‹ Le CorrègeChapitre 94 sur 158 · I. Scarabslli. Storii di PdPim, Piacenca e Guastalla · texte numérisé non relu

I. Scarabslli. Storii di PdPim, Piacenca e Guastalla

LES COMTES DE CORREGE lOI

L'ambition des chefs et la rag-e des partis déchiraient incessamment ces différentes villes. Ni loi respectée, ni patriotisme, ni tradition ; mais la lutte effrénée pour le pouvoir et toutes les passions lâchées à la curée du plaisir. L'ex trôme misère côtoyait l'extrême richesse et les fêtes les plus folles reprenaient après les horreurs et les ruines des guerres civiles.

Mais le plus terrible des fléaux n'était pas toujours la guerre.

La peste avait, par ses fréquentes invasions, démoralisé l'esprit des populations italiennes. Quelquefois, un messager arrivant soudain des villes voisines venait l'annoncer et remplissait la contrée de consternation. Dès que le bruit sinistre se répandait dans une ville telle que Parme ou Plaisance, il s'en élevait comme un cri d'horreur, et la population se dispersait devant ce messager de mauvais augure. Mais il était défendu de sortir de la ville dès qu'un seul cas de maladie y avait été signalé. Chacun était alors enfermé dans sa maison, en proie à la souffrance et à la mort. Palais, maisons, églises, tout se fermait. Une partie de la population essayait de fuir ; mais en vain. D'autre part les malheureux qui voulaient s'y réfugier en accourant des environs étaient repoussés. On mourait partout, partout les morts étaient imoncelés : dans les maisons, dans les rues, dans [es campagnes, on n'arrivait guère à les ensevelir ît le fléau se répandait de plus en plus sur les ailes du vent. Il s'abattait ainsi sur les villes d'une

manière implacable. Les cloches ne sonnaient plus; Fherbe poussait dans les rues désertes, parcourues seulement par les charrettes où l'on jetait les morts. Mais des familles entières ayant péri, les morts s'entassaient parfois dans les maisons, et se nourrissant de ces exhalaisons putrides, le fléau sévissait avec une force nouvelle.

Un fait rapporté par un chroniqueur ^ peint au vif l'état des choses au milieu de ces épidémies effroyables. Au plus fort de la peste, on voyait souvent un cavalier parcourir les rues de Parme. Il portait une long-ue perche au bout de laquelle se trouvait un panier, et s'arrêtait ça et là devant les maisons.

Des pestiférés (qui se sentaient atteints par la mort) se traînaient jusqu'aux fenêtres, à son passage, et lui jetaient des paperasses dans sa corbeille. Cet étrange cavalier, c'était un notaire qui recueillait ainsi les testaments des mourants.

Une démoralisation terrible succédait à ces invasions fréquentes de la peste. La vue de la souffrance et de la maladie n'éveille que trop souvent chez ceux qui leur échappent la soif des jouissances, et on a observé aux époques les plus redoutables de l'histoire que l'excès de la mort amène l'excès de la vie. Dès que le fléau avait épuisé sa rage et que la population décimée avait repris sa vie habituelle, elle se livrait aux plus étranges dé-

^ Chronique de Parme cV Antonio Colla.

LES G03ITES DE CORRÈGE i53

bordements. Ce n'étaient plus que danses, banquets et ripailles, où toutes les classes de la population se mêlaient dans uce confusion incroyable et dans une ivresse commune. Magistrats et. seig-neurs, paysans et militaires, clergé et laïques se réunissaient pour des fêtes d'un g-enrenouveau. On s'attablait ensemble au banquet de la vie, pour oublier les terreurs de la peste. Pour un temps, chacun vivait à sa manière. Toutes les classes de la société ayant perdu l'habitude du travail et de la Contrainte, néglig-eaient leurs fonctions, vivaient à leur fantaisie. Le clero-é lui-même abandonnait les offices sacrés pour prendre part au carnaval universel. On voyait les religieuses déserter leurs monastères pour les promenades et les amusements mondains. Des abbés habillés avec luxe, des abbesses en robes de soie traînantes et chatoyantes se promenaient par les rues, se donnaient des sérénades et s'invitaient à des soupers où on ne disait point la messe. Le plus étrang-e est que des fêtes publiques se donnaient dans les églises. Une chronique parle d'un nombre illimité d'outrés de vin qui furent consommées dans l'éi^^lise des Carmes, à Parme, en une seule nuit. Après ces banquets, on dansait sur les cimetières, à côté des ég-lises. Une musique étourdissante, à réveiller les morts, résonnait sur les dalles funèbres. Puis, la ronde des vivants se déchaînait sur les tombeaux et semblait vouloir surpasser en furie la danse macabre.

