LA FIEVRE POLAIRE
LA DERNIÈRE CAIPAGNE DE PEARY
Eq racontant, dans un récent artideS les péripéties de bè^ nière expédition du Fram^ nous avons dit connnent, le 5 octobre 1898, Sverdrap s'était rencontré par hasard avec rAméricaio Peary, et de quelle façon, qnelqmes mois plus tard, un heaieux accord avait pu s'établir entre les deux explorateurs, un moment rivaux, en vue de délimita* leurs champs d'action respectifs.
Bientôt, d'ailleurs, les éléments se chargeaient' d^assŒrer' le respect de cette convention, et le commandant du Fram^ âsns toutes ses tentatives de pénétration vers le nord, voyant se drossa: devant son navire une barrière de ^aces infranchissable, seiiâgnait^ poar le plus grand profit do la science géographiqie, i tourner toute son activité du côté de l'ouest.
Peary avait donc* le champ libre, et nul ne lui disputerait {dis, pendant quatre années, l'honneur d'arriver le prenûer au pôlepir le Groenland. D'un autre côié, durant cet intervdie, sûr d'Mic ravitaillé à phxsieurs reprises par des bateaux spédalesiait apprêtés dans ce but, il allait, semblait^l, se trouver dans des conditions ex)ceptionnellement favorables; el il n'était guère dosteux qu'avec de tels avantageai il ne dfrt vdr son indomptiUe persévéïanee récompensée par le résultat si longtemps amUtiouné.
Cependant l'heure n'était pas encore venue. A tous les efforts âe l'intrépide Américain, le pôle nord a opposé une résistance iona* cible. Dans les derniers jouns de l'année 1902, Peary rentrait ^ Amérique, ayant battu de moins d'un degré seulement le rec(H obtenu en 1882 p»r Lockwood^ et il bossait encore^ entre loi ^le pôle, plus de 600 kilomètrei^ inviolés^ alors que, au non! de tt
* Voy. le Correspondant du 25 janvier.
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(erre François-Joseph, Naasen^ d^ln côté» Gagni, de Taotre, ne s'étaient arrêtés qu'à eniiixm &00 kilomètres du bat.
Les revues géographiques d'Amérique et d'Angleterre viennent de publier la relation ^ écrite par Peary lui-même, de cette mémorable tentative. En dépit de son insoccës final, elle fait trop d'honneur au wii liant dffider pour qu'il n'en soit pas donné ici un court rteumé. D'aïUeurs, si le but visé n'a pu être atteint, du mcûnsla géographie a-t-elle récolté de prédeuses conquêtes; et, d'autre part) il a été ao^ompli, durant cette campagne, de tels prodiges d'énergie, que mèsK en l'absence de tout autre résultat, le récit mériterait d'en être précieusement gardé.
Nous rappdlerons, pour l'intelligence de ce qui va suivre, quelques données relatives au théâtre des opérations. Au nord de la baie de Baffin, entre le Groenland, à l'est, les terres de Gcinnell et de Grant, & l'ouest, s'ouvre une succession de canaux, débutant par le détroit de Smith, auquel font suite, d'abord l'élargissement appelé bassiu de Kane, puis les canaux plus étroits de Kennedy et de Robeson. L'ensemble de ces coupures a environ 3§0 kttomëtres de long; et an deli, vers le 83"* degré de latitude, à leur débouché dans la mer Arctique, la cdte se courbe des deux cMés à an^e droit, entourant le pôle comme une ceinture, à une distance moyenne de 750 kHomètres.
La condition des canaux de Kennedy et de Robeson est extièmement variable suivant les époques. De 1853 à 4S&7, Kane eut beaucoup de peine à y naviguer et, en 16ftl, Hayes dut renoncera pénétrer en baieau au delà du détroit de Smith. Au centraire, en 1671, l'Américain ïLaO, montant le Polaris^ atteignit sans cBfficulté, dans des eaux libres de glace, l'extrémté septentrionale du canal de Robeson, par 82H6' de latitude, au lieu dit Repnlse Bay. Un peu en arrière de ce point, par 81*38', il trouva pour son navire un excellent abri d'hivernage. A la vérité, le chef de Texpédirion snoQombait bientôt, des euîtes d'un refroidissemrat contracté au cours d^une reconnaissance sur la côte, et ses restes reposent ou lieu où il avait si fièrement jrfanité le drapeau des Etats-^Unis. Bu moins le Polaris^ avec son éqnqiage, réuœit-â en 1872 à ikire sans accident la roule de retour.
Geiut mienx encore, trois ans plus tard, quand, pow regagner L'avance qu'elle avait un moment laissé prendre à d'antres marines, l'Angleterre envoya dans ces parages les navires Aiert et Diseovery^ sous le commandement de cehd qui est aujourd'hui l'amiml
^ Voy.iiotammentJ?utfeftno)^(Ac American Gtograpkical Society ^ vol. XXXV ^ décembre-i^O^.
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Nares, assisté da lieutenant Harkbam» actnellement parveon ta m6me |;rade. La petite escadre pénétra aisément dans les dëtrdts, et, le 2A août, la Discovery prenait ses quartiers d*hiver, par 81*AV, contre la terre de Grant, au nord d'une bûe baptisée da nom de Lady Franklin, Teuve du célèbre marin qui fut une des premières victimes de Texploratiott arctique. Tout à c6té se troavait nie Bellot, dont le nom rappelle l'officier français qui trcova la mort en essayant de retrouver les traces du navigateur disparo.
Au commencement de septembre, l'autre navire, VAlert, attdgnût 82*37', c'esti-dire une latitude où la nuit polaire dure cent quarante- deux fois vingt- quatre heures. C'est de là que, dans la campagne de 1876, Beaumont, Aldrich et Markbam explorteent tout le littoral arctique. Le premier de ces officiers, devenu aassi aoûral comme son chef, s'ayança très loin vers l'est, et dut, au retour, se débarrasser de son sextant, dans un caim ou abri de pierres érigé par lui au cap Britannia. Eûfin, tandis qn'Aldrich poussait, dans l'extrême ouest, jusqu'au cap qui forme le coio de la terre de Grant, Markbam partait du cap Héda pour pousser, sor la mer glacée, une pointe en traîneau dans la direction da pôle, jusqu'à 88''20'26''. Malgré ce succès, Nares ordonnait bientôt b retraite, déclarant qu'à ses yeux le pôle était inaccessible par cette voie, en raison de l'état effroyablement chaotique de la glace; jugement que l'expérience parait avoir définitivement confiroDé.
Enfin, en 1881, c'est avec la plus grande facilité que le Proieus, Je navire de l'expédition Greely, atteignit l'anden hivernage de la Discovery. Mais, l'année suivante, le Neptune ne parvenait pas à rejoindre la mission, arrêté qu'il était dès 79*30'; et, lors de son second voyage, le Proteus faisait naufrage en route, écrasé entre deux banquises.
Ainsi, durant de longues périodes, le chenal conduisant de la baie de Baffin à la mer glacée du pôle avait été tour à tour libre on encombré, lorsqu'en 1892 Peary conunença ses premières explorations. Prenant pour point de départ l'entrée même du détnôtde Smith, il effectua à deux reprises, entre 1892 et 1895, la traversée complète, par terre, du haut plateau groenlandais, entièrement couvert de neige, sur un trajet de 600 Ulomètres. Ce voyage le conduisit à la côte orientale de la contrée, en £ice de l'AibmtiqQe, dans des conditions qui lui permettaient d'affirmer que le Gro^land devait être une lie ou se terminer au nord par un groupe d'fles, vers le 8S* degré de latitude.
Il semblait raisonnable de penser qu'au nord de ce rivage la nappe de glaces qui recouvre la mer arctique devait jouir d'une stabilité plus grande qu'à l'est, où elle est sollicitée par le courant
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rapide qui eogendre la dérive des banquises tout le long de la côte orientale da Groenland. Le bord septentrional de cette région ou celni de la terre de Grant, en son point extrême, le cap Hécia, paraissait donc offrir le meilleur point de départ pour renouveler la tentative de Markham; et Peary, ne pouvant se résoudre à accepter le verdict de Nares, se flattait de Tespoir que la banquise n'offrirait pas d'aspérités insurmontables pour une expédition pourvue de bons attelages de chiens. D'ailleurs, aguerri par de fréquents séjours dans le pays, ayant déjà noué de bonnes relations avec les Eskimos qui se hasardent près de ces lointains parages et sftr de pouvoir compter sur leur utile concours, il se croyait en mesure d'aborder l'obstacle avec plus de chances de succès que ses devanciers.
Dans ces conditions, il élabora un plan de campagne très complet, dont il fit l'exposé en 1897 devant la Société de géographie de New- York. Cette communication provoqua l'efficace adhésion de plusieurs de ses compatriotes qui, sous l'impulsion de l'un d'eux, M. Morris Jesup, décidèrent dans ce but la fondation d'un club spécial, le Peary Arc tic Club. Les adhérents de cette association obtinrent des pouvoirs publics que Peary, alors lieutenant dans la marine des Etats-Unis (en même temps qu'il portût le titre d'ingénieur civil), fût gratifié d'un congé de cinq ans.
Sans perdre de temps, dans le courant de l'été de la même année, Peary s'empressa de se rendre au Whale Sound, où se trouvent, par IT" de latitude, les derniers établissements de pécheurs Eskimos. Il s'entendit avec les indigènes, leur donna ses instructions, et leur fournit provisions et ustensiles en vue de la prochaine entrée en campagne. Puis il profila de son retour pour enlever, faire charger à bord et rapporter dans sa patrie un énorme bloc de fer natif, considéré comme une météorite, qui gisaU sur le bord de la baie de Mel ville, faisant pendant au bloc que, trente ans auparavant, Nordenskjôid avait recueilli plus au sud, sur l'île de Disco, et qui figure aujourd'hui au musée de Copenhague.
A la fin de la même année, l'infatigable Peary se trouvait à Londres. Ce voyage lui valut un don princier. M. Harmsworth, le propriétaire du journal Daily Mail^ le mécène qui, quatre ans auparavant, avait organisé de ses deniers l'expédition de Jackson à la terre François- Joseph, offrit à l'explorateur américain de mettre à sa disposition le Windward^ bateau déj& célèbre dans les fastes polaires; car c'est lui qui, après avoir ravitaillé en 1896 les explorateurs de la terre François-Joseph, en leur campement du cap Flora, avût eu l'honneur de ramener en Norvège Nansen et Johaunsen, miraculeusement échoués aux quartiers d'hiver de
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Jackson à la saite de leur pointe héixNfqoe ye^a le pôle. Il restât à faire subir au bateau quelques réparations et à le munir d'une nouvelle machine, ce dont le généreux mécène déclarait fouloir se charger.
Au printemps de 1898, le Peary Arciic Ciub^ définiliyennDt organisé, avait pris toutes ses mesure», et Peary se disposait à partir en mai aussitôt qu'arriverait le Windtvard. Le nam fat bien exact au rendez- vous; mais le changement jugé nécessaire n'avait pas pu être exécuté, à cause de la grève des^ oaTiiecs mécaniciens en Angleterre* Incapable de filer plus de trots nœads et demi, le Windward ne pouvait guère rendre pbaa^ de smvkfis qu'un voilier, llds comment attendre, alors surtout, que le norvégien Sverdrup venait d'annoncer son départ sur le Fram, et qvt'oB lui prêtait un plan de campagne en tout semblable à celoide Peary?
Aussi, comme a. dit ce darnier dans son rapport : « L'extrèae' lenteur du navire et l'introduction d'un facteur de trouble, m autre étant venu s'approprier mon plim et mon champ de rechercbes, me contraignirest à m'assurer le concours d'un bitfeau auxifiaii^ si je ne voulais pas être distancé. »
Il étût temps, ai effet! Le Windward ayant quitté Nav-ïork le k juillet 1898, Peary s'embarquak le 7 à Sydney (pœnte do csqp Breton) sur le Hope^ frété par le club. 11 touchait le Groenbitd pour prendre à bord sa troupe d'indigènes, et, bientôt rejoint pv le Windtjoard^ s'installait le 13 août sur ce dernier navire, en Toe du prochain hivernage, au cap d'Urville, coin de la terre de Gfinnell, par 79*30' de latitude. Or le 17, c'est-à-dire quatre jwn après^ le Fram venait ae cogner, à environ 80 kilomètres au sud, contre des glaces impitoyables, qui l'obligeaient à s'arrêter an cip Sabine, pcnnte nord-est de la terre d'Eilesmere; et jamais plus il ne lui serait donné de franchir la barrière qui le s^Minit des quartiers d'hiver de Peary I
Tout cela se passait près du pôle, c'est-à-du« sans témoins. Autremeat, quelle émotion ce nuUch n'eût-il pas excitée, et ayec quelle anxiété le ring n'auraitril pas suivi une arrivée aussi disputée? Toutefois le rapport de Peary est muet à cet égari De sa rencontre avec Sverdrup, dont le nom. n^est même pas pn>* nonoé; de la visite à lui faite, quelques moia plu» tard, par le lieutenant du Fram, et de l'accord conclu avec: ce dernier, il n'eit pas dit un mot; cooune si l'explorateur anoéricain, jugeant qall lui suffisadt de s'abstenir de toute récrimination, s'était résoin i faire le silence complet autour du cauchemar qui avait on rnooMt troublé aou repos. S'il a joui de son sucoès, il l'a fait en homine
U DEaniËRE GAMPAGIIE DE PEART lOH
plânement maître de lui, et la phrase discrète que nous avoifô reproduite plus haut, jointe à Tomission sur sa carte de tout nom rappelant Texpédition Bonré^nne, est la seule manifestation des sentiments qu'a pu lui inspirer une conourrence bientôt écartée.
