LXXXVI ESSAI SUR LA VIE ET L ŒUVRE
l'après midi, j'étais tombé, sous les impressions de cette nuit, dans une de ces tristesses qui chang^ent le cours de nos idées. La vie humaine et l'histoire m'aparaissait maintenant comme une tempête effroyable, où tout est finalement balayé et dispersé au hasard. Pourtant je me taisais. Mais il y avait entre nous des vibrations de pensées qui faisaient se deviner nos silences. Et comme pour me répondre :
— Voyez-vous, dit-elle, nous ne possédons vraiment qu'une chose, ce sont nos victoires sur nous-mêmes. Le triomphe extérieur et apparent n'est rien. Carnaval aujourd'hui, cimetière demain. Mais, par Tunion de l'âme avec un ^rand idéal, nous vivons d'une vie certaine, intense et infinie. On se sent un avec tous les g-rands, on se rapproche de tous les humbles, on est actif dans l'Eternel et d'avance on y participe .
— Pourtant, murmurai-je, l'Accomplissement du Rêve?
Elle baissa la tête et parut réfléchir. Quelques larmes roulèrent de ses cils. Dans cette attitude, elle reprit d'une voix solennelle :
— Il s'accomplira, mais pas pour moi en ce monde. Souvenez-vous, mon ami, de ce que je vous ai dit jadis aux g-randes heures de notre vie, aux heures sublimes comme aux heures terribles ! . . . L'homme ne voit la Vérité face à face que deux fois, dans l'Amour et dans la Mort! Sur terre, il n'y a pas d'autre Accomplissement...
Sa tête s'était relevée et toutes les flammes de son être héroïque, concentrées en un seul éclair, jaillirent une fois encore de ses yeux redevenus fixes et rayonnants.
Cette dernière soirée de Venise me laissa une impression ineffaçable, parce qu'elle fit vibrer toutes les cordes de son âme et qu'elle fut comme un pressentiment de sa fin prochaine. Quand je la revis l'été suivant, près de Livourne, ses forces avaient diminué. Elle se soutenait avec une singulière énergie, mais la source delà vie phy-