LXXXII ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE
— Ne laissons pas s'éteindre notre flambeau ! me disait M^^ Albana. Quand nous tomberons épuisés, d'autres le prendront de nos mains.
— Soit, répondais-je, luttons et disons avec Shelley : l'Espérance créera de son propre naufrag-e la cbosc contemplée !
Nous ag-itions ces pensées et mille autres encore en un mois d'Octobre passé à Venise. Nous aimions à échafauder ces idéales constructions dans l'horizon des lagunes baigné des couleurs somptueuses de l'automne. La promenade du soir en gondole succédait au travail de la journée. Par une de ces molles soirées, où les façades mauresques des palais sont trempés d'une lumière jaune, notre barque, dépassant l'île de San Lazaro, s'était égarée jusqu'à la sortie sur la haute mer, à l'extrémité du Lido. La lagune était calme, mais un bruit sourd de l'autre côté des dunes annonçait l'inquiétude du flot. Nous ne l'écoutions pas dans l'animation de notre causerie, et le gondolier, qui ne demandait qu'à nous mener le plus loin possible, ramait paresseusement en fredonnant une lente mélopée illyrienne en gamme chromatique descendante. Tout à coup, près du môle, une grosse vague souleva notre frêle coque et une brusque rafale, crispant la surface de l'eau, faillit la faire chavirer. Il fallut rebrousser chemin.
— La tempête va-t-elle submerger la nacelle de notre rêve? dis-je à ma compagne en riant et en narguant le danger.
— Ce serait une belle mort, dit-elle en s'enveloppant de son châle et en regardant la mer, son élément natal, d'un air de défi. Moi, je suis prête.
Un gros nuage noir roulait sur l'Adriatique et le vent soufflait en bourrasque. Il y eut un quart dheure de silence oppressé. Nous regardions sans mot dire la lagune changée en petite mer furieuse dont les vagues courtes nous jetaient de côté et d'autre. iMais le gondolier fit des miracles. L'alerte avait secoué sa torpeur. Debout à la