Le plan de campagne de Peary consistait à profiter du refoge élevé en 1881 par l'expédition Greely, vers le 82* degré de latitude, snr la rive occidentale du cuial de Kennedy et connu sous le nom de fort Gonger. Atteindre ce refuge le plus tôt possible, le remettre en état et le garnir de provisions, pour en faire de bonne heure te point de départ d'une tentative vers le pôle par le cap Hécla, distant de là d'une centaine de kilomètres, telles étaient les intentions bien arrêtées de l'explorateur, liais d'abord il convient de rappeler dans quelles conditions le fort Conger avait été établi, et quels souvenirs, à la fois glorieux et néfastes, il rappelait.
En 1879, un congrès de météorologistes et de physiciens, réuni à Hambourg, avait décidé l'organisation d'une série de stations circumpolaires, où seraient poursuivies des observations simultanées, >en vue des grands problèmes de la physique terrestre. L'Amérique avait pris à sa charge l'établissement d'une de ces stations au point où avait eu lieu, de 1875 à 1876, Phivernage de la Discoven/j c'est-à-dire par 81**â5' de latitude. Ce point avait été choisi, tant en rûson des bons souvenirs laissés par cette expédition, que parce qu'on connaissait l'existence, dans le voisinage, d'une couche de charbon qui devait, semble-t-il, constituer une précieuse ressource. Le campement serait installé sur le bord de la bde dite de Lady Franklin ; aussi la mission reçut-elle le nom officiel de «mission américaine de la baie de Lady Frankfin ».
Bien que la conférence, tenue à Berne en 1880, eût ajourné à 1882 l'exécution de la décision prise, les Etats-Unis ne voulurent pas renoncer à ce qu'ils avaient résolu. Le commandemrat de l'expédition fut confié au lieutenant Greely, officier du Signal Office^ assisté de deux lieutenants, parmi lesquels Lockwood, de dix-neuf hommes appartenant à l'armée de TUnion, et de deux Eskimos. Un naturaliste français, M. Pavy, s'était adjoint à ce personnel, ce qui portait à vingt-dnq le nombre de ses membres.
Amenée sans encombre à son poste par le Proieus^ qui lui laissait en repartant pour deux ans de vivres avec lAO tonnes de charbon, l'expédition commença par édifier une confortable maison de bots, avec pièces distinctes pour les officiers, et construite de façon que les occupants pussent Uen résister à toutes les rigueurs du plus rude hivernage. On donna à cette construction le nom de fort Gonger, en l'honneur d'un membre du congrès des Etats-Unis, qui avait été le plus actif promoteur de Fentreprise. Pais, en 1882,
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les travaux de reconnaissance commencèrent et Lockwood rëasât à s'avancer, le long de la côte nord da Groenland, jasqn'à 8S^', point le pins septentrional qu'on eût jamus attdnt à cette date. Chemin faisant, il retroava intact, au cap Britannia, le sextant que Beaumont avait dû y abandonner en 1876, et le rapporta au fort Gonger.
U avait été convenu que la mission serait ravitaillée toas les ans. On était alors sous Timpression des facilités qu'avaient rencontrées les expéditions précédentes, depuis celle du Polaris. Hais les canaux du nord n'allsdent pas tarder à se montrer rebelles, â c'est ainsi que le vûssean envoyé en 1882 fit naufrage bien avant d'atteindre le but. Aussi, au mois d'août 1883, se conformant au instructions qu'il avait reçues à l'origine, Greely se déddat-ilà partir, avec quatre embarcations, dont un canot à vapénr. L'état des canaux rendit bientôt ces bateaux inutilisables et il fallat suivre la côte en se dirigeant vers la terre d'EUesmere. Juste i ce moment, un navire de secours parvenait à déposer, à l'intention de la mission qu'il ne pouvait rejoindre, d'abondantes provisions snr l'Ile Uttleton, située jusqu'en face du cap Sabine. Mais Greely, (joi suivdt la côte occidentale des détroits, où il ne rencontrait qae d'insignifiantes cacheites de vivres, ignorait cette circonstance, dont l'état du canal de Smith, à ce moment libre de glaces, Teùt d'ailleurs empêché de profiter.
Les provisions étaient donc épuisées lorsque, le 21 octobre, U troupe de Greely vint établir son camp au cap Sabine, n'ayant rien de ce qu'il fallait pour se défendre contre les intempéries, et réduite à essayer de vivre du maigre produit de la chasse des deox Eskimos. Et la nuit profonde arrivait I Ainsi commença an lamentable drame, destiné à durer neuf grands mois, au boat desquels, sur vingt-cinq hommes, douze étaient morts de faim, quatre avaient succombé à des accidents divers, un autre mime avait dfii être fusillé pour vol de vivres à un moment où la discipline, en cette matière, avait le strict devoir de se montrer impitoyable.
Lorsque, le 22 juin I88/1, une flottille de secours, commandée par le capitaine Schley, parvint & retrouver les huit survivants, on vit, se traînant à terre, à côté des débris d'une tente que la tempête avait renversée, et qu'aucun des malheureux n'étsdt plus de force i relever, de véritables squelettes, réduits depuis le li mai, jour de la dernière ration de 16 onces de viande, à vivre de lambeaux de peau arrachés à leurs vêtements, peut-être même, à en juger par l'état des cadavres voisins, de la chair des compagnons décédésl L'un de ces fantômes était Greely. U eut encore la force de se faire
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reconnattre en murmurant : « Oui, nous ne soomies plus que huit, tous épuisés; mais j'sd rempli intégralement ma mission, m
Alors se passèrent des scènes horribles, quand, à la suite d'an premier et discret ravitûllement, tel que le commandait la prudence, il fallut empêcher les infortunés de se ruer, comme des bêtes sauvages, sur la nourriture dont ils avdent été si longtemps privés. Encore net furent-ils pas tous sauvés; et l'un d'eux, dont les membres avaient été gelés, devût mourir, peu de jours après, des suites de l'amputation jugée nécessaire.
C'est donc le fort Gonger, point de départ de cette lugubre odyssée, que visût Peary, pour en faire sa base d'opérations. Un peu plus de 306 kilomètres en ligne droite l'en séparaient. Avec de bons attelages de chiens, une telle distance pouvait être franchie en une dizaine de jours. Il semble donc que l'explorateur n'eût autre chose à faire que d'utiliser le temps qui lui restait avant la nuit polaire, pour préparer l'expédition finale et établir quelques dépôts de provisions à proximité de la station d'hivernage, prêt à se lancer en avant aussitôt que le jour commencerait à poindre.
Cependant Peary rêvait d'un autre plan. A l'époque ob il exécutait ses premiers voyages à travers les neiges du plateau groenlàndais, il avsdt, à plus d'une reprise, savouré la beauté de la nuit polaire, quand la lune brille de tout son éclat, ou que les aurores boréales illuminent l'horizon de leur feu d'artifice. Ainsi avait germé dans son esprit l'idée de profiter des lunaisons favorables de son premier hivernage, pour semer des dépôts de provisions sur la route du fort Conger. De cette façon, penssdt-il, il lui serait facile d'y amener toute sa troupe au commencement de février; et alors, dès le retour du soleil, on partirait de là pour commencer sans délai l'attaque du pôle.
Ce plan, si hardi qu'il paraisse, aurait été admissible, si l'expérience du pays eftt permis de compter en hiver sur des périodes de temps calme et clair. Biais rien n'autorisait cet espoir. Au contraire, dans Ie3 récits d'expéditions arctiques, il n'est guère question, à toute époque, que de tourbillons de neige, de tempêtes aveuglantes et de froids invraisemblables^ Affronter dans ces conditions une marche de plus de 300 kilomètres, sur une glace certûnement très inégale, et cela, comme l'a dit Peary lui-même, « en plein minuit de la Grande Nuit », ce pouvait être une superbe folie, mais, à coup sur, c'était une folie. Que Peary l'ait tentée, ce serait à ne pas le comprendre si l'on ne songeait que, chez lui, la « fièvre polaire » (qu'on nous permette cette expression) était à son paroxysme. II est visible, en effet, qu'une pensée l'obsédait depuis longtemps.
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celle de n'être pas « distancé ». Il savait qae quatre jours d'mBce lui avaient seals permis de laisser son concurrent bloqué àSOkflomëtres en arrière. Hûs Vautre pouvait essayer de se dëdornoo^. Ne l'avait- il pas déj& rencontré à deux heures seulement du WMward? Et, dans cette courte entrevue, aucun engagement o'arnt encore été pris. Pour Tien au monde, l'Américain, depuis n logtemps hypnotisé par son idée fixe, n'entendait perdre le finit de a persévérance. Et c'est pourquoi, fermant les yeux dmot is effroyables dangers qu'il allait affronter, il se résolut i eitieprendre la marche nocturne ilont nous allons lui emprunta: le ricit
Le 20 décembre i898, dès la première apparition de h hiBe, Peary quittait sa confortable installation du Windward, entonpagnie de son docteur, d'un nommé Henson, et de quatre EskoK». Il emmenait trente chiens, c'est-^à-dire tout ce qui hi nrà des soixante animaux recrutés à son arrivée au Oroeultod. Aûs, moins de deux mois de nuit avaient suffi pour iure périr h wà6k de l'équîpe f
Le début ne fut pas encourageant. Un vent glacial babiût k canal de Kennedy, accompagné d'une neige épaisse. Il &llsnt,poiir ne pas s'égarer, rester collé à la côte, en suivant la buqoôseon pied de glace {ice-foot) qui la borde. L'état de cette bsoqùse édit abominable, et on employa huit fois vingt-quatre lieures (H o'ea plus permis ici de parler de jours) pour parcourir les liO premiers kilomètres, en établissant le long du diemîn une série d'ate de neige en vue du retour.
Satisfait néamnoins d'avoir réussi à amener «s prorisoflsaB cap Lawrence, c'est-à-dire juste à la moitié de la distance i privor, Peary quitta le cap le 29 décembre, n'emmenant, cette fte, fK des traîneaux légers, avec l'espoir d'atteindre le fort CoDprtBS le 2 janvier. Il avait à suivre, pendant plus de 150 kilomètres, le pied de la falûse rectilignc qui borde le promontoire extrtaedeb terre de Grinnell. Rapidement la glace devint de plus en p> inégale, au point de rendre la circulation des traîneaux prespK impossible. La lune ne se montrait phts que pendant ra p^ nombre dlieures et, mèoie au meilleur moment, elle dousait qk clarté si faible qu'on ne pouvait même pas songer i se resà compte si, vers le milieu du canal de Kennedy, sur la mergei^ on ne trouverait pas une route moins impraticable.
Au cap Defosse, quand il y avait encore 60 kilomètres à faîR,^ troupe venait de consommer le dernier Ixscnit et la denutep^^ gnée de haricots. Le vent soufflait avec tant de violence qu'on ^ Eskimos, dont la résistance se trouvait affiâbfie, à la suite f<^ séjour qu'il avait fait l'année précédente aux Etats-finis, fut isa-
U DSRNlifiS GiHEifiU DE PEARY 1Q51
pablfi de continaer. Force était de s'arrêter, de creuser ane tanière dans la ndge et d*y laisser le malade sons la garde d'un com^gpQn^ avea les cfaiens les plus fatigoés*.
La tempête passée, Pear; reprit la. marche. Mais il n'y avait plus de Urne ! Mt glace était hérissée d'aspérités. U fallait tâtonner dans la unit proionde, trébuchant on tombant A chaque pas^ se benrtant paorfms à des blocs dans les. fissures desqnela on était obligé de se glisser, sonv^ai enveloppés dans de (hrieuses rafales sans avoir à sa portée de neige où Ton pût creoser un abri, sans pouvoir charcher un refuge daos les cavités d'uns glace oà le froid devenait intolérable au bout d'un instant. Enfin^ on atteignit, la bsûe de Lady Franklia, dont la traversée, sur un chaos de glaçons brisés et entassés, dnra huit mortelles heures; et, en arrivant sur la rive nord, on dot, peur manger» faite le sacrifice d'un chien.
Les difficultés ne iarent pas mcândres poor atteindre le hairre de la JDùseonei^, Peary fat contraint d'abandonner en route un traîneau brisé et neuf chiens épuisés. Enfin, le 6 janvier 1899, la petite troupe, à. bout de forces, venait trébucher contre des morceaux de bois. G'étsûent les débrk de la porte du. fort: Gonger.
