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LA CATHEDRALE DE PARME

La coupole de Saint-Jean, nous venons de le voir, est une glorification de l'humanité militante en la personne du Christ ; celle du dôme de Parme est une apothéose de la femme dans ses plus nobles attributs, représentée sous les traits de Marie^ mère de Jésus. Là encore le maître, tout en se conformant à la tradition chrétienne, a été plus

1. Pour ne pas interrompre le cours de la narration, nous avons omis jusqu'ici, en faisant la description des pendentifs et des fresques diverses de l'église de Saint Jean à Parme, de parler des deçà's très sérieux qu'on remarque dans certaines parties de la com. position, surtout dans les pendentifs, et qui ont. à certains endroitspresque effacé l'œuvre du grand maître. L'incurie srrossière des gardiens de Saint-Jean qui, durant des siècles, ont laissé ruisseler l'eau et rhumidilé de l'hivei- sur les quatre œils-de-bœuf de la coupole de l'Eglise et sur les pendentifs, placés directement au-dessous, a considérablement endommagé Cjs fresques exposées à l'intempérie de la mauvaise saison. Il en résulte que plusieurs des pendentifs sont défigurés d'ici etde là, et que les têtes y sont, en certaines parties, méconnaissables. La frise a grandement souftcrt. La grande et noble figure du Christ transfiguré, et les fiçrurcs des apôtres qui l'environnent dans la coupole sont heureusement en assez bon état. Pour reconstituer ce qui manque, il nous reste l'œuvre du graveur Toschi. Celui-ci est devenu célèbre par l'art consciencieux avec lequel il as u rendre, dans une série d'aquarelles admirables, les fresques des deux coupoles de Parme (celle de Saint-Jean et celle du Dôme.) Ces aquarelles, qui se trouvent réunies dans un cabinetà part, au musée de Parme, peuvent donner une idée de la magnifique conception du maître. Les diverses compositions du Corrège, et les groupes sépares y sont reproduits en détail, avec leur dessin admirable^ mais elles n'ont pas tout le feu de l'original.

profondément humain et plus vraiment universel que ses rivaux. Car seul il a su peindre la femme dans ses plus hautes qualités morales. L'histoire, la poésie, la lég-ende religieuse nous montrent la femme sous une double face. Par sa faiblesse et sa curiosité, elle est g-énéralement la fille d'Eve, la grande séductrice, l'instrument choisi du péché et de la perdition. D'autre part, par la puissance de sympalhie qui est en elle, par sa force de croire, de souffrir et d'aimer, elle a toujours ravi les cœurs et régné sur l'univers des âmes. La sympathie est l'âme de l'amour ; quand cette puissance s'empare d'elle, la femme peut s'élever d'nn bond par l'élan de la charité et de l'enthousiasme aux plus sublimes hauteurs de l'idéal.

C'est par ce côté que le Corrège l'a conçue, et cela, pour ainsi dire, en dehors de l'espace et du temps, dans sa gloire éternelle, telle qu'elle plane et planera toujours dans le rêve passionné des peuples.

Dès l'entrée du dôme de Parme on reçoit une impression belle et sereine. Puen de triste ni de lugubre qui heurte le regard. De grandes arcades en style italo-lombard coupent la nef de lignes harmonieuses. Partout des couleurs chaudes et douces viennent caresser l'œil. Plafonds, pihers, parois, arcades, toute l'église est peinte de haut en bas. Tous ces personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament, qui sortent de tous les côtés, ont un air

LtS COUPOLES DE PAUME

de fête; une teinte rose et pourprée les dore et les enveloppe comme si le soleil couchant les faisait reluire d'une joie nouvelle, dans l'ombre du sanctuaire, après l'attente infinie des siècles.

Mais montez l'escalier qui conduit au chœur, élevez le reg-ard, et sur les larges piUers du transept, vous apercevrez la grande merveille du lieu : la coupole qui figure le ciel lumineux.

