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LXXXIV ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE

bâtira des temples. De l'Action! de l'Action! Moi-même je me sens encore la force d'ag-ir !

Déjà nous franchissions la pointe de la douane pour rentrer en ville. La première averse ruisselait sur le dôme de la Sainte, le grand canal était désert, les vag-ues g'rimpaient sur l'escalier des palais et notre g'ondole rentrait, la dernière, au bruit de l'ouragan déchaîné qui balayait la lagune.

L'appartement que M^* Albana occupait à Venise donnait sur le grand canal. Nous avions l'habitude d'y passer la soirée ensemble à lire, à causer ou à écouter les musiques nocturnes de la cité marine. Rien ne peut rendre la magie des nuits vénitiennes en été, quand il fait beau et que la lune est dans son plein. D'innombrables g-ondoles sortent alors comme par enchantement de leurs repaires et viennent prendre le frais sur le canalazzo, entre les palais de marbre auxquels le clair de lune donne une blancheur irréelle. Le grand canal devient une sorte de salon, à ciel ouvert, miroitant de mille lumières falotes, où les couples invisibles sont à la fois seuls et en public. De la Piazetta au Rialto, de grandes barques éclairées de girandoles promènent des orchestres ambulants. D'autres portent des chanteurs populaires. Et chacune de ces sirènes entraîne dans son sillage des centaines de gondoles charmées par les ondes musicales qui s'en échappent. La fête discrète dure jusqu'à minuit et au delà. Dans le silence profond de deux heures du matin, interrompu seulement par le battement rythmique d'un aviron ou le cri de deux gondoliers qui se rencontrent au tournant d'un canaletto — staliH... aprémi !... — dans ce silence musical, s'élève parfois, au son d'une guitare, la voix chaude et pleine d'un ténor... Et c'est la sérénade dans son cadre, avec tout son mystère, c'est reffloresccnce de la passion, sous l'effluve brûlant de la vie, telle que nul salon et nul théâtre ne le connaîtra jamais. Enfin, entre trois et quatre heures du matin, quand la première lueur de l'aube blanchit les coupoles

DE MARGHEIUTA ALBANA LXXXV

de la cité plong-ée dans un profond sommeil, arrivent les barques des pêcheurs et des maraîchers des îles, qui saluent le point du jour de leurs chansons vigoureuses et graves comme le travail incessant du peuple.

Si telle est la séduction des nuits vénitiennes en été, rien déplus lugubre que Venise, en octobre, par une nuit d'orage. On grelotte dans les vastes chambres. Une obscurité profonde, coupée seulement par les éclairs enveloppe la ville. Le tonnerre roule avec fracas sur la lagune et se propage en échos sonores dans la cité. Le vent secoue les portes et fait trembler les vitres. Le flux des eaux, grossies par la tempête, circule dans tous les canaux. On dirait que la mer débordée ébranle les pilotis de tous ces palais et réveille — une dernière fois avant de les engloutir — l'antique histoire de la république vénète avec ses fantômes de meurtre, de guerre et de gloire.

Je ne sais par quelle idée bizarre, ou par quelle mélancolie subite, nous nous mîmes à lire ce soir-là un des plus sombres poèmes de Shcllej, qui justement se passe à Venise, Jalian and Maddalo. C'est l'histoire d'un étranger devenu fou par l'abandon de sa femme, et qui vit seul dans une tour, sur une île de la lagune. Sa belle intelligence, brisée par la catastrophe et toujours hypnotisée par l'incompréhensible douleur, n'est plus qu'un clavecin fêlé, où l'on chercherait vainement une mélodie ou une seule note juste. Le poème est écrit sur un ton de causerie et de divagation, comme un conte lamentable chuchoté avec des haussements d'épaule^ près d'un foyer à demi éteint. Et le poète achève, sans nous dire ce qu'était cet homme ni cette femme disparue. Gela finit dans un murmure d'indifî'érence et d'oubli comme un clapotis de vague sur une grève déserte.

Nous étions au bout de notre lecture. L'orage était loin, les éclairs diminuaient, l'eau continuait à bruisser dans le grand canal vide, et l'Adriatique grondait au loin d'une voix sinistre. Nous prolongions la veille, car je devais partir le lendemain. Après l'exaltation de

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