Pendant tonte la Irayereée, le mkiimum moyen de la température avadt été de bV souazéro,. et, une fois^ le thermomëtne était ton^ au-dessous de 5&* centigrades^
Ce n'était pas tout d'avoir touché le port. 11 fallait y retrouver des provisions utilisables et, pow cela, avant touta chose, Mre de la lamière. Un peu d'huile» que Peary avait pu conserver, permit d'allumer la petite cuisiné portative du trahouBau, et l'on put ainsi reconnaître, dans le carré des officiera^ l'endroit où se trouvaient le poêle et le fourneau. BieniAt on parvomit & y fàke du feu. A, ce uHsnent, Peary éprouva une sensation suspecte, comme s'il avait, du bois au beat de ses jambes. U enleva ses bottes, a Je m'aperçus, dit-il, à mon giand ennui, que j'avais les deux jneds gelés. »
Mais un soin plus pressé s'imposait encore. La luonère allait s'éteindre. Comment l'entretenir,^ et que devenir si on la laisssdt disparaître? Tout d'abord, on parvint à^ découvrir, sur une table, une boite de café et un peu de biscuit, dans l'état même où la mission Greely avmt dû les laisser, quinze ans auparavant, le jour de son départ. Les estomacs vides ainai réconfort^ les recherches furent reprises avec plus de succès et amenèrent la trouvaille d'une demi-bouteille d'huile d'olive. A l'aide d'une soucoupe et d'un morceau de linge, une petite lampe ûit bien vite improvisée et, grâce à l'addition de lard et de gnaisse de porc, on eut enfin la certitude de posséder, peur plusieurs jours, une source de lumière assurément bien; ftdble^ mais pouvant suffire»
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Alors seulemeot la troupe se cmt permis de s'étendre pour se reposer sur les cadres de la chambre des oflSciers» après que Peiry eut pris, en vue de la guérison posâble de ses pieds, les mesoies qae la situation pouvait comporter. Puis, brisés de fatigue, toos dormirent, « longuement et bruyamment, » dit le rapport Hais le réyeil fut triste; car, ajoute Peary, « il me devint évident qoll fallut me résigner à perdre, en totalité ou en partie, plasienrs de mes orteils et à demeurer immobilisé pendant quelques semûoesi.
Dorant le mois de janvier et la moitié de février, la vie des prisonniers du fort Gonger fut « une existence à la Robinson Crasoé ». Les recherches se poursuivaient, à la faveur de la lueor presque imperceptible que fournissait le rudiment de lampe. Poartaot,penà peu, on arrivait à mettre la main sur le nécessaire, et les bnres Eskimos excellaient à dénicher, soit des restes de conserres de porc et de bœuf, soit des vieilles boites et des barils irides pour entretenir le feu. Même ils trouvèrent moyen d'aller chercber les aiiimaux restés en arrière et de s'assurer que les deux camarades abanionnés en route avaient dû reprendre le cheuùn do oam.
Enfin, le 18 février, la lune revenant, et, avec elle, le crèpuscole du jour qui aPait bientôt commencer à reparaître, Peary ordonna le retour au Windward. Mais dans quelles conditions? bcapaUe de se tenir debout, il allait, à lui seul, former la charge complète de Tun des deux traîneaux, sur lequel U serait solidement atiacbè, les pieds et les jambes enveloppés dans des peaax de boeoCs musqués. Il ne restait plus que douze chieps, presque épaisés«dont six affectés à Peary, les six autres devant être réservés aa second traîneau, chargé des provisions. Quant au reste de la troope, il fallut qu'il accomplit à pied, • au milieu de difficultés de inj^ comparables à celles du début, la course entière, soit, avec les détours, quatre cents kilomètres, qu'on réusdt à parcourir en onie jours. Ce que put souffrir le blessé ûnû cahoté, lui seul pourrait le dire; mais il n'a même pas daigné en fsdre mention.
Juste deux semaines après son arrivée au Windward, Peary subissait l'amputation des orteils gelés; et c'est seulement le 29 juin qu'il se sentsût suflS^amment remis pcfur essayer de reprendre la marche. Voil& tout ce qu'il avsdt gagné i vouloir aller trop vite. Pour n'être pas « distancé », il venait de s'infliger, s^ une mutilation irrémédiable, un retard d'une année entière daas l'exécution du projet qui lui tenait au cceurl
Gela ne l'empêcha pas, aussitôt qu'il put quitter ses béqmlle^ de vouloir compléter lui-même l'exploration des abords du fort Gonger, où il s'était fait reconduire en traîneau; et li, on le vit escalader en personne des hauteurs de 1200 à liOO mètres.
Li DUUOÈAB CaiPiGinE DK PSÀRT 10S3
Le 28 juillet il rentrait au Wmdward. Mais, abandonnant sa station du cap Sabine, il fit traverser au nayire le détroit de Smith et résolut cette fois de s'établir en face, au lieu dit Etab, à proximité des Eskimos qui pouvaient ravitailler son équipage de cbiens. Là, il était bientôt rejoint par le vsdsseau Dtana^ que le club envoyait à son intention. A la fin du mois, laissant les deux navires retoiimer en Amérique, après avoir donné pour lui la chasse aux phoques, il organisa son campement, très convaincu, après la précédente expérience, qu'un hivernage au fort Gonger aurait pour conséquence inévitable la perte de la plupart des chiens.
En 1900, la marche d'Etah au fort Gonger demanda vingt-quatre jours, dont six pendant lesquels la tempête immobilisa les explorateurs. Peary, redevenu marcheur, s'accommodait bravement à sa condition. Laissons-le parler lui-même : « La nécessité de plier les tendons et les muscles de mes pieds à leurs nouvelles fonctions, et la cicatrisation de mes plues, marchant de pair avec le service qu'il fallait exiger des parties récemment amputées, furent chose désagréable; msis je crois que le succès final était complet; et je sentis que je n'avais pas de motif de me plaindre. »
L'année fut consacrée à l'exploration de la côte nord du Groenland. Il fallait s'y essayer avant d'entreprendre la vraie partie, que Peary ne pouvait tenter qu'après avoir repris la pleine possession de son activité. Gheminant tout le long du rivage, à chaque instant interrompu par le débouché de quelque petit fjord gelé, Peary eut la satisfaction, en arrivant au cap Washington, atteint en 1882 par Lockwood, de constater que ce n'étùt pas la pointe la plus septentrionale de la terre ferme. « Venant de si loin, c'eût été pour moi, a-t-il écrit, un grand désappointement de constater que les yeux d'un autre s'étaient posés avant les miens sur l' Ultima Thule » . 11 attdgnit cette dernière le 13 mai, lui donna le nom de cap Morris Jesup, du nom du fondateur du Peary Glub, et poussa en ayant jusqu'à 83''50', de manière à dépasser de plus de 40 kilomètres le record de Lockwood. Après quoi, poussant toujours à l'est, il fiait par toucher, par environ 83'' de latitude et 25"" de longitude ouest de Green^ch, le cap par lequel le Groenland se termine au nord-est, avant que la côte se recourbe brusquement devant l'Atlantique.
Cette marche de plus de 700 kilomètres établissait définitivement le caractère insulaire de la contrée, en fiice de laquelle la mer glacée du pôle s'étend à perte de vue. Chose à peine croyable I Dans ces parages e;itr6mes, la vie ne faisait pas défaut, comme en témm* goaient la rencontre d'une troupe de quinze bœoiis musqués et fleHe de quelques lièvres. Les traces d'un loup furent également aperfoes. 25 MAB8 1904. 6S
M5t UMnCNU»
Revmo aa linrtXkmger le 10 j«iii, Peary conpléta smi âudide kl GOfitrée 61 Ufenia sur place, penretowner, ea «nil 1001, du» le 8«d, afec Tespoir de s'y TatitaSte*. E^ efifet, le ff^MAoont Tenait cTamyer ea compagnie d'an antre taiaseaa, YErik^ a Ftary, prèrenn en roatCt les rejoignait le 6 aai, ponr awli sorprise d*y trouT^, avecll^ Peary, aa petite fflle, reraïampou k premitee fins aux lieux de aa naiasance.
Après celte gradense Tiaîte, Peary, tonjonis résdn à acoompBr son projet primitif, laissa rqpartir les navires arec les ètces akiiit, leur donnant rendei-Toiia ponr l'année suivante. Et, cette fois, il dioÎHlt comme lieu d^hireniage, près dn cap Salnse, Tanise ob le Rram avait treoré abri de 1898 à 1899. Seulement, à cette ocosion, le hmre du Prrnn^ débaptisé, devint hatyre de Pmftr.
Le 6 mars 1902, avait lieu le départ pour le fort Gonger, attdn cette fois en dooze journées. Le 6 avril commençait enfin la pttHe vers le pôle à pàinir du cap Héda. Peary était accompagné tf HeuoD et de quatre Eskimos^ Au préalable, <m venait de £aijre ra un non près de 700 kilomètres d'un trajet des pins dnrs, par des températures qui variaient de 37* à 50*" sous 2too.
Ce que fut la marche finale, il faut le lire dans le lidt de Fespiorateur. A chaque instant, les chiens disparaissaient âaas quelque trou de neige. Il &llait, tantôt piocher ponr dégager ki traîneaux tombés et coincés dans une fissure, tantôt soulever o» traîneaux tout d'une pièce pour leur faire traverser une barricade de glaçons; tourner sans ce^e & drcnte ou à gaudie, doidoboitii longueur du chemin ponr éviter de grandes flaques d'eau; se tailler un passage à coups de patins ou de piolets^ An boot d'ift jour, tout en s'épuisant à ce labeur, on n'avût guère oonqiût qu'une âi»iine de kilomètres. Encore, pendant les arrêts, était-oi souvent exposé à voir le glaçon sur lequel on cao^MÛt se roaptt en deux morceaux avec un craquement sinistre.
Pendant quinze jours, la lutte se poursuivit, à travers une giitt toujours aussi rebelle, et, de plus, affectée d'un déplaceaeit constant et appréciable dans la dhrectioB de l'est, en même teofiB qu'elle était entrecoupée de flaques d'eau dangereuses. Ai^ffisi, le 21 avril 1902, parvenu à 8i*17' de latitude, Peary en étiiIrS réduit à écrire sur son journal :
« La partie est perduel CTen est &it de mon rêve de sdse ans. Le temps s'était édairci pendant la nuit, et nous noos étioiB remis en route ce matin. La ne^^' était épabse. Après avcnr fiaDcti deux andens icebergs, nous avons de nouveau trosvé une tete couche de neige, ainsi que de vidlles accumulations de ^b^etf brisés^ Dn sonmet de t*an d'eux, je ne suis asaoré qu cet éiat
U DERNliRS GÀIIPAÛNS DE PtARY 1055
de choses persistait au nord, à Test et & Touest^ aussi loin que le regard pouysdt porter* Décidément, il n'y a pas moyen de passer, et j'ai dk)nné Tordre de dresser le camp. Je viens de livrer la plus rude batûUe que j'aie connue, et je crois que j'ai bien combattu. Mms je ne peux pas accomplir l'impossible. »
Dans sa retraite, Peary et ses compagnons eurent grand pdne à retrouver la piste qu'ils venaient de suivre, tant elle était déjà disloquée par le mouvement perpétuel des glaces ou masquée par la neige fraîche. Enfin, la troupe revint au fort Gonger, pour le quitter le 6 mm et atteindre le havre de Payer, le 17. Le 5 août arrivait le Windward^ cette iois pourvu de sa nouvelle machinerie, et ramenant encore M'^* Peary avec sa petite fille. On y embarqua, pour les rapatrier, ceux des Eskimos qui n'avaient pas succombé (car il en manquait au moins six à l'appel), et, le 17 septembre, l'explorateur débarquait à Sydney.
I^ prévision de l'amiral Nares ne s'était que trop bien réalisée. Avec les moyens dont l'homme dispose actuellement, le pôle nord dœt être regardé comme inaccessible, du moins pour qui veut l'atteindre en traîneau. D'sdlleurs, la science a bien peu de chose à attendre de nouvelles tentatives. Ce n'est pas trop s'avancer de dire qu'il ne doit plus y avoir une seule terre à découvrir au passage. Il ne s'agit donc plus que d'un sports et nous n'hésitons pas à dire qu'un tel exercice entraîne des sacrifices hors de proportion avec le résultat.
Passe encore pour la condamnation infligée aux malheureux chiens, fatalement voués à la mort q)rès avoir rudement pdné; mais que d'existences humaines ont dû être offertes en holocauste, que de misères irréparables ont dû être subies, pour procurer à quelqu'un la problématique satisfaction de pouvoir dire : « J'ai planté un drapeau à l'endroit oti l'axe terrestre traverse la croûte de glace, d'ûUeurs constamment mobile, qui couvre la surface de l'océan arctique I
En effet, cette mobilité de la glace du pôle nord se trouve maintenant constatée partout, bien qu'elle atteigne un moindre 46gré au nord du Groenland que du côté exploré par Nansen. A cet égard, l'amiral Nares, s'il voyait juste quant à l'impossibilité de se frayer un chemin sur la glace chaotique, s'était trompé quand il avsdt cru y vmr le produit d'une congélation poursuivie pendant une longue ^te de aiëcles, c'est-à-dire, selon sa propre expression, une glace paliocrystique.
