‹ Le CorrègeChapitre 96 sur 158 · LES COMTES DE CORREGE ID · texte numérisé non relu

LES COMTES DE CORREGE ID

g'ôiit ses idées, lui procurent les sympathies de grands personnag-es, môme du cardinal Pôle.

Nous les retrouvons plus tard à Ferrare, à la cour de Renée de France, la g-rande protectrice de la Réforme en Italie, qui reçut chez elle Olympia Morata, ainsi que Calvin (sous le nom de Charles Heppe) et accordait aux maîtres com.me aux disciples de la doctrine nouvelle une si larg-e hospitalité. Dans ce noble groupe de Naples et de Ferrare, dans ces femmes d'une culture accomplie, qui rêvaient avec Valdez une pure religion de foi et de charité au milieu de l'orgie païenne de leur temps, on peut Voir comme le germe d'une société nouvelle qui n'a pu éclore, mais qui eût joint une haute esthétique à un sentiment religieux aussi pur que profond.

On sait comment finit ce mouvement remarquable. La papauté y répondit en confirmant Tordre des jésuites et en imposant partout le tribunal de l'inquisition. Les apôtres de la foi nouvelle furent brûlés, chassés ; leurs disciples persécutés de mille manières. Quant aux dames illustres, comme Vittoria Colonna et Julie de Gonzague, elles durent se taire el pleurer en silence leurs amis exilés ou rais à mort.

Yéronica Gambara n'appartient point à ce groupe de femmes sérieuses amies de la retraite et de la méditation, toutes plus ou moins protestantes ou secrètement attachées à la doctrine de la Réforme. Elle les égale, il est vrai, par la vertu et par le savoir ; mais elle appartient au monde catholique

l6o LE CORRÈGE

et nous représente en quelque sorte la grande dame officielle du temps, savante, quelque peu pédante, et qui ne se brouille jamais avec le monde, ni avec rÉg-lise.

Elle était fdle du comte Francisco Gambara et d'Alda Pia de Carpi, et naquit aux environs de Brescia en i485.

Elle montra dès ses plus tendres années une heureuse disposition pour les lettres et surtout pour la composition des vers. Toute jeune encore, elle adressa un sonnet et une lettre au savant abbé Bembo, qui lui répondit sur le même ton en l'engageant à persévérer dans la voie des lettres. Ce fut le point de départ d'une correspondance qui dura toute leur vie. Bembo, l'ami de Raphaël, était le premier érudit d'alors. Elle connut plus tard toutes les célébrités du temps. En somme, elle faisait partie de cette Arcadie de la Renaissance qui se répéta dans la France du xvii^ siècle et dont il ne reste plus aujourd'hui que les bergères de Sèvres. Les grâces d'emprunt, ce style conventionnel qu'on croyait être classique et qui n'était qu'affectation pure et mièvrerie, naquirent dans les Académies et les réunions savantes qui en Italie ont continué jusqu'à ces derniers temps. On déguisait son nom sous celui d'un berger ou d'une bergère ; on s'aimait en sonnets. On se croyait Ihéocrite ou Tircis, Anacréon ou Sapho ; on soupirait l'un pour l'autre sans s'être jamais ni vu, ni connu ; et finalement ces madrigaux copiés en lettres d'or sur parchemin étaient solennellement

LES COMTES DE CORRÈGE l6l

reçus dans les fastes de l'Académie. Ces Académies qui persécutèrent le Tasse, et dont le nom seul nous endort aujourd'hui, représentaient alors la publicité et dispensaient la gloire. Pour être quelqu'un en littérature, il fallait leur faire la cour et s'y faire recevoir. Autrement on était déconsidéré dans le monde des lettres.

Véronica Gambara n'a peut-être pas fondé d'Académie à Corrèg-e, comme on l'a prétendu ("aucune trace des « actes » et élucubrations de cette Académie n'a été découverte), mais elle fut le centre d'un monde intelligent, savant et brillant qui se rassemblait autour d'elle à cause de ses grandes relations avec les personnages les plus haut placés de son temps.

Elle avait du reste tous les titres pour le rôle qu'elle sut jouer à merveille : rang, fortune, instruction. Parmi ses correspondants réguliers, on trouve non seulement des princes et des cardinaux, mais encore Marie de Médicis, le pape Paul III et même l'empereur Charles-Quint, qui fut de ses meilleurs amis. Gens du monde et lettrés étaient émerveillés de sa science.