En ce temps tout devenait spectacle, même les pompes funèbres, où les riches faisaient assaut de

I04 LE CORREGE

luxe 1. Aux noces, aux réceptions des princes, c'étaient des banquets pantagruéliques, où cuisiniers et confiseurs rivalisaient d'imagination en leurs plats mirifiques. Chez les grands personnages, au dessert, on offrait aux hôtes des dons splendides et variés. C'était quelquefois des meutes de lévriers et des faucons dressés. Pour les dames, c'étaient des bijoux, des étoffes de prix, des fourrures. Dans la rue on faisait de la musique pour amuser les convives. Des jongleurs et des trouvères venus de France faisaient d'autre part les déhces de la populace. Ils récitaient des vers, narguaient le pape et ne respectaient ni Dieu ni le diable, médisant de tout en pleine liberté. Quand la danse commençait au château, la sarabande lui répondait dans la rue. Avec cela, on peut le croire, partout le vol, le brigandag-e, les coups de mains.

Les chroniqueurs naïvement s'en plaignent.

Plus âprement encore, les partis attachés à telle ou telle famille, à tel et tel chef de bande^, se disputaient le pouvoir. C'était, pour y arriver, des luttes acharnées. On se défendait avec fureur dans les rues, dans les maisons hérissées de tours en g"uise de châteaux forts. Un chef succédait à l'autre en rapides alternatives, qui n'admettaient ni paix, ni trêve. Mais quand le vainqueur d'un parti avait terrassé son adversaire, la populace criait : viva ! et des fêtes effrénées succédaient à ces combats tur-

I . Les pompes funèbres pour l'enterrement de Gilbert de Corrège firent époque dans ce temps par la splendeur de leur mise en scène.

LES C03ITES DE CORRÈGE i55

bulents, jusqu'à ce que le parti opposé fût redevenu assez fort pour recommencer la lutte.

Revenons aux comtes de Corrège. Gilbert de Corrège parvint à la suprématie de Parme, comme chef du parti g-uelfe, vers le milieu du xui^ siècle, après en avoir chassé les Sanvitale, famille illustre, très attachée à l'empereur et qui resta toujours fidèle au parti g-ibelin.

Enhardi par ce succès, Gilbert, homme turbulent, g'Lierroveur et audacieux, s'empara de Plaisance. Puis, chassé de ces deux villes, il les reprit pour en être chassé de nouveau. Azzo, fils de Gilbert, fat appelé à Parme, à la mort de son père, et prit possession de celte ville comme chef du parti guelfe. Mais, à l'exemple de son père, il devint infidèle à son drapeau et fit alliance avec Mastino délia Scala, célèbre chef de parti gibelin, et partagea avec lui le pouvoir suprême sur la ville, après avoir repoussé les Guelfes jusqu'aux confins du territoire parmesan (1828). Cependant Azzo negoûtait pas le partage de la souveraineté; il tenta un coup de main pour se débarrasser de Mestino. Mais n'y ayant pas réussi, et craignant la vengeance de ce dernier, il vendit son droit sur Parme au marquis d'Esté. A partir de ce moment, les seigneurs de Corrège ne rentrèrent plus en possession de Parme, tout en se mêlant sans cesse aux luttes des villes lombardes. Disons en passant que cet Azzo de Corrège fut l'ami de Pétrarque, qui lui dédia son livre : De remediis utriusque fortiinœ.