Il lui semblmt difficile d'expliquer autrement l'épaisseur de certains glaçons et leur prodigieux enchevêtrement. Hais la dernière tentative de Peary paraît avoir dissipé toc^ les doutes. Il
1056 U FliTRI POLiIRS
8*agit bien d'une nappe mobile, d'une épsdssenr sans doate modérée, au milieu de laquelle sont pinces des/loes^ c'est-à-dire des iceb^, détachés des glaciers de la côte, et qui ont quelque temps flotté en mer libre. Ce n'est pas le vent tout seul qui pousse ces Uocs les uns sur les autres; un courant réel les emporte, et si, dès le nxRS d'avril, la masse est sujette à craquer et k se modifier partoat, on peut préjuger qu'au cœur de l'été, bien des ^des momentanés s'y produiraient, destinés à regeler au bout de quelques semaiDes, mais capables, dans l'intervalle, d'ajouter une difficulté d'an nouveau genre à celles que la marche y rencontre déjà.
Laissons donc flotter à son gré cette inhospitalière calotte. Aa lieu de s'aventurer à sa surface, il y a, selon nous, quelque chose de plus utile à fsdre, et qui donnerait place encore à de bdles manifestations d'énergie : ce serait d'asseoir définitivement les rapides conquêtes que vient de faire la géographie, en délimitant exactement, jusqu'au champ de neiges de l'intérieur, les contoors A découpés des dernières terres arctiques; en prédsant l'altitnde des sommets, le parcours des Qords et la composition du terrain, où se cachent encore tant de traces du lointain passé; enfin, en recueillant au passage, avec méthode et non dans la fièm inséparable d'un rush^ où l'amour- propre est trop engagé, tons les renseignements qui peuvent intéresser la météorologie et la physique terrestre.
A ce point de vue, il est un objet que nous croyons deroir signaler tout particulièrement à l'attention.
Quand on repasse l'histoire des tentatives dont le détroit de Smith a été le point de départ, on constate que, impraticable anx navires entre 1860 et 1871, la série des canaux groenlandais a ofifert à la navigation des facilités exceptionnelles entre 1871 et 1882, pour se fermer de nouveau jusqu'en 1902.
Or il existe un rapport de fait entre ces alternatives et les variations du climat de notre Europe. De 1860 à 1870, nous étions dans l'une des périodes relativement sèches et chaudes da cyde de H. Brûckner ^ De 1871 à 1885, nous avons traversé une série d'années froides et humides. Enfin, la chaleur et la sécheresse ont repris, en moyenne, de 1886 à 1901.
Dès lors, on ne peut s'empêcher de remarquer que, pour nous, les bonnes périodes sont celles pendant lesquelles les détroits groenlandais ont été fermés à la navigation. Au contraire, le froid et l'humidité nous viennent quand ces détroits se dégagent. Et n'est-il pas naturel qu'il en soit ainsi?
* Voy. le Correspùndant du 10 février.
U DIRiatRI GÀMPAGHI DE PKART lOST
En effet, quand la fermeture des canaux se produit, c'est que la glace y demeure immobile ; au contraire, quand ils s'ouvreift, c'est que la glace se disloque et les quitte pour s'écouler dans la seule direction qui lui soit ouverte, celle du sud. Alors, par la baie de BafBn, les icebergs viennent former des convois qui envahissent l'Atlantique. Là, ils refroidissent à la fois l'eau et l'atmosphère, provoquant des condensations qui engendrent des tempêtes et des pluies, ce qui modifie dans un sens défavorable les con(UUons physiques de l'Europe.
Précisément, au moment même où nous écrivons, il semble que l'expérience vienne donner k cette thèse une remarquable confirmation. Personne n'ignore que les derniers jours de février et le début de mars 190& ont été marqués par une rigueur tout à fak inusitée de la température. Toute la France en a été simultanément affectée. A Gharleville aussi bien qu'à Perpignan, on a vu tomber des quantités de neige qui jamais, à pardlle époque, n'avaient été aussi abondantes. Or les journaux du 1" mars publiaient la dépèche suivante, adressée au ministre de la marine par le consul de France à Terre-Neuve :
« Hiver très rigoureux, violentes tempêtes générales, glaces couvrant l'Océan à plus de 300 nulles de cdte de Terre-Neuve y compris les bancs. »
D'où peuvent venir ces glaces, qui nous valent ce refroidissement exceptionnel? En partie de la côte orientale du Groenland, mais en partie aussi de la baie de Baffin. Et il y a gros à parier qu'en ce moment se produit, dans les canaux du nord, un commencement de dislocation, qui pourrait les rendre bientôt aussi praticables qu'en 1876.
Que cette conjecture soit on non hasardée, on conviendra que le rapprochement des faits lui donne quelque probabilité. Ans» nous semble- t-il que les nations européennes devndent s'entendre pour établir, au voisinage du détroit de Smith, un poste permanent d'observation^ sons la protection d'un édifice bien défendu contre le froid. De là partiraient, en temps favorable, des reconnûssances destinées à constater l'état des glaces. On n'aurût à craindre ni la famine, ni les orttils gelés, ni les périls des glaçons mouvants, et peut-être, au bout de quelques années, aurait-on réuni des documents du plus haut intérêt, surtout si ces observations étaient systématiquement combinées avec l'étude du régime des glaces flottantes devant le cap Farevel comme au large de Terre-Neuve.
Mius, hélas I le moment est bien mal choisi pour proposer une entente sdentifiqne internationale, quand le monde entier semble
1058 U ntVRE Foum
atteint de la fiëyre des combats et que rétincdle partie ài lapon menace d'entraîner une conflagration mn?er8eUeI ânsii ne iér on se faire aucune illusion sur l'accueil que pourrait rencoBtrerin projet de ce genre.
En attendant de meilleurs jours. Il est probable que le ^lœce ya se faire, pour qudque temps au moins, dans ces so&toâes glacées du Groenland, si étrangement troublées depuis qoatre aas, comme elles ne Tavaient jamais été auparavant.
La petite Ahnigito Peary ne reverra sans doute pas leslaâtoto inhospitanères où la vaillance de ses parents lui a valu le privilège de nattre. En revanche, les troupeaux de boeufs musqués, tut de fois décimés par Sverdmp ou par Peary, vont pouvoir reprenàre la paisible jouissance des maigres herbages dont leur extraonfinâre sobriété sait si bien s'accommoder. Les Eskimos, s'il en reste, échapperont au surmenage, comme aux dangers où les entrateiit l'appât d'un gain exceptionnel. Le bruit des coups de fen sese mêlera plus au craquement des glaces. La vilaine fumée du charbon de terre cessera de s'élever sur les rives des détroits, et les détritus de l'occupation humaine ne viendront plus sooiHer la blancheur des neiges.
n semble, du reste, que, même sans le vouloir, l'expéffiâon Peary ^t présidé aux apprêts d'une clôture générale des fastes de l'archipel arctique, car, avec la constatation Mea formelle de rinutîfité d'un nouvel effort, l'explorateur a récolté, pour le rameoer aux Etats-Unis, tout ce que ses devanders avaient laissé coone traces de leur passage, & savoir : les papiers, rapports et docnnMBts de l'expédition Greely, retrouvés au fort Conger; le sextant de Beaumont, les rapports laissés en 1876 par Nares et Blartioffl dans les caims des Iles Norman Lockyer et Washington Ining; enfin le rapport déposé au nord du Groenland par Lockffood, en 1882; toutes ces reliques d'sdlleurs en parfait état, grftce i h sécheresse du climat.
Peary semble donc avon: joué le dernier acte de la longaesnte de drames dont ce pays a été le théâtre. A l'admiraticni que mérite son énergie, il ajoutera encore un nouveau lustre, 8*U dissoade tout autre explorateur de se laisser gagner & son tour pu: la fièfre du Pôle Nord.
A. ta, Lappaisnx.
m mam mniL si iNiHiTEiutE
Ptona awBS e8BB.y6 â'iBdi(|Ber les canclères et lea lésultata gteéra»! de la mnnîidpalisadoA desaeFvices entreprise pai ua grand ikoabtB de viUee d'Angleterre. 11 est à pdne nécessaire d'ajouté qn'elle n'a pae été partent pratiquée dana lea mêmes conditions m dans la même mesnre, et qne sniyant lea circonstances locales, suivant les méthodes employées, snÎTaait la yalenr des hommes qni ont dûrigé le monvemeat, eMe a donné des résultats différents.
Cest de Birmingham qu'est partie l'initiative. Elle remonte à i872y c'estrji-dire à l'admimstration de M. Joseph Chamberlain^ dont on retioove l'impulsion partout oti ont été répudiées les traditions de la yimlle Angleterre. Le loum-council dont U était le chef réunissait alors un certain nombre d'hommes éner^ques et influents qui formèrent longtemps une sorte d'olig^chie industrielle dirigeante et qui nûrent au service de l'oauvre de transformation qu'ils étaient déterminés à accomplir une remarquable ImeUigence des affiaires et une persévérante volonté. Pour la réalisation de leurs grands projets, des ressources considérables étaient indispensables : ils résolurent de les demander aux industries munidpaliséea. Quelque jugemait que l'on porte sur les mérites de ces projets et sur la valeur du procédé finander ttiployé, on ne peut mécoimaltre l'habileté administrative avec laquelle Kexécution en a été poursuivie. Estrce k dire qne même Gondmte par ces administrateurs d'une indiscutable valeur, la municipaliaation ait fourni & la ville de Birmingham des ressources aussi abondantes que celles qui lui avûent été promises et ait mis les contribuables à l'abri d'une angpientation sensible de diargies publiques? On l'a très airieosemttit contesté. On a calculé que si le mtoncipal tradùèj^ représente pov Birmingham une diminution de taxes de 25 millions de francs répartie sur une période de ving^ sept ans» cette dimination de charges ne dépasse guère 1 pour iOO par an du cantal engagé. Si l'on a pa vanter (noir peit-être sans
> Yoy« le Cormpondant du iO mui 1964.
H60 Ll SOGULISME MOHlOPiL EN ÂH6LITIBRE
quelque exagéraUon) les brillants résultats de rexploitation da gaz, on ne peut nier que la munidpalisation de Téclairage électrique a abouti à un insuccès, et la reprise des tramways aujoud'hui déddée ne parait pouvoir être réalisée qu'au prix de sacrifices importants et en vue de bénéfices problématiques. On s'accorde d'ûUeurs à reconnaître qu'on ne retrouverait plus aujourd'hui pour diriger des entreprises nouvelles le persoimd d'élite qui se groupait, il y a trente ans, autour de H. Chamberlain. L'Angleterre n'a pas échappé à cet abaissement du niveau des pouvoirs publics qui semble la loi des démocraties. Birmingham en a déjà fait l'expérience : les chefs des grandes industries ont, pour la plupart, cessé de résider dans la ville et tendent i se désintéresser des affaires locales : ceux qui y ont conservé leur résidence se résignent malaisément à subir, pour obtenir les honneurs municipaux, le joug des politiciens ou le mandat impératif des irade unions. Ils cèdent de plus en plus la place à une couche nouvelle de petits commerçants, de solicùors, de représentants plus ou moins autorisés des travûlleurs peu préparés par leurs occupations antérieures à la conduite et au maniement des industries munidpalisées; le soupçon qui n'atteignait pas leors devanciers ne les a pas toujours épargnés, et on les a plus d'une ibis accusés de s'inspirer d'autres préxcupations que le soud désintéressé de la chose publique. La direction effective des grands intérêts dont ils ont la garde passe de plus en pins à un étatmajor de fonctionnaires dont on voit de jour en jour grandir le nombre et l'importance. Au-dessous d'eux s'est formée une année d'employés et de travailleurs de tout ordre, au nombre de huit mille environ, du vote desquels peut dépendre l'élection monicipale. On a pu lire dans un journal de Birmingham ^ l'histoire d'un cocher de tramway qui, ramené, pour cause d'incapacité professionnelle, à un emploi inférieur, prétendit exiger de la manicipaiité qu'on lui rendit son poste et qui, sur le refus de l'administration, déclara que, s'il n'obtenait pas satisfaction, il se fûsiit fort, aux élections prochaines, d'empêcher la réélection de la municipalité. Ce ne sont pas toujours de vaines et ridicules menaces, et il ne faut pas s'étonner que, dans le cours de l'enquête, te town-clerk de Bhrmingham, M. E. 0. Smith, ait proposé, pour prévenir des abus possibles, d'enlever aux employés municipaux le droit de vote 2.
Birmingham a été appelée longtemps la Mecque du mumdpa' Hsme : c'est à Glasgow que revient aujourd'hui ce titre d'honneur.
