points ainsi juxtaposés formeraient une ligne, et si l’œil rencontre aussi des points colorés non-seulement sur une seule ligne, mais dans tous les sens, nous avons l’idée de surface. Ainsi, quand il aura acquis l’idée du monde extérieur, quand il aura conçu l’espace, l’œil, aidé de la mémoire, nous donnera l’idée de l’étendue colorée.

Mais l’étendue colorée n’a que deux dimensions, longueur et largeur. Par conséquent, l’œil ne nous donne pas la profondeur ; nous ne pourrons avoir aucune idée de l’épaisseur du volume des objets extérieurs. De plus nous n’aurons aucune idée de leur distance à notre œil ni de leur solidité ; de telle sorte que si nous sommes réduits à ce sens, et si nous sommes privés du secours du toucher, au lieu de ce monde dont nous avons parlé, composé d’objets solides, ayant trois dimen-

SENS DE LA VISION

sions et répandus dans un espace à trois dimensions, notre monde se réduira à un plan. Nous n’aurons que le dessin ou l’apparence du monde extérieur, mais non pas le monde extérieur lui-même. Cependant, est-il bien certain que l’œil ne puisse en aucune façon nous donner la profondeur ? Les preuves abondent pour le démontrer.

La première est tirée de la nature même de l’organe visuel. Pour apprécier une étendue quelconque, il faut un mouvement qui permette d’additionner les parties de cette étendue. Or, comment l’œil peut-il se mouvoir ? De haut en bas, ou de droite à gauche ; mais il n’a aucun mouvement d’arrière en avant. Par conséquent l’œil peut bien apprécier l’étendue de surface, mais il n’a aucun moyen d’apprécier la profondeur. Il ne peut parcourir la distance qui le sépare des objets ni se mouvoir tout le long du rayon lumineux ; les rayons n’agissent sur lui que par leur extrémité. L’œil est donc tout à fait incapable d’apprécier la troisième dimension.

Les illusions d’optique, produites par la vue d’un tableau et d’un panorama, nous en fournissent une autre preuve. Dans ce cas, nous voyons situés sur des plans différents, à des distances différentes, des objets qui, en réalité, sont tous situés sur le même plan. Si l’œil pouvait avoir la moindre perception véritable de la distance, comment se tromperait-il si grossièrement ? Ajoutons les illusions auxquelles sont sujets les jeunes enfants, c’est-à-dire leur facilité à se frapper aux objets les plus proches, leurs efforts pour atteindre les plus éloignés. Mais leur éducation se fait, la vue s’instruit, ce qui prouve que par elle seule elle ne nous donne aucune perception de la troisième dimension. Mentionnons enfin les expériences décisives que l’on a pu faire sur des aveugles qui étaient de naissance atteints de la cataracte : tous ces aveugles opérés ont vu, dans les premiers moments qui suivirent l’opération, les objets extérieurs sur un même plan, collés à leur œil ; quelques-uns même font effort pour les écarter.

Ainsi la vue n’atteint que l’étendue de surface.

C’est donc le toucher seul qui nous donne la conception du monde extérieur telle que nous l’avons définie. Le toucher, en effet, possède de grands avantages sur la vue.

En premier lieu, les mouvements de l’œil, très-petits, très-faciles, ne sont pas aisément remarqués et échappent ainsi à la conscience, tandis que le toucher, qui s’applique aux corps eux- mêmes, nous met en présence de la résistance. L’opération de la main n’est pas facile et glissante comme celle de l’œil ; notre main est arrêtée par la résistance, de telle sorte que la volonté doit intervenir pour que le mouvement soit continué. Par suite, cette opération exigeant le mouvement de la volonté est nécessairement accompagnée de conscience nette et distincte.

De plus, le toucher seul nous donne l’idée de solidité, de résistance;

et c'est là la notion essentielle de l’idée de corps. Le réel, c’est le solide et ce qui résiste; ce qui n’est qu’apparence, que fantôme, c’est ce qui n’a pas de consistance. Or, voici comment le toucher nous suggère cette idée de solidité.

Primitivement, la sensation de résistance n’est que l’arrêt de notre sensation interne de mouvement. Ce n’est pas une sensation positive, c’est la cessation de la sensation. Mais une fois l’idée de monde extérieur acquise, nous concevons une cause à cette cessation de mouvement et nous la concevons comme quelque chose de résistant.

En outre, la main se porte sur l’objet lui-même, parcourant les divers points résistants ; par conséquent elle mesure l’objet dans toutes ses dimensions : de là l’idée de volume. Les corps ne sont plus pour nous de simples pellicules, mais des objets solides à trois dimensions.

C’est donc ce sens du toucher qui nous fait concevoir le monde extérieur, comme un ensemble d 'objets à trois dimensions , répandus dans un espace à trois dimensions. Sur ces objets solides sont ensuite projetées les sensations des autres sens, et c’est ainsi que nous arrivons à les concevoir comme étant à la fois colorés, sapides et sonores (1).

Telle est aussi la conclusion de Lucrèce et de Delille, dans leur analyse des sens :

Tout entre dans l’esprit par la porte des sens :

L'un écoute les sons, distingue les accens ;

L’autre des fruits, des fleurs, des arbres et des plantes,

Apporte jusqu’à nous les vapeurs odorantes ;

L’autre goûte des mets les sucs délicieux ;

L’œil, puissant, embrasse et la terre et les cieux :

Mais, tant que le toucher n’a pas instruit la vue,

Ses regards ignorants errent dans l’étendue ;

Les distances, les lieux, les formes, les grandeurs,

Tout est douteux pour l’œil, excepté les couleurs.

Mais le toucher l grands Dieux, j’en atteste Lucrèce,

Le toucher, roi des sens, les surpasse en richesse ;

C’est l’arbitre des arts, le guide du désir,

Le sens de la raison et celui du plaisir.

(1) Voir; Taine, De l'intelligence, passim.

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