Elevez le regard vers cette voûte qui ressemble à l'espace, et dans sa clarté éthérée vous apercevrez un essaim d'êtres ailés. Autour de la Vierge Marie, qui forme le centre de la composition, tournent des légions de ravissantes figures humaines, anodes et archanges, comme aux jours d'été de légers nuages au zénith. Ces corps gracieux flottent dans l'éther et se groupent autour d'elle par un attrait naturel, par un sentiment d'affection et de bonheur illimité; il semble porter jusqu'à nous le bruit de leurs voix, le frôlement de leurs ailes rapides, le son des cymbales, des harpes et des flûtes qui accompagnent ce chœur retentissant. Jamais pareille joie n'a été exprimée dans l'art, si ce n'est par Beethoven dans sa neuvième symphonie. A cette apothéose de la Vierge se joignent toutes les puissances célestes. Elles se saluent, s'étreignent d'allégresse, annoncent l'heureuse nouvelle, s'élancent à sa suite en bonds vertigineux.

Au sommet de la voûte qu'il semble vouloir percer dans son élan précipité, on voit l'ange Gabriel précédant la Vierge pour l'annoncer. C'est

une fio-ure ravissante de jeune adolescent. Il a les bras levés et flotte dans l'air comme dans son élément.

De la nuée qui enveloppe Marie, on voit ressortir comme un grand cercle les groupes divers de saints et de saintes qui se détachent en grand relief, et se relèvent par des gestes et des mouvements animés, sur le ton clair du fond. D'un côté on voit la figure virile d'Adam. En face de lui, la belle Eve, à demi cachée par une nuée, tend son bras à la Vierge et lui montre la pomme qu'elle tient entre ses doigts, comme pour s'excuser de l'avoir cueillie. Son geste, rempli de pudeur et de grâce naïve, est d'un naturel charmant. Son autre bras est engagé dans les longues boucles d'or de sa riche chevelure. Deux apôtres se détachent en relief du côté opposé. L'un est peint sous les traits d'un vénérable vieillard ; l'autre, Jean-Baptiste, le précurseur de Jésus, s'appuie sur son agneau sans tache. En face d'eux, à la même hauteur, et convergeant au même cercle, est assise une jeune sainte posée sur la nuée. Sa robe vert sombre contraste avec les couleurs claires, roses et diaphanes qui éclatent de toutes parts, comme au premier sourire du matin. Elle serre la poignée d'or d'un glaive, et par un geste animé elle s'incline, en parlant à ses jeunes compagnes, et montre de son bras gauche le centre de la voûte. Dans la direction opposée, on remarque le roi David portant la tête de Goliath et saint Paul coiffé d'un casque romain. Cet immense groupe forme, nous l'avons dit, une escorte

aérienne à la Yiero^e et la suit dans son ascension précipitée vers le sommet lumineux de la voûte.

On voit, au centre des lésions célestes qui l'entourent, la Vierge Marie apparaître sous les traits d'une beauté céleste, vêtue d'une robe rose pâle et d'un manteau bleu flottant. Son cou et sa poitrine sont ceints d'un léçer voile.

Elle entr'ouvre les bras, et renverse la tête en arrière dans l'attitude d'une extase passionnée. La flamme de la vie brille en elle d'une ardeur divine ; SCS yeux ont l'éclair de l'amour. Sa fi§"ure souriante, sa bouche entr'ouverte expriment l'ivresse d'un bonheur débordant. Comme la joie des léc^-ions célestes, telle que le Corrèg-e l'a exprimée ici, n'a jamais été dépassée; de même le bonheur infini, quirayonne aux yeux de la Vierge et illumine sa fig"ure, n'a jamais été conçu ni peint. Si, dans la Vierge Marie, il a voulu peindre l'imag-e la plus parfaite de la Femme, telle que le rêve ardent de l'humanité a pu la fig-urer, il a voulu aussi exprimer en elle le sentiment de l'ivresse divine d'un cœur pur, siège éternel de l'amour. C'est dans un être de fibre délicate, c'est dans une âme exquise et consciente que les émotions atteig-nent toute leur profondeur. Quelle femme, pour malheureuse qu'elle soit, a jamais soutTert les déchirements de Marie, dont le fils innocent et noble a dû succomber aux bourreaux? Mais aussi, après les angoisses qui l'ont percée, quelle joie à l'heure de la délivrance !!! C'est une transfiguration de tout l'être dans une nouvelle vie. Le Corrège a pris pour

sujet ce moment, cette entrée triomphale dans le royaume du ciel ; but suprême de la vie et terme de toute douleur. L'enthousiasme passionné qu'inspire cette figure divine, cet entourage éblouissant de grâce et de beauté qu'elle entraîne à sa suite, semble nous communiquer le bonheur par la joie des yeux. Nos sens vibrent en présence de cette femme puissante et radieuse, comme sous le charme d'une musique divine, qui touche les fibres intimes de notre âme.