* Birmingham daily pott du 15 septembre 1902.
* La même opinion a été émise dans Tenquéte par Sir Thomas Hugheif
Ll SOGIAUSHS MUinGIPAL KR ÂAGLITBBRI 1961
Ancane ville du Royaume -Uni ne présente un aspect plus correct et plus symétrique; aucune n'a fait preuve â*une vie locale plus intense; aucune ne s*est engagée plus résolument dans la voie du sodalisme municipal que lui a ouverte Taction cUrecte de Henry George. Elle ne se contente pas de fournir à ses habitants Teau, le gaz, la lumière électrique, les tramways et les téléphones. Elle possède et loue au détail environ 2,500 maisons, 78 garnis, une maison de famille, 372 boutiques, une centaine de magasins ou de fabriques; elle a créé une nursing-house^ un théâtre, un panorama, une buanderie et une boulangerie : elle exploite 1,000 acres de terre, fabrique des engrais avec les résidus de ses égouts et en fût le commerce; elle a des carrières de pierre et dessèche des marais. Nous avons dit déjà qu'à la dififérence de ce qui a été fait à Birmingham, l'administration municipale de Glasgow n'a pas cherché dans ces opérations industrielles et commerdales si diverses une source de revenus; elle n'a pas prétendu davantage affecter les bénéfices réalisés à une réduction des taxes locales, mais elle veut les consacrer à améliorer les services dont elle a pris la charge et à les organiser au mdlleur marché possible. On ne peut nier que la réalisation de ce programme a été poursuivie par des administrateurs habiles et laborieux. Ce sont, pour la plupart, des commerçants ou des industriels honorables qui, malgré des occupations absorbantes, consacrent une part de leur temps aux intérêts de la dté : ils sont assistés par des chefs de service d'une compétence technique éprouvée : à l'exception d'une dizaine de sodalistes élus dans les quartiers ouvriers, ils appartiennent à la fraction la plus avancée du parti progressiste. On s'accorde à dter les tramways de Glasgow comme un modèle de confortable, d'élégance et de bonne organisation. Ses maisons ouvrières sont bien construites, ssdnes, spadeuses et aérées; ses lodging-houseSj sa maison de famille offrent à ses habitants des con^tions de bien-être et de salubrité qu'ils chercheraient vainement ailleurs : mais, comme à Londres, ces habitations modèles reçoivent une population d'élite et d'un niveau relativement élevé, tandis que les habitants des andens slums^ que l'expropriation a chassés de « ces foyers de contagion et de crimes », restent sans asile. Ces grandes entreprises ont fsdt peser sur la dté d'assez lourdes charges^
alderman du conseil de cité de Liverpool. c Je ne verrais pas, a-t-il dit, un grand inconvénient à ce que» lorsqu'un homme devient l'employé de la corporation, il cessât d'avoir une voix pour Télection de son maître. » M. James Wilson Southern, alderman du conseil de dté de Manchester^ s'est prononcé dans le même sens, Report on municipal trading, p. 153, 184 et 200.
10G2 il 80GIIUSR mociràL n imuRni
de 1887 à 1901, la dette loraite a passé de 1SS,S8&,975 ftuci i 321^880,li75 francs : Uen qae I^ imporifioBS niiimcipales wmi moins élevées que dans la plvpart des grandes viBes angfates, eHes ont cependant subi une certaine aogmentalicn : mm H. Vèrmaut constate que, tandis que les impôts sor les oocupiatsQBt modérément progressé, ceux qni pèsent sur les propriétaires ont presque quadruplé^ (Test, fit-il avec raison, « dn démocratisBe & ^fortes doses ». On en peut Are autant de l'étalbBsseineirt d'one taxe sur les land-values d(mt nous avons d^ parlé et dont ta Single-taxers de Técole de Henry George ont obtenu le vote.
Là, comme ailleurs, la multipfication des services manidp&ai i entraîné un accroissement formidable du nombre des fonctionnaires et employés de toute nature. On n'en compte pas moins de 10 à 12,000, dont 7000 sont électeurs sur 1S7,000. U, comme i Birmingham, une fraction importante de Topinion sTest préoccopéeie cet état dejcboses et demande que le droit de TOte soit eoleré i tous ceux qui sont investis d*un emploi munit^l qudconqoe.
Peut-on du moins espérer que les résultats qu'on gtoriEe donnent pleine satisfaction aux ardeurs des munidpalfisateors à outrance? Il n*en est rien. Les projets succèdent aux projets dans le conseil municipal de Glasgow; et, en février 1902, tm a proposé un nouvel emprunt de 18,750,000 francs des^é i convrirfcs frais d'achat de terrains, de construction de nouvelles maisons ouvrières, de travaux de toute espèce dont on n^avnt pas mène pris soin de spédfier la nature. Cette fois l'opinion s'est émne; on cri d'alarme a été poussé ; une enquête a été réclamée par une ligue formée sous le nom de V Union des citoyens, La Chambre de commerce a protesté et provoqué un pétttionnement auquel se sont associés les principaux propriétaires et conraierçants.
11 faut attendre Fissue finale pour pouvoir apprécier dans 90D ensemble cette œuvre municipalisatrice de la ville de Glasgow qui a fût le sujet de tant de panégyriques entfaou^stes. L'avenir (fira si ce brillant tableau ne comporte pas au moins quelcpies onri^res. Ce qui est malheureusement certain, c'est que l'exemple de cette ville a entraiaé dans la voie qu^elle avait ouverte des cités de moindre importance et les a conduites k de véritables désiatres.
Cest ainsi qu'à Halifax toutes les entreprises municipales sont en perte, que la dette locale a atteint le chiffre de 75 millions de fraocs, que les taxes ont dû être élevées jusqu'à 7 shifiings A pence 3/i par livre cle la raieable value ^ pour fadre face aux charges de œs enq^runts.
^ On sait que les rates ou taxes municipales directes frappent oomme matière imposable le revenu de la propriété foncière. La rateabievahe on
LI SOGUIiSME iniHUaBAL IN AB6LBTIRRE 106S
C'est en particulier dans les bourgs métropolitains que s'est doimé carrière le génie mumcipalisateur.. Celui de Battersea, qui coBipte aujourd'hui 169^000 habitants^ est la citadelle du laôour pw/fty et le centre d'action de H. Jobn Bums. Les amis de ce dernier forment la majorité du conseil municipal : tous les emplois largement rétribués leur sont réservés. Sous leur direction et sous la tutelle impérieuse des irade unions^ les ouvriers occupés aux travaux de la ville se sont lait attribuer le maximum de salaires en ne fournissant que le minimum d'efforts. On dte la construction de l'égout d'AÂert Bridge read pour lequel le scandale a été tel que H. Jobn Bums lui-même a dû faire observer aux ouvriers qu'à pane avaient-As fait à dix Fouvrage d'un seul. Lea résultats de cette étrange façon de conduire les affaires locales se sont fait sentir. Une conversation du secrétaire de la Battersea labour League^ M. William Sanders, rapportée par le Times^ renferme sur ce point d'intéressants détails : « Nous avons» dit-3, cru de notre devoir de préparer Tavënement de Ta société nouvelle au moyen de la socialisation des corporations nmnicipales..., mais le problème de la démocratie est bien plus difficile et compliqué que noua ne l'avions imaginé... Vous savez que c'est l'honneur de l'Angleterre de n'avoir pas laissé pénétrer dans son administration la corruption de l'adiidnistration américaine... Cependant nous avons récemment» pour la première fois, à Battersea, été forcés de constater qu'avec le développement du pouvoir gouvernant des masses» un commencement de corruption démocratique se faisait jour. Les employés municipaux cherchent à exploiter leur qualité d'électeurs pour obtenir de la caisse publique des salaires beaucoup plus élevés que ceux établis par les trade unions et que ceux qu'on pourrsût obtenir des meilleurs patrons. La conséquence, c'est que» pour supporter ces salaires exceptionnels, il faut imposer & l'ensemble des ccmtribuables des charges plus lourdes. En un mot, la comomnauté est regardée» suivant Texpression d'un chef influent du Labour paritf, comme un citron à presser. »
Ces résultats que constate loyalement un des chefs du mouvement ont causé dans Félite de la population un mécontentement général. Il s'est énergiquement manifesté lorsqu'on 1900 l'évaluation quinquennale a augmenté de 2,650,000 francs le chiffre de la valeur imposable. Cette augmentation a été ramenée à 1,500,000 fr. à. la suite de l'énergique résistance de l'association qui s'est formée sous le nom d'Alliance municipale pour réagir contre cet état de
metiôre imposable était en 1900» pour l'Angleterre et le pays de Galles, de 4,390,550,000 francs; le montant des rates de 1,018,850,000 francs. (Voy. Vicary Gibs» Municipal trading, 1902.)
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ehoaes. Il faudra à ces courageux citoyens de longs et persévérants efforts pour arrêter raccrdissement constant des charges pnbliqaes; en effet, dans le cours des dix derniëres années, la dette a passé du chiffre de moins de 2 millions de francs à celui de 1.2 millions et demi, le taux des taxes locales de 5 shillings à 8 shillings par Hvre de la raieable value.
Une autre municipalité métropolitaine suburbaine, celle de West Ham, qui compte 275,000 habitants, s'est engagée plus ayant encore dans la voie du sociaJisme munidpal, pour aboutir encore i de plus désastreux résultats. Le champ d'expériences ayait été bien choisi : le county borough de West Ham comprend de très grands établissements industriels tels que les Docks Victoria, une partie des Royal Albert Docks, les ateliers de construction des locomotives et du matériel roulant du Great Eastern Railway^ et d'importantes usines appartenant à de puissantes compagnies qni supportent la presque totalité des taxes locales sans exercer un droit de vote dans cette circonscription : à côté de ces représentants de la richesse industrielle du pays, elle renferme une popnkdon ouvrière très considérable qui ne Ggure que pour de iaibles sommes sur les rdles des contribuables, mais qui forme l'immense majorité du corps électoral. On ne doit pas s'étonner que, dans cette agglomération suburbaine dont la charte d'incorporation ne remonte qu'à 1886, les affaires locales aient été administrées de telle sorte que la dette a atteint le chiffre de 35 millions de francs et le taux des taxes celui de 10 shillings 8 d. par livre. Cette administration s'est donné libre carrière lorsqu'à la suite de la grève des Docks de 1890 qui avait mis en lumière un certain nombre de personnalités bruyantes, le parti sodaliste est entré en possession des fonctions munidpales. On a vu, non sans surprise, dans une TÎlle de près de 300,000 âmes, élever à la dignité à*aldermen le charretier d'un boulanger et un vieux directeur de théâtre. Les élns avaient accepté le mandat impératif, sous la sanction d'une amende : un petit commerçant qui s'était permis un acte d'indépendance, se vit rappeler à la discipline du parti par la mise en interdit de sa boutique.
L'administration nouvelle débuta, comme il convenût, par l'établissement d'un département des travaux : la création d'emplois nouveaux que comportait cette organisation lui permit de rémunérer les services d'électeurs influents; elle embaucha de nombreux ouvriers en vue de l'exécution de vastes projets encore mal étudiés et mal définis; elle leur accorda, comme don de joyeux avènement, la journée de huit heures et un taux de salaires supérieur de 20 pour 100 à celui des trade unions : les non-unionistes
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forent impitoyablement exclas des chantiers mnnicipaax. An commencement de 1900, les salaires annnels des ouvriers employés par la municipalité de Wesl Ham atteignaient le chiffre de 2,756,525 francs. Des logements confortables leur étaient assurés dans des maisons construites à grands frais par la ville qui les leur louait à perte. La somme de travail fournie par ce nombreux personnel diminuait dans la même proportion que s'élevaient les salsûres et les avantages correspondants. Les ouvriers auxquels il convenait de suivre les débats de l'assemblée municipale dont les séances avuent lieu à six heures du soir, quittaient le chantier dès quatre heures pour aller remplir la tribune publique et applaudir les orateurs du parti. Un alderman a caractérisé d'un mot éner^que cet étrange régime : « C'est, a-t-il dit, la municipalisation de la paresse. »
Il étdt facile de prévoir quels seraient les résultats financiers d'un tel régime. Le prix de la main-d'œuvre municipale dépassait dans des proportions énormes le prix de la main-d'œuvre des entreprises particulières. La construction des habitations ouvrières constituât une détestable opération commerciale. Les dépenses annuelles de la ville s'étaient accrues de 750,000 francs. Il fallut recourir à l'emprunt et élever les taxes de 6 à 10 shillings 8 d. par livre, ce qui entraîna une augmentation du taax des loyers de 12 à 20 pour 100. En présence des conditions économiques nouvelles dans lesquelles ils se trouvaient placés, plusieurs chefs de grandes industries parlèrent de réduire leur personnel et d'échapper par l'emploi de machines aux difficultés de main-d'œuvre qui leur étiûent créées; quelques-uns songèrent k quitter le pays. Ces projets alarmants pour la prospérité locale reçurent un commencement de réalisatiop. Une grande manufacture installée à West Ham, mais qui avût une succursale k l'étranger, fit fabriquer dans cette succursale la plus grande partie de ses produits et renonça à tout projet d'amélioration de son outillage. Une autre, dont le siège devait être fixé i West Ham, se transporta sur le continent. La compagnie du Great Eastem Railway^ qui occupe dans cette ville 5,000 ouvriers, mit à l'étude la translation de ses ateliers dans une autre localité.
