DU BARON DE HOBNER
tous les convives. Déjà avant-hier l'empereur l'a demandée en mariage, msds c'est ce soir seulement que le secret commence à transpirer. Après dîner, j'ai eu une longue causerie avec la future impératrice. Elle est bien séduisante.
Chez la marquise de Vogtié, le comte Mole, qui a connu et servi le premier empire, mais n'a aucune envie do se rallier au second, m'a parlé d'une manière très ingénieuse des motifs et des résultats probables du mariage de Louis-Napoléon avec une femme qui n'appartient à aucune famille régnante. Les légitimistes, et, plus encore les orléanistes, sont dans la jubilation.
'Vendredi 21. — La nouvelle du mariage a fût mauvais effet dans les départements. Si démocrate qu'on soit, on aurait préféré une princesse.
Samedi 29. — Ce soir,* à neuf heures, aux Tuileries, dans la salle des maréchaux, en présence d'une compagnie peu nombreuse, eut lieu le mariage dvil de l'empereur avec « dona Eugenia de Guzman », en France appelée M""* de Hontijo. .Les fiancés occupsûent des fauteuils placés sur une estrade au-dessous de la galerie, le dos tourné au jardin. M. Fould, remplaçant comme ministre d'Etat le maire de l'arrondissement, se tenait près d'une petite table sur laquelle se trouvait le registre des mariages. Parmi les témoins appelés à donner leur signature, on voyait, pour la fiancée, en dehors du ministre d'Espagne, Valdegamas, ses parents Osuna, Toledo et Bedmar, et pour l'empereur la princesse Mathilde, le prince Jérôme, son fils Napoléon et Lucien Bonaparte, les cardinaux, les ministres et Morny. Les quelques membres du corps diplomatique invités à cette cérémonie se tendent debout; leurs fenmies étaient assises sur des tabourets en face du trône. A côté de lady Gowley, de la comtesse Hatzfeld et de fil""* Rogier, on avait placé M*"* Fould, M"* de Saint-Arnaud, M"** de Persigoy (la crème de la nouvelle cour en fût de dames) et les femmes des ministres. A la fia les hommes, chacun avec une dame, défilaient devant l'empereur et doQa Eugenia. Mon agréable sort était de donner le bras à la duchesse d'Hamilton. Exaspérée du mariage, elle était dans un état violent. Lorsque nous nous mîmes en marche, elle me dit : « Vous verrez l'esclandre que je ferai quand nous nous trouverons près de mon cousin. — Votre résolution, madame, est-elle prise irrévocablement? — Certainement. — En ce cas, dis- je en m'indinant, et en retirant mon bras, je prie la duchesse d'avancer toute seule. Je ne la suivrù pas. » La duchesse se calma et notre passage devant Leurs Majestés s'effectua régulièrement et sans esclandre. La fiancée était pâle et fatiguée. Elle portait une robe rose et un magnifique collier de perles. L'empereur, gû et fringant, offrsdt le
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spectacle du dernier degré de la félicité humaine. Après le mariage civil, on passût dans la salle des spectacles, où il y avait an xoncert dont le grand mérite était de finir à peine commencé.
Dimanche 30. — A obze heures et demie, les membres du corps diplomatique se réunissent chez le nonce et se rendent, de là, processionnellement, dans leurs équipages de gala et entourés d'une nombreuse escorte d'honneur, à la cathédrale de Notre- Dame, où doit être célébré le mariage de l'empereur. Le vieux dôme ^ était décoré avec un luxe prodigieux. Pour fsdre disparaître les teintes sombres que six siècles ont répandues sur les marSi piliers et voûtes de ce vénérable édifice, ils ont été couverts *de cartons peints aux couleurs criardes. En outre, une profusion de fleurs et de cierges, beaucoup de drapeaux et peu de goût. A une heure, le couple impérial descendit sni le perron de la façade et fit, au son de toutes les cloches de Paris et au bruit lointain da canon des Invalides, son entrée solennelle par le grand portùl. Mais quelle fut notre stupéfaction lorsque, i ce moment, la musique entonna la marche du Prophète! La foule immense qui remplissait l'église resta froide et muette. Pas une acclamation ne salua Napoléon et sa future compagne. Quel contraste avec l'enthousiasme spontané qui éclata, un an après le coup d'Etat, au Te Deum chanté dans cette même cathédrale! Que s'est- il donc passé pour expliquer cette indifférence, pour ne pas dire ces dédcdns, A ce n'est que la nation la plus égalitaire du monde se sent humiliée du mariage non princier du chef de la France? Doiia Eugenia, pâle et l)elle, pauvre enfant I débuta très bien dans son rôle d'impératrice. Peut- être y avait-il dans son mûntien un peu trop de dignité et de haute dévotion. Mais ce sont là de petits défauts dont elle se corrigera avec l'usage de la rampe.
La comtesse de Hontijo couchera cette nuit au palsds de Saint- Gloud et partira demain matin pour l'Espagne. Cet empressement de renvoyer la belle-mère déplatt dans le public qui, pour le quart d'heure, n'est pas en veine de bienveillance. A notre retour de la cérémonie, en suivant les quais de la rive gauche, nous vîmes sur la rive opposée une voiture attelée de quatre chevaux se diriger rapidement vers Saint-Gloud. Le matin, disait un plaisant, la mère a été tirée à quatre épingles, et le soir à cinq clous. Le nombre de quolibets, calembours, bons et vilains mots qui courent les salons et la rue dépasse toute imagination. C'est la vengeance des vaincus,
* M. de Hûbner use ici d'un italianisme. Dans la péninsule, U Duomi>, c'est toujours la cathédrale, quand même elle serait d'architecture ogivale comme à Milan {N. <t. l. R,).