En quittant des yeux ce Paradis du Corrège, cette scène merveilleuse où la beauté de la femme et des anges éclate dans toute sa splendeur, — on éprouve une émotion semblable à celle qu'on a souvent en contemplant les splendeurs du couchant, quand l'horizon embrasé de couleurs plonge l'âme dans le rêve de l'éternel, et qu'une musique délicieuse retentit en nous par la joie des yeux.

Dans la frise qui borde la coupole, le Corrège a voulu représenter la joie céleste des enfants de la terre en présence de la plus haute révélation.

Ce bonheur est figuré sous les traits de jeunes adolescents des deux sexes qu'il a peints en groupes charmants, en dessous de la coupole et précisément à la liauicur des ouvertures qui y sont ménagées. Ces jeunes gens et ces jeunes filles se tiennent diversement répartis sur une balustrade circulaire. Leurs corps gracieux, presque nus, de formes adorables et d'un naturel parfait, sont recouverts d'écharpes légères. Ils semblent se livrer à une joie sans frein, pour fêter l'apothéose de

Marie. Ils jettent l'encens et les parfums dans des cassolettes et des torchères disposées auprès d'eux, A leurs côtés de g-rands flambeaux brûlent au vent. Leurs poses sont d'un abandon ravissant, d'une grâce exquise. Quelques-uns ont les bras enlacés, d'autres sont debout ou assis et à demi couchés. Le charme de l'innocence et du bonheur éclate en eux dans toute sa candeur. C'est comme l'hommage de la terre à Marie que le Gorrège a voulu personnifier en eux. C'est l'hommage rendu à la beauté et à la bonté par la fleur de la vie, en ce qu'elle a de meilleur et de plus suave, qui exhale son parfum aux autels de la Vierge, la bien-aimée des hommes et de Dieu.

Toute différente est l'attitude des apôtres, que le Corrège a figurés plus bas, entre les fenêtres, sous la balustrade que surmontent les adolescents. En eux on voit le regret passionné du départ de la Vierge. Ce sentiment est peint sur leur visa^-e et paraît dans leur attitude. Ces énergiques et brunes figures ressortent en pleine lumière, appuyées contre la balustrade.

Ils tournent leur tête vers la Vierge, lèvent leurs bras au ciel, comme animés du désir de la suivre, €t parlent entre eux tout émerveillés delà ravissante vision. Deux apôtres sont debout sous le groupe central qui représente la Vierge. L'un d'eux, aux larges manches flottantes, étend ses mains sur ses yeux aveuglés par l'éclat de la vision. Deux autres apôtres, placés côte à côte, regardent dans l'attitude d'une profonde adoration. L'un d'eux a la tête et

les mains levées au ciel. L'autre, vu de profil, les entrouvre dans l'attitude d'un homme qui voudrait suivre la Vierge. D'autres semblent frappes de désespoir. D'autres encore s'entretiennent de la merveilleuse apparition. Une vie ardente circule dans les veines de ces énergiques fig-ures. Ces hommes puissants, aux gestes passionnés, forment un frappant contraste avec les jeunes adolescents qui, à la fleur de l'âge, souriants et heureux, brûlent l'encens à la Vierge et se réjouissent à la vue de son bonheur. Le contraste s'accentue toujours lorsqu'on lève la tête vers le haut de la coupole. Dans les nuages légers qui la rempUssent, il y a comme un crescendo de grâce et de beauté, qui, de cercle en cercle, aboutit à la figure centrale. En y regardant de plus près encore, on est frappé du mouvement harmonieux et, dirait-on, presque cadencé, de ces masses humaines qui flottent autour de la Vierge en zones palpitantes et lumineuses. Il faut reconnaître que c'est le dernier mot de l'art.

Le Corrège a créé ces merveilles en travaillant avec science et conscience.

En combinant avec le plus parfait naturel la plus haute expression de l'idéal, il a rendu l'abandon du geste et la spontanéité de la grâce, tels qu'on les retrouve dans la nature même quand elle est en fleur de beauté.

Cette nature lui a toujours servi de modèle, le but de l'art étant d'en pénétrer le fin fond et d'en

faire reluire le beau côté par l'épanouissement de l'idéal.

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