Les intérêts matériels se sentirent menacés; au sentimen d'inquiétude qui gagnait les esprits, vint s'ajouter l'émotioià provoquée par un incident d'un antre ordre. Un des chefs de la faction socialiste la plus avancée avait obtenu l'admission sur les tables de la bibliothèque publique d'une publication périodique dans laquelle les croyances chrétiennes étaient violemment attaquées. C'était blesser à plaisir la conscience publique dans ce qu'elle a de plus intime et de plus profond. Une députation do
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chrétiens de toute dénominatîon se rendit au conseil pour protester, un prêtre catholique porta la parole en son nom; quelquesuns des membres qui ayaient accepté le mandat ixapènûi serMtërent contre le joug qu'on prétendait leur imposer : la majorité fut désagrégée.
Dès le mois de juillet 1899, une alliance municipale, fonoée sous rinfloence de ces causes multiples de mécontentement â d'inquiétude, avait groupé dans son sein tous les partisans f qbb réforme du gouvernement local. Leur premier effort introdalsk dans le conseil une imposante minorité, et lorsqu'on 1900 l'administration municipale proposa un nouveau programme de travaia publics montant à 64,901,650 francs et comprenant la constraction de 3,000 maisons ouvrières et de garnis municipaux, ce proj^ échoua devant l'opposition de tous les esprits éclairés.
Aux élections de novembre 1901, l'entrée au conseil de 28 membres de l'alliance et de 6 indépendants contre 1& sodaGstes mit fin à la domination du parti qui pendant tnns années avait menacé tous les intérêts. Mais l'héritage qu'a recueilli l'admimstration nouvelle sera lourd. Il faudra pourvoir aux charges qu'entraînera l'achèvement des travaux en cours et dont la dépense ne sera pas inférieure à hS millions de francs. Cette liquidatiea n'exigera pas moins de dix années d'une gestion économique et prudente, et l'on doit prévoir qu'avant qu'il soit possible d*CB abùsser le taux, les taxes locales atteindront au moins le cMfie de 12 shillings par livre.
Nous avons essayé de résumer les caractères essentiels du socialisme municipal anglais, d'en suivre les développements dans ra certain nombre dlndustries, de constater la situation qu'a créée à quelques villes d'Angleterre l'application de ce régime, il nous reste à en dégager, d'une manière générale, les conséquentes financières, économiques et sociales.
Depuis vingt-cinq ans, le chiffre de la dette locale en Angleterre s'est accru dans des proportions considérables. Il résulte de tableaux dressés par M. Dixon Henry Davies, secrétaire de la Chambre de commerce de Chesterfield et dont l'exactitude n'a jamais été contestée *, que, tandis que, de 1878 à 1897, la dette nationale était réduite de 3,350,000,000 de francs (134,000,000 de
' The Cost of municipal trading, by Dixon Henry Davies. Conférence faite à la Société des arts de Londres, sous la présidence de rattomey général sir Richard Webster.
lifra)^ la delte locale s'aceroisMit, peitâani la mftae période, de ^«250,000,000 de frmos (11&,000,000 de Kyres). Alon que, daas cet intervalle, la popolatioD n'arait augmenté que de 25 ponr 100, et le reyenu ioncmr, qm sert de base aox taxes locales, de ^ pour 100, la dette locale s'était aceme de 120 pour 100. D'ainte les mêmes tableaux, cetle dette représentait en au>yenne, ponr TAngleterre et le pays de Galles, 200 francs (8 livres), par tête d'habitant; mais cette moyenne était ânguli^ment dépassée pcmr certaines viUes; eUe s'élevait jnsqa'i 254 fr. 80 (10 I. 2 shU. 3 d.) ponr la métropole; à 425 fnmcs (17 livres) ponr Birmingham; à 725 francs (29 livres) ponr Manchester. Cette charge, qui représentait, en 1875, 16 aiûllings par livre de la rateable vahus^ s'élevait, en 1890, i 1 1. 12 shiU. 1 d. K Depuis la date à laquelle <mt été dressés ces tableaux, le mouvement que nous signalons a suivi une progression constante. Le chiffre de la dette locale était, en 1902, d'après un témoignage autorisé \ de 8,250,000,000 de francs (330,000,000 de livres), ce qui représentait 250 francs (10 livres) par tète d'habitant.
Pour assurer le service de cette énorme dette, la pins lourde qui existe dans le monde ^, les taxes locales avaient dû subir un accroissement correspondant. De 1875 i 1900, elles avaient passé, pour rAngleterre et le pays de Galles, de 479,950,000 francs (19,190,000 livres), à 1,018,350,000 francs (40,734,000 Uvres), en augmentation de 112 ponr 100. Elles ne dépassaient pas, ^n 1875, 3 shil. 8 d. par livre de rateable value^ et 16 shillings par tète d'habitant pour l'Angleterre et le pays de Galles; en 1900, elles se sont élevées à 4 shil. 11 d. pu: livre de rateable value *^ et A 1 1. 5 shiL (7 francs) par tète. Les partisans de la municipali-
^ hwôcipal Finance and municipal enterjprise^ lumual «ddress of the Bif^t Hon. Sir Henry Fowler, président of the Royal statistical sodety. 15 mai 1900.
* Municipal trading, by the hon. Vicary Gibbs M. P. 19 novembre 1902. Les chiffres des emprunte contractés par certaines TiUes sont éaormes. Sir Alexandre Hendersoa établit qae Birmingham . a empruoté 3S6 pour 100, Bradford 438 ponr 100, Manchester 534 pour 100, Huddersfield 563 pour 100 de la rateable value.
3 M. Moûtet constate qu'en 1890 le montant de la dette locale, qui atteignait en Angleterre le chiffre, aujourd'hui dépassé, de 180 fr. 50 par tête, n'était en France que de S4 fr. 36 et en Italie de 36 fr. 48, et il n^hénte pas à dire qu'en 1900 Técart doit être plus considérable encore. (Op dt, p. 118.)
^ On a vu plus haut que la rateable value, c'est-à-dire le revenu de la propriété foncière, était en 1900 pour l'Angleterre et le pays de Oalles de 4,390,550,000 francs (175,622,000 livres). La somme perçue à titre de rates représentait 23 fr. 19 pour 100 de cette valeur.
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sation contestent les conséquences que Ton veut tirer de Tantonlè de ces chiffres. Ils refusent d'admettre que cette augmentation de la dette locale ait eu pour cause le régime nouveau dont ils sont les défenseurs : ils font observer que cet accroissement n'est pas 8p6dal à l'Angleterre, et ils citent l'exemple de la France où, de 187i à 1902, la dette locale a passé de A3 millions à 206 millions et deoi A ce dernier argument, H. Leroy-Beaulieu a trta justement réponde que cet accroissement incontestable de la dette munidpale française s'explique, dans une large mesure, par les charges noufelles que, durant cette période, la lé^lation française a imposées aox communes ^ Ce qui est certain et ce que personne ne saonit nier, c'est que l'augmentation dont il s'agit a été plus grande en Angleterre que partout ailleurs, et que les villes oii elle a attdntle chiffre le plus élevé sont celles qm ont appliqué sur la plus grande échelle le système du municipal trading. C'est ûnsi que les charges qu'a entraîné l'application de ce système entrent pour 61 pooriOO dans la dette totale de Birmingham, pour 6i pour 100 dans cdie de Liverpool, pour 75 pour 100 dans celle de Manchester.
Sir Henry Fowler, dans la remarquable étude que nous ayons déjà dtée, a décomposé la dette locale anglaise : il estime que les deux tiers des sonunes empruntées ont été affectés soit à des services qui rentrent dans les attributions nécessaires des municipalités, soit à des objets éducatifs ou récréatifs et qu'un tiers a été consacré k des entreprises industrielles ou commerciales. A pêne est-il besoin de dire, ainsi que le démontrent d'ailleurs les chiffres qui précèdent, que, dans les grandes lâlles, cette proportion est notablement dépassée.
Les entreprises en vue desquelles a été contractée cette dernière portion de la dette sont, dit^on, des entreprises prodactiies {reproductive undertakings) qui devront dédommager les YÎlles dans l'avenir des sacrifices qu'elles s'imposent dans le présent Les chiffres dtés plus haut ont déjà montré ce qu'il faut penser du caractère rémunérateur qu'on attribue aux industries exploitées par les villes anglaises. Nous avons vu que les bénéfices obtenus, lorsqu'il en existe, ne servent pas toujours à améliorer la conëtion des finances municipales, mais qu'un assez grand nonobre de villes les emploient à alléger les charges des consommateurs ^ que d'autres en profitent pour perfectionner le fonctionnement des industries qu'elles exploitent, de telle sorte qu'on peut se demander quels avantages réels obtiennent les contribuables en compensation de l'accroissement des taxes qu'ils supportent. Qne
« Journal des Débats du 29 août 1903.
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faufil penser d'ailleurs de Timportance des bénéfices réalisés? Sans parler des industries qui, comme celle de l'électricité, paraissent avoir laissé aux villes qui les ont exploitées plus de pertes que de gains, il est en général extrêmement difficile de se former une idée exacte des résultats de cette exploitation, d'après les données de la comptabilité officielle qm est établie sur des bases très diflférentes de celles de la comptabilité commerciale ordinaire. C'est ainsi que certaines municipalités négligent de tenir compte de la dépréciation des installations et du matériel, ou n'en tiennent compte que d'une façon très insuffisante. D'autres transportent certaines dépenses d'un chapitre à l'autre, de manière à rendre tout contrôle sérieux à peu près impraticable : on a notamment fait figurer plus d'une fois dans les travaux d'amélioration des voies publiques des sommes dépensées pour l'achat de terrains sur lesquels devsdent être construites des habitations ouvrières.
Sir Henry Fowler a établi que, sur l'ensemble des industries municipalisées, les sonmies obtenues au moyen de l'emprunt et engagées dans les entreprises dites productives ne laissaient pas aux villes un bénéfice supérieur à 1/2 pour 100. Que deviendrait cette rémunération déjà si faible du capital engagé, si, par suite de l'état général du marché financier ou à raison de l'accroissement excessif des dettes des villes, le taux auquel elles trouvent à emprunter venait à subir une élévation?
Le développement excessif d'une énorme dette est un incontestable danger pour les finances d'un pays. Le malaise qui en résulte ne disparait pas parce qu'une portion de cette dette a été cou* tractée en vue d'entreprises dites rémunératrices, en supposant que tel soit indiscutablement le caractère des entreprises en faveur desquelles il a été fait appel au crédit. Pour assurer le service de cette dette, les taxes locales doivent être élevées dans de notables proportions. Cette charge pèse surtout sur les propriétaires, les manufacturiers, les conmierçants, c'est-à-dire sur des couches sociales qu'une certaine école considère volontiers comme des quantités négligeables^. Hais il faudrait ignorer les lois écononûques les plus élémentaires pour ne pas reconnaître que le poids en retombe indirectement sur les classes laborieuses.