Elle avait appris le latin, la philosophie scolastique et étudié les Pères de l'Église. Son orthodoxie était d'autant plus à l'abri de toute velléité hérétique qu'elle était sœur d'un cardinal et mère d'un aspirant à la même dignité. Elle aima beaui:oup son mari Gilbert X de Corrège, et fit pour fui nombre de sonnets. Cet amour qui eut sans iloute tout le calme d une affection lé^-itime et con-

l62 LE CORRÈGE

sacrée par le monde, est resté célèbre dans les annales du temps, moins par les poésies de la noble dame que par le deuil éclatant qu'elle porta à la mort de son époux. Elle le perdit en rSrg. Sa douleur fut grande et elle voulut lui donner une expression publique. Elle s'habilla du deuil le plus profond, fit tendre de noir sa maison et ses équipag-es et ne voulut plus sortir qu'avec des chevaux de couleur sombre, afin, disait-elle, qu'ils fussent a noirs comme la nuit » et « semblables à ses tristes pensées ». En même temps elle déclara son intention de ne point se remarier et tint parole. A partir de ce moment, elle vécut le plus souvent dans la retraite. Ses études et sa vaste correspondance auraient suffi pour l'absorber, mais elle dut s'occuper en outre de l'éducation de ses fils et de l'administration de leurs biens. L'un suivit la carrière ecclésiastique, l'autre celle des armes. Après onze ans de deuil et de retraite, nous la voyons faire sa rentrée dans le monde dans une circonstance solennelle. L'empereur Charles-Quint se faisait couronner à Bolog-ne par le pape Clément VIL Or, un des frères de Véronica étant alors délégué pontifical et gouverneur de Bologne, la comtesse de Corrège était doublement désignée pour jouer un rôle important dans les fêtes et réceptions brillantes qui devaient accompagner ce g-rand événement historique.

Elle écrit alors à l'un de ses amis « qu'elle se c( proposait de paraître (en cette occasion) avec « des vêtements dignes de son rang et de la cir- « constance. »

LES COMTES DE CORRÈGE i63

Elle se rendit à Bologne^ chez son frère, et son salon devint le plus brillant de la société pontificale et impériale. On peut se %urer à distance la pompe, la splendeur, l'éclat de ce couronnement, quia été décrit dans une chronique * à part.

L'événement était de la plus haute importance politique et devait, par la suite, bouleverser le monde. L'empereur et le pape scellaient une alliance qui devait renouveler l'ancienne union de l'empire et de la papauté. En recevant cette couronne, Charles-Quint croyait saisir l'empire de toute la chrétienté et du monde ; Clément VII, espérait rétabhr l'unité de l'église et détruire l'hérésie. Tous deux se trompaient ; Charles-Quint, après avoir vainement essayé de soumettre l'Europe, lassé du pouvoir et convaincu de sa vanité, devait finir en moine dans le couvent de Saint- Jusl. La Réforme, après plus d'un siècle de luttes, devait maintenir sa place au soleil contre la papauté, et le couronnement de Charles-Quint devait être le dernier de ce genre. Il clôt ainsi la série des grands couronnements qui commencent avec Charlemagne. Mais alors personne ne doutait du succès de cette alliance, et dans les fêtes de Bologne l'empereur et le pape paraissaient les maîtres du monde. Heureux, épanouis, ils souriaient entre eux et souriaient à tous. Ce que voyant, la cour ponti-

I. « Délia venuta e dimora in Bologna ciel sommo pontefice a Clemenle VII per la ivcoronatione di Carlo V intperatore. « Celebrala l'anno MDXXX. Cronaca con noie e documenii pu- « blicala da Gaetano Giordani. »

l64 LE CORRÈGE

fîcale et la cour impériale ne meltaient plus de frein à leur dévouement réciproque. Quant aux intrig-ues politiques elles tournaient autour de ces personnages, comme les valets autour d'un festin. Mais l'empereur était tout à la joie. Aimable et courtois avec tout le monde, il le fut particulièrement avec les dames et les artistes. Grand amateur de tableaux, et se piquant de dessiner lui-même, il alla visiter les ateliers des plus illustres artistes (sculpteurs et peintres) qui se trouvaient à Bologne. C'est alors qu'il fit faire son portrait par le Titien qui était accouru exprès à Bologne, et on raconte que le grand peintre ayant laissé tombé son pinceau par mégarde, l'empereur s'empressa de le ramasser et de le lui rendre gracieusement.

Les fêtes durèrent longtemps. Banquets, bals, cavalcades, spectacles privés et publics durèrent plusieurs semaines. L'empereur donna à l'élite de la société dans son palais une comédie intitulée Les trois Tyrans, ou la Fortune. lOr et l'Amour, Quant au salon de la Gambara, c'était un véritable centre où tout ce monde se rencontrait. Ce fut le moment le plus brillant dans la vie mondaine et littéraire de la comtesse de Corrège. Ses contemporains disent que son salon de Bologne fut à la fois une cour et une académie. Le fait est que la dame de Corrège put y déployer à son aise tous ses talents. Parmi les louanges sans nombre qu'on lui a prodiguées, il y en a même au sujet de sa beauté. Malheureusement son portrait est là pour démentir leurs descriptions flatteuses. — Elle

Page 1