l56 LE CORRÈGE

Nous arrivons enfin au temps d'Antonio Allegri. A cette époque, deux frères se partageaient la seigneurie du bourg de Gorrège. Manfrediprit le gouvernement, tandis que Niccolo chercha fortune et gloire ailleurs. Ce Niccolo (né en i449 et mort à Ferrare en i5o8) est le dernier des seigneurs de Gorrège qui ait joui de quelque renommée. Si nous le comparons à ses aïeux, nous retrouvons en lui leur nature remuante et ambitieuse, mais en plus des aptitudes variées, des goûts intellectuels et artistiques qui prouvent qu'en ce siècle l'esprit de la noblesse lombarde s'était singulièrement affiné, tout en conservant ses mœurs aventureuses et violentes. Niccolo vécut principalement à la brillante cour de Ferrare, y servit longtemps le duc Hercule et se signala dans la guerre que celui-ci fit aux Vénitiens. Le duc le chargea plus tard de demander la main de la belle Lucrèce Borgia, fille du pape Alexandre VI, pour son fils Alphonse, mission délicate dont Niccolo s'acquitta à merveille. Avec cela, il composait des vers et cultivait la httérature avec ardeur. Ge comte de Gorrège à la fois condottiere et homme de cour, chef de bande et ambassadeur, lettré et ami des arts, dut être un type assez accompli du seigneur de ce temps-là. Par ses nombreuses relations, Niccolo prépara le cercle littéraire qui se forma plus tard à Gorrège autour de la femme de son neveu.

Véronica Gambara, femme de Gilbert X de Gorrège, fils de Manfredi, est restée l'une des femmes célèbres de la Renaissance italienne. Elle dut sa

LES COMTES DE CORRÈGE iSj

renommée aux avantages de sa position^ à son érudition, à son talent poétique, mais surtout peutêtre à son amabilité, à son talent de conversation et à ces arts de société dont une femme de haut rang" pouvait faire alors une véritable souveraineté littéraire.

Étant donnés les rapports d'estime mutuelle et d'amitié entre les comtes de Corrège et le peintre de ce nom, rapports qui s'établirent dès son adolescence et continuèrent jusqu'à sa mort, et ce cercle étant le seul dont nous sachions positivement qu'il Ta fréquenté, nous nous arrêterons un instant à la dame de Gorrège.

Au milieu d'une société corrompue, où l'oslenlation du vice était de mode, où les coquins illustrés et les scélérats élégants se mêlaient familièrement aux pécheresses princières, où le vice était doré de grands costumes et de grandes manières, le xvi^ siècle, si fécond en contrastes, nous offre un groupe de femmes de la plus haute distinction et de la plus grande vertu. Les mœurs y sont sévères, les idées élevées.

On peut dire que ces femmes furent avec les artistes les lumières de leur temps, et qu'elles relevèrent l'honneur du siècle. Quelques-uns de ces noms brillent dans l'histoire comme de purs cristaux. Plaçons au premier rang la marquise de Pescara, la belle Vittoria Colonna, dont la noble existence fut toute dédiée à l'amour conjugal, au culte de la poésie, et qui sur le soir de sa vie eut l'immortel honneur d'inspirer à Michel-Ange une passion

l58 LE CORRÈGE

aussi ardente que pure. La noble patricienne sut la maintenir jusqu'à sa mort dans une sphère toute platonicienne ; amour sublime dont les plus beaux sonnets du grand sculpteur portent la trace enflammée.

A Vittoria Colonna, il faut joindre son amie intime, Julie de Gonzague, et surtout la bonne et aimable Renée de France, sœur de Louis XII et duchesse de Ferrare. Nommons enfin Olympia Morata, célèbre par sa beauté, son érudition et ses malheurs, et qu'on a nommée parfois la Muse de la Réforme. Ce qui distingue ce groupe de femmes de toute la société environnante, ce n'est pas seulement la supériorité de l'éducation intellectuelle, la noblesse des aspirations et la sévérité des mœurs, c'est surtout sa tendance protestante; son inclination marquée pour les idées de réforme religieuse, qui, venantd'AUemagne etde Suisse, passaientalors en France et en Italie comme un souffle régénérateur. Nous rencontrons d'abord Vittoria Colonna et Julie de Gonzague à Naples, dans l'intimité du courageux Valdez * dont les prédications ferventes, inspirées de Luther, passionnaient alors l'élite de la société. Ces dames illustres reçoivent chez elles le réformateur, l'écoutent, l'encouragent, propa-

Page 1