L'augmentation progressive et constante de la dette locale en Angleterre constitue donc un péril réel, péril d'autant plus grand
* La compagnie des Docks de Londres et de rinde paie des taxes dans vingt-trois paroisses où elle possède des propriétés. Le chiffre total de ces taxes a passé de 1890 à 1900 de 1,462,475 francs à 2,527,400, en augmentation de 1,065,425 francs. De 1882 à 1902, les taxes locales payées par les compagnies de chemins de fer se sont accrues de 3,068,150 francs. 25 iiaus 1904. 69
mo LE sooAiiRiii MfMXHi » amtfmM
que le mtmtemeiit peut é'acoàMrer encore, soit qm tes iln entratoées par le tarant et par la force de la iogi^ie ihrpMBt la sphère d'action des indaslries manictpafisées, eoit qne lesiiintables perfectiomiements de routilia^ eC les transfbnutmsfv peut exiger la déooaterte de procédés aouireaiiz tuposeot w autorités locales des dépenses nouvelles et les forcent à coatnchr de nouveaux emprunts. Lord Aveburjr a évalué 4 7 nilHirls k francs les dépenses qu'aunaent ft soppinter les viliee anglaises^ k jour où elles voudraient opérer le nicbat de toutes les compigmes auxquelles elles ont accordé des concessions. La réalisatioû d^iiie telle opération ne semble pas procliaine : mus se rend-on un coaple exact des conséquences financières qu'elle entrato^idt, M est4 Men certain que d'aussi ruineuses fantaisies trouvemeot an Md dans le contrôle jusquld singulièrement indulgent du Pariemeot? Ce n'est pas seulement sur les finances munkipales que le régime nouveau a exercé une action funeste, c'est snrla inewimcipale elle-même. L'Angleteire a eu la rare fortune de voir l'iàrimstration de ses grandes villes confiée depuis longtemps i une classe d'hommes exercés à Ja pratique des aSaires, recnûés pov la plapart dans le monde du commerce, de findastrie, de la ionce, admirablement préparés par le maniement assidu de grands istéite privés à la gestion des intérêts publics dont ils acceptseot la charge. Etrangers aux préoccupations des poBtideos, dédaigoeu des théories abstraites, pénétrés du sentiment de leur respoôsabilité et de ces traditions d'intégrité qui sont l'faonneiir et la force du milieu social auquel ils aj^rtenaîCTt, ils ont pu, ainri qie dois Pavons dît déjà, atténuer dans une large mesore les Om da système auquel, pendant ces danières années, beauooiq) d'eitie eux ont prêté leur concours. Hais ce n'est pas un des mondres inconvénients de ce système que d'exiger des laembres des cobmîIs locaux une part de plus en plus grande de leur temps et de kv travsdl. Les hommes les plus capaMes et les plus expérimentés, qû sont souvent aussi les plus occupés de leurs affaires persowMUes, ont connnencé à s'effrayer de cette surdiarge et des respo&safeilhfe qu'elle entraîne, et tendent de jour en jour ^bvantage à s'élolgKr des fonctions municipales qu'ils ont longtemps i^emplies m graxi profit de leurs condtoyens. Lord Avebury fa coMtalé dans l'enquête en invoquant son expérience persomèUe ODome aacieo membre du conseil de comté de Londres dont il a fait partie pendant neuf années et dont il a été successivement vice-présittait et président « J'ai, a*t-il dU^ une très haute opinion de ce coosdl; et mes observatioufl ne sont pas inspirées par un dé&ut de respect envers lui ou par un esprit d'opposition, mais uniquement par a^Q
u socaiLBMi ironeiFAL eh ARWEitaii ton
désir que ses membre aient réeUement le temps d'étudier les grands problèmes que soulève l'immense tâche à laquelle ils doivent suffire... Lorsque j'en fiaisais partie, je ne pouvais pas m^empècher de sentir bien souvent qu'ayant tant à faire, nous étions obligés de prendre des déôfiàons sana avcwr eu le temps ou le moyen de les préparer avec tout le soin qu'elles annuent exigé, et naturellement plus vous accnmulerea les aSures dont le consdl de comté de Londres et les autres municipalités auront la diarge^ plus vous accroîtrez la difficulté. Un des derniers avis donnés à ce point de vue par lord Rosebery était celui-ci : « Ne cassez pas les « rdns au conseil de comté de Londres ». Le temps nécessaire pour rempfir convenablement même aujourd'hui les devoirs imposés à un membre de ce conseil est énorme, et j'ima^e que nous savons tous qu'il devient de plus en plus difficile de trouver des candidats réellement capables de consacrer à tous ces problëmes le temps et l'attention qulls méritent^. »
Le mal que nous signalons a pu être atténué jusqu'id par Torganisation très intelligente et très pratique qui enste dans la plupart des grandes villes anglûses et qui répartit le travail entre un nombre plus ou moins considérable de comités et de sous- comités. On ne saurait cependant en cratester l'existence. Il est certain que, sous le rapport de la valeur intellectuelle, le mveau des conseils locaux s'est abaissé : on peut douter qu'au pmnt de vue moral, il se soit maintenu à cette hauteur dont les Aurais se montraient justement fiers. Les rapports des Elective AucUiors chargés de vérifier les comptes de plusieurs grandes villes contiennent à cet égard des détails instractiEs. On y trouve rdevés certains désordres et certaines pratiques indélicates qui ont fait scandale', et qd semblent justifier la crainte exprimée par H. Lax>y-Beaulieu « que l'extension des industries gérées par les municipalités soit incompatible avec une vie munidpale régulière, impartiale et correcte ^ » ; d'antres abus moins graves mais dont s'est amusée la malignité publique y sont égalaient signalés. A l'imitation de ce qui se fsdt dans certains pays du continent, les membres des assemblées locales anglaises font volontiers des voyages d'études soit dans les difiigrentes parties du Royaume-Uni, s(Mt à l'étranger. La critique s'est exercée sur ces excursions coûteuses et d'une utilité contestée^ et l'on a qualifié de travelling scholarships^ ou bourses de voyages scolaires, les crédits ouverts pour cet objet dans les budgets municipaux. L'auteur d'un des rapports que nous citons s'étonne
* Report on municipal trading, p. 124.
3 Notamment à Manchester en 1900.
3 Traité de la science des finances, t. I., p. 113.
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de voir figurer parmi les dépenses faites, par les consdllen de Liyerpool, pendant les deux joars qu'a doré Tinspection des rues, des lunchs à 12 shillings, 6 d. par tète. « Je tremble de penser, ajoute plaisamment le rapporteur qui donne ces chiffres, quelle aurait été la dépense s'il avait pris fantaiÂe à ces Hessiems du Street commit tee de dîner par dessus le marché ^ » Cest soos la rubrique municipal extravagance qu'un autre auditor doqs apprend ce qu'ont coûté à la ville de Leeds les voyages des membres de son comité des tramways. Les frûs de la seule visite qu'ils ont faute à l'exposition des tramways de Londres se sont élevés à 2950 francs, soit 155 francs par tète. Rochdale a inscrit i m budget pour voyage et séjour de quatorze délégués chargés de suivre à Londres une affsdre de tramways une somme de 13,650 francs. Il ne semble pas que ces piquantes réTéUtions soient de nature à accroître ou à maintenir la bonne renommée et la hante autorité morale dont ont joui si longtemps à bon droit les membres des municipalités anglaises.
Le développement des régies municipales, l'imposûbilitè pour les membres des conseils électifs de donner à la direction de ces services tout le temps nécesssdre et peut-être d'y porter tonte la compétence qu'elle exigersdt, le besoin d'assurer la permaneDceet l'esprit de suite que réclame une administration aussi importante ont en pour conséquence la création d'un personnel nombreux de fonctionnaires de tout ordre et l'attribution effective à une boreaacratie fortement organisée d'une part de jour en jour plas grande dans la gestion des affaires locales. C'est tout une transformation qui s'opère dans les conditions de la vie municipale : la bnreancratie, que Montalembert a nommée <c l'armée permanente de la mauvaise démocratie » et qui ne trouve en elle-même ni le stimulant ni les freins que l'intérêt personnel assure aux entreprises prifées, peut bien imprimer aux services administratifs la régularité et la stabilité dont ils ont besoin, mais elle n'est faite ni pour favoriser le progrès industriel ni pour encourager la libre initiative des dtojeos. Le rôle prépondérant qu'elle tend à prendre dans l'administratioD des principales agglomérations urbaines de l'Angleterre alarine plus d'un esprit clairvoyant, resté fidèle aux iddlles traditions britanniques. c( Mes préoccupations et mes craintes pour l'avenir, dit M. Dixon Henry Davies dans la conférence que nous avons déjà citée, sont que la force vive de la nation ne soit étouffée par les replis de ce boa constrictor qu'est le fonctionnarisme, dont les progrès ont été si rapides depuis quelques années. »
« Vermaut. op, ciL, ip. V.h.
LE SOGIAUSME MUNICIPAL KN ÂN6LETIRRB lOTS
Ce n'est pas seulement un état-major de fonctionnaires qn'a créé de tontes pièces le socialisme municipal, c'est une armée d'ouvriers qu'il a mise à la solde des grandes villes. Une tendance naturelle devait porter ces dernières à supprimer l'intermédiare des entrepreneurs pour les travaux qu'entraîne l'exploitation des industries munidpalisées et à substituer au régime de l'adjudication et de la concurrence celui du direct employmerU. Le conseil de comté de Londres en a donné l'exemple en instituant un département des travaux : beaucoup d'autres autorités locales sont entrées après lui dans la voie qu'il avait ouverte. Il y a là un fût économique considérable sur lequel on ne saurait trop insister.
Dès 1889, le conseil de comté de Londres s'était préoccupé des obligations à imposer aux adjudicataires, relativement à la durée du travail et aux taux des salaires de leurs ouvriers. Le 27 msd 1892, sur la proposition de H. John Bums, il décidait que « tous les entrepreneurs seraient obligés de signer une déclaration portant qu'ils padersdent des salaires fixés par les trade unions et qu'ils observersdent la durée du travail réglée par ces derniècës dans les lieux où les contrats devraient être exécutés ». Des pénalités étaient imposées pour la violation de ces prescriptions. Les entrepreneurs étaient astreints à l'obligation de produire leurs livres de paie et d'en laisser prendre des extraits à toute personne autorisée.
Le résultat de ces dédsions que les trade unions saluèrent comme une victoire fut d'écarter des adjudications les industriels les plus sérieux. En présence de cette abstention, le conseil décida la création d'un Works department qui ferait exécuter directement les travaux ^ : sans même attendre la mise à exécution de cette résolution, d'importants travaux furent entrepris sous la surveillance*d'un comité. Voici en quels termes, après une bien courte expérience, le manager du département des travaux constatait, au mois d'avril,1895, les résultats de l'organisation nouvelle :
« Si le système avait été imaginé tout exprès pour faire exécuter au [plus haut prix possible les travaux que nous avons entrepris, rien n'aurait été mieux calculé pour atteindre ce but. Sans doute, ces résultats sont dus pour une large part à ce qu'il y a eu de la part des ouvriers spéciaux que nous avons employés une tendance générale à ne pas nous fournir la somme de travail qu'ils auraient fournie à un entrepreneur, et ce n'est qu'après de nombreux renvois que nous avons pu triompher de cette ^sposition... Je crains,
^ Cette institution nouvelle snccédait, après un court intervalle, au Metropolitan Board of Works qui avait disparu à la suite de Témotion , causée par la découverte de scandaleux arrangements conclus avec les entrepreneurs.
i(m Li aeoàUflitt Mumcipu n âhgutebb&
em outre, qœ les yiskes £^e& & nos travaux par les membres du cooseîl qui pariait aux (myriers n'aient fait naître des malentendna: ceoxrd leur ^qpnmûent lairs gjAtSs souvent fort exagérés et Faitontè des chefs de ehantiers en aoui&ait^ w
ÀimA^ dès le débat, apj^araissaient les vices du noavean rêg^ Les résttltais finanders ont été tels qu^on devait s'y aUeadie. De 1893 à février 19(^2, les dép^ises des travaux directement exécutés pour le conseil de comté de Lœidres ont dépassé les préfisions de 1»975^000 francs.
Si ces résultats ont justement alarmé les partisans d'une adnûr nistration sage et régulière, le parti socialiste ne s'est pas mépns sur l'intérêt que présentait pour lui la transformation accomplie. II a vu avec rùson dans l'adoption du système de travail direct la^ grand pas fait vers la réalisation d'un des principaux articles de son procp*amme, « le transfert à l'Etat ou à la municipalité de I» distribution de tout travail rémunérateur ». Un tract de la société Fabienne, publié sous ce titre Facts far soeialisls^ s'exprime i cet égard en termes significatifs : « L'établissement du département des travaux, dit-il, et le système de travail direct sont une conséquence du. déveîoppanent municipal qui transforme chaque année des centûnesde travailleurs en serviteurs del'EtaL Par ces moyens et autres similaires largement étendus, on arrivera lentement mais sûrement à l'énuMidpatkNa des travailleurs du joug du monopole privé. »
Aux mains du parti qui tenait ce lan^ige, l'institution des Works dêpartments est devenue une arme de guerre. Les ouvriers employés et grassement rétribués par les municipalités des grandes villes forment une fraction importante du corps électoral. GomiMnée avec celle des trade uniom et des groupes socialistes, leor influence sur le vote peut être considérable et entraver la réélection de conseUlers qui ne se seront pas montrés suffisamment dociles i leurs exigences. Dans la plupurt des grands centres indostrids, des comités d'ouvriers municipaux se sont formés; plusieurs ont pris la forme de trade unions et se sont rattachés à la Fédération nationale; à Bristol, le comité est exclusivement cboisi parmi les unions; ailleurs, comme à Edimbourg, à Ldcester» à Sbeffield, i Bcadford, i Swansea, les municipal workers commutées sont composés, dans des proportions variables, des délégués des tmi^ unions et de ceux de YIndependent labour party. Plus d'une foiSt leur action dans la lutte a été décisive et ils ont tenu dans leois msdns les destinées électorales de ceux qui étaient à la fois leurs représentants et leurs empioyers. Ainsi qu'on pouvait le prèyoir,
* Municipal Socialism, articles reprinted from the Times,
u wfmmn fomcff al in AieLEfsmfi 9975
îh font de radopâon de leur programme la «onditioxi de leur oobcoors <; et ce programme n'est antre que tdni de tons les groupes sociafistes : maximum de salaires, mmimnm de dorbe de traçait, extension graduée et oontinne des indnstrîes ranniapaiisëes, en attendant, suirant 1^ expressions même d'une adresse anx travailleurs de Bradford en 1897, la création d'une « gigantesque organisaâon coopérativ«e dont le seul objet sera de pourvoir aux besoins de la communauté ».
