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LES COMTES DE CORREGE

avait une forte taille, sans grâce ni souplesse, un visage Ion"" et maigre, mais un front haut et intellig-ent, empreint de douceur et d'une vraie noblesse.

Ce front de Muse sur un visage de bas-bleu devait avoir ses éclaircies et ses rayons. La vraie bonté est une qualité si rare qu'elle ennoblit tous les visag-es et fait oublier tous les défauts. Son succès fut d'autant plus g-rand et plus universel qu'on n'était habitué à ne voir en elle que la protectrice des lettres et qu'aucune pensée de g-alanterie ne se mêlait aux hommag-es de ses admirateurs. Pour plaire sans beauté, pour charmer et retenir l'élite de ses contemporains, elle dut posséder au plus haut degré cet art de la conversation mondaine qui était à peine né au xvi^ siècle et qui devint l'art mondain par excellence au xvii^ et au xvine siècle.

Savoir écouter avec grâce, parler et se taire à point, interroger avec discrétion, causer avec intelligence et animation, sans gêne ni pédanterie, s'entendre à relever le mérite de ses hôtes par une juste appréciation de leurs qualités en réservant aux siennes propres une position modeste — s'effacer enûn pour faire briller les autres, voilà en quoi consiste surtout l'art de bien converser. .

Cette flatterie implicite des mérites d'autruifond la glace des plus indifférents et attire l'intérêt des moins bienveillants. Ajoutez-y l'art de louer avec excès, mais en chatouillant le point le plus sensible de la vanité, et une feinte humiHté qui se place

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fort au-dessous des autres, et vous aurez réuni toutes les armes par lesquelles une femme distinguée tient le sceptre de la société dans le grand monde. Si cette femme occupe d'ailleurs un rang élevé par sa naissance et sa fortune, elle est portée aux nues. C^est ce qui advint à la Gambara. Ses biographes l'appellent tour à tour : savante, philosophe et poète. Si cependant nous lisons ses lettres et ses poésies nous n'y trouvons qu'une culture distinguée et un grand art de la versification. Son talent de femme du monde n'a pu passer dans ses œuvres, qui nous semblent froides et compassées (selon la manière du temps en ce genre de composition), mais ce talent a suffi pour en faire la reine de la société.

Nous venons d'entrevoir aux fêtes de Bologne Véronica Gambara dans son rôle officiel de grande dame. Mais pour la voir de plus près, avec son cercle intime d'admirateurs et de protégés, il nous faut aller chez elle, dans son château aux environs de Corrège. C'était une retraite délicieuse, une vraie villa de plaisance. Sa situation riante et la beauté de ses jardins en faisaient un vrai temple des Muses. Des bassins d'eau, des fontaines de marbre, des ombrages touffus et superbes, invitaient au repos et à la causerie. Ça et là des volières d'oiseaux se cachaient dans des labyrinthes de verdure. De brillants jets d'eau lustraient le feuillage sombre des chines verts, au fond de longues avenues , et les fleurs parfumées du midi y croissaient à l'ombre de la luxuriante végétation du

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