Les dangers économiques et sociaux d'un tel état de choses Mt été signalés par plusieurs des déposants entendes dans Fenquèle. ns Tout été notamment, avec beaucoup de f^^ce et d'autorité, par M. William Sfaepfaerd, ancien président de la London master buiUdings association '. « L'établissement de départements des travaux par les municipalités, a-t-ii dit, est un système vicieux; il ne permet pas de maintenir les rehitbns normales entre employers et ouvriers. Nous estimons qu'un employer doit être, jusqu'à un certain point, le maître^ bien que le mot sort aujourd'hui un peu démodé; et il nous parait que la position des employers^ dans les travaux entrepris par les autorités municipales, sous la forme du travail direct, est tout autre que celle d'un maître. Us sont nécessairement aux mains de leurs employés... Chacun sait, a-t-il ajouté, qae ceux qui préconisent le système du travail direct pour le compte des municipantés professent le collectivisme et le communisme. Us ne forment qu'une faible portbn des coatribuaUes et des électeurs; mais il iaut considérer qu'ils sont organisés, et, quoi qu'on puisse penser en sens contraire, je crois qu'en ce qui concerne les élections municipales de la métropole, le trade unionisme est un pouvoir distinct. Ils sont organisés, ils sont en mesure de faire sentir la force de leur organisation partout ob bon leur semble, et il est à remarquer que dans les districts qui avotsinent la métropole et où l'on peut supposer que résident les membres des trade unions^ ce principe du municipal trading a fait de grands progrès. )> A cette question posée par le prëddent du comité : « €royez-vous que la qualité et la quantité du travail exécuté par un ouvrier municipal soient dans des conditions dlnférioriié par rapport i celui qu'exécute un ouvrier au service d'une entreprise
^ C'est ce qu'ils expliquent dans une brochure intitulée : How\we do it^ en ajoutant sous forme d'avertissement : « Il y a environ 30,000 employés manicipanx & Londres ou dans les environs. Quelle armée ! o On comprend fu 'ainsi que nous i'avens dit déjà, des partisans résolus de la munix^ipalisation aient demandé que le droit de vote fût enlevé à tous les^ employés salariés des administrations locales.
* Report on municipal trading, p, 276.
Gocwle
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prirée? » M. Sbepberd a très neltement répondu : « J'en sms certain, et non seulement ce travail est inférieur, mais il exerce une influence funeste en dehors de sa sphère... U serait impossible d'affirmer que cela est dû & TadopUon du système de travail direct par le conseil de comté de Londres et les munidpalités voisines; mais le fait est que je puis dire que le coût actuel du travail dans rindustrie du bâtiment a augmenté de 33 pour 100 dans les dix dernières années... Xadmets qu'une augmentation se serait produite, alors même que le municipal trading n'aurait pas existé, mais je suis sûr qu'elle aundt été moindre. Le système qulls ont adopté dans la sphère propre de leur action et qu'ils ont imposé autant qu'ils l'ont pu aux entrepreneurs qui travaillent pour «ix, consiste à payer k tout ouvrier le taux du salaire des irade umons^ sans tenir compte de la différence qui existe entre les aptitudes des ouvriers et les facultés qu'ils peuvent avoir d'employer les mûlleurs procédés pour un objet donné... Je soupçonne fort qu'ils paient k plein tarif tous les ouvriers, bons, mauvûs ou indifférents. C'est peut-être un des motifs pour lesquels le prix de revient de leurs travaux dépasse leurs propres prévisions. »
Tel est, dans ses grandes lignes, le nouveau ré^me que tendent de plus en plus k adopter les principales villes de l'Angleterre. Sans entrer, sur son fonctionnement, dans des détails que ne comporte pas le cadre de cette étude, nous en avons signalé les périls ainsi que l'altéradon profonde des principes traditionnels de la vie municipale anglaise qu'il entraîne. Par un étrange renversement des idées et des choses, c'est un ré^me d'autonomie cornmunale presque sans limites, c'est-à-dire un régime fondé sor fat libre initiative des citoyens qui aboutit à son extrême contraire, qui suscite un développement, inconnu jusqu'ici, de la bareaucratie dans la gestion des affsdres municipales, qui provoque un accroissement excessif des taxes locales infligé à la propriété par l'omnipotence du nombre, et qui, en étouffant les initiatives privées et ht concurrence, qui sont l'essence d'un régime de liberté, inangore un état de choses qu'on a très justement appelé « l'applicatkm graduelle à la commune du socialisme d'Etat * ».
On ne saurût se dissimuler que ces idées sont actuellemeat défendues par une majorité compacte. Elles ont pour elles tons les partisans plus ou moins avoués des doctrines socialistes à la tète
< Vermaut, op. ciU^ p. 255. ^
LK S0GIA1J81IB MUNICIPAL Ul AHGLSTKRRE 1017
desquels il faat aujourd'hui placer les irade unions^ les esprits trop nombreux que fascine la mégalomanie, et tous ceux (et le nombre en est grand dans le Royaume-Uni comme sur le continent) pour qui la grande industrie n'est autre chose qu'une sorte de féodÛité nouvelle dont un nouveau h août devra bientôt faire justice.
Toutefois, s'il est destiné à triompher, le socialisme municipal ne triomphera pas sans résistance. Un mouvement de réaction s'est produit, une opposition active et énergique s'est organisée dans des milieux avec lesquels il faut compter. Les chambres de commerce anglaises, et au premier rang celle de Londres qui ne réunit pas moins de &,000 membres, ont pris la tète de ce mouvement au nom des grands intérêts qu'elles représentent et qui se sentent menacés. Aucun moyen d'action n'a été négligé par ces puissantes institutions : appels à l'opinion sous toutes les formes, publications de brochures, d'articles de revues et de journaux, circulûres, pétitions aux pouvoirs publics, tout a été mis en œuvre : elles surveillent les clauses des bills ou des provisional orders qui pourraient favoriser l'extension de l'industrialisme communal, elles les combattent souvent avec succès et les signalent à la sollidtude du Parlement. A côté d'elles luttent pour la défense de la même cause de grandes ligues ou libres assodations qui ont mis au service de l'initiative privée contre les envahissements du municipalisme leur activité, leurs ressources et la force de leur organisation ^ Une importante société d'études qui jouit à Londres d'une légitime autorité, la Society of Arts^ leur a prêté son appui : c'est là qu'a été faite, en 1899, la remarquable conférence de M. Henry Dixon Davies que nous avons plus d'une fois citée, et que s'est engagé, sous la présidence de TAttomey gênerai sir Richard Webster, un débat dans lequel les doctrines individualistes ont été défendues avec autant de vigueur que de talent. Aux mois d'août et de septembre 1902 paraissadent les articles du TimeSy sur le socialisme municipal qui ont eu un retentissement si considérable et produit une si profonde impression. Aux colères qu'elle a soulevées, on peut mesurer l'importance de la brillante campagne conduite par le pmssant journal qui passe en Angleterre pour traduire ou pour devancer l'opinion. Cette publication constitue assurément le document le plus complet et, dans son ensemble, le plus exactqui ait paru sur les envahissements et les abus du munidpalisme industriel; c'est le coup le plus rude qui ait été porté à ce système.
C'est aux eflforts combinés de la Chambre de commerce de Londres et de la Ligue pour la défense de la liberté et de la pro-
* Telles sont VIndu$irial freedom League^ la Liberty and property défense L to^vt, IhLiPdcn municipal Society.
priiiéy qfSkfBi âne la nominatioa de la comaiasien d'enqoète pv- Icnralaîre;. Une pétkkm levÊtue de nombreuses signatnies bt préeeDlâeàla Chambre dea commnnea par air Joha LQU)od(lord AKèary) et & la Chambre dea lords par lord Wemysa. EBe (nà dnsi ré^Ugée : m Attendn qne de nonà^renx biU$ locaox actoellBmttttl sonmis an Parlement contiennent dea disposkioiis noaTèDei et ptna gravea en (aveor dn municipal trading et qn'dles sont de nalnre à porter préjadice au contribuables et anx cranmerçantSii entravor les entreprises privées» et à anèter le progrès DadMiaI,iI est désirable» avant qne ces ^Qspositioaa n'aient reça la smcâa de la légidatnret qu'U soit institné un comité des deux Qiiobres ou une commission royale pour déterminer les Boutes cUns les* quelles le munic^al trading peut être sanctionné par le F^ ment» et qne tontes les dispositions des bilk locaux laYonUeBi Teiitension dn munic^Ml trading soient suspendues jost^'i ee qa*ût été déposé le rapport de cette conurnssion. »
C'est à la suite de cette pétition qu'a été nommé en aviillOOO, un Joint Committee composé de dix membres dont daq osonb par la Chambre des lords et cinq par la Chambre des commiuiisi l'eiét « d'étudier et de âdre un rapport sur les principes qui doiyent régler les pouvoirs accordés par les bills et les pmisiand ottders aux mui^cipalités et antres autorités locales pour les eatreprises industridles exploitées dans les limites ou au delà de& limites de leur juridiction ».
Cette commisâon a commencé ses travaux le 18 mail900iel les a terminés le 27 juillet suivant; elle a entendu on goid nombre de dépositions dont le procës-verbal constitue un maik d'informations d'un haut intérêt. Mais le temps loi a manqué poor résmner dans un rapport les conclusions qui lui auraient pa tt dégager de cette étude et eHe s'est bornée à demander an goaietnement de proroger ses fonctions pendant la session admte. Attcnae suite n'a été donnée i cette demande ^ et le rapport qui devait contenir les pcopositionadelacommisaionn'ajamaisétëdèposi*
Peot-ëtre aurait-elle épronvé quelque embarras L feôre sortir dei Sfdutioas pratiques des oj^nkma contradictoires soutenues par h téBMHns entaadus dans l'enquête. Aurait-eUe, à l'exemple desEol»' Unis^ proposé d'imposer des liantes fixes an droit de taxatto (fà appartient anx autorités localest Aurait-elle da moins proposé de
« Au moU d*aoùt 1901, M. Balfoar a déclaré à la Chambre des eoanranes^ qu*à raisaa de Toppcflition qui se maoiféstait contre le Jowtcm* mU^, Q ne lui sembfiidt pas passii^ de faire anncer la fu«tioa pn^ cette sessiaa et ^*ii ne poniiait doaoer aueoae indicatiea au. sojJBl^^ qui pourrait se produire à la session auiiaate.
LE SOGIAUSME MUNICIPAL EJf ÂN6LETERBS 1079
limiter leur faculté d'cmpranter? Aurait-elle réclamé Torgamsatiou d'un contrôle gouvernemental plus rigoureux sur la gestion financière des villes? Aurait-die demandé, en dehors des pouvoirs de tutelle qui appartiennent au Parlement en matières d'entreprises municipales, mais dont il n'a fait jusqu'ici qu'un usage singulièrement restreint, une limitation ié^ie des attributions des autorités locales? Quelle aurait été, dans ce cas, la limite qu'elle aurait jugé désirable d'inscrire dans la loi? Questions graves et complexes pour lesquelles on est peut-être en droit de reprocher aux adversaires du socialisme municipal de n'avoir pas proposé des solutions suffisamment nettes et pratiques.
Le refliède, a dit l'un des ^us «ansidérables et des plus vaillants d'entre «ux^ est aux mains des contribuables ^ C'est, en d'autres termeft, àl'i^^oa qu'il faut fiûre appel; c'est d'elle seule qull &ot attendre le sitccës. Tous les efforls doivent donc tendre à l'éclairer, et malgré le caractère un peu confus d'une collection de témoignages divergents dont on a jusqu'ici négligé de tirer les déductions logiçiea, l'aEiquète fournira de prédeux renseignements à ceux qui ne porteront dans celte étude que la préoccupation désintéreasôe du bien public et de la vérité. Ceux qui ont entrepris cette tâche pati:iotîque la p^orsuivront sans se kûsser décourager. Ils soutiendront la ktte avec la même énergie et dans le mène esprit. Ils resteront animés des sentiments élevés et généreux qu'exprimait lord Wemyss dans la séance de la Société des arts du 9 février 1899 : « Je crois, disait41, à la liberté par dessus tonte chose, à la Iil»erté de travailler pour le salaire qu'on veut accepter, pour le ikmdI»^ d'heures que l'on veut et pour qui l'on veut, à la liberté pour le trade-unionisCe aussi bien que pour le non-unioniste, et i la liberté du comaierce... Je crois à Tentreprise libre et non k l'mgiénence <}e l'Etat, à la parfaite liberté du contrat qui est l'ime de la société et du coaunerce. C'est la liberté du contrat qui, «lans une large mesure, a ùix <sette nation... Je crois à la liberté sous toutes ffes Sonnes. J'ai lutté toute ma vie |>our elle. Je n'ai pkts longtem|is 1 vivi^e; bjuûs quelle que sdt la santé et quel que B(ût le teipps qui me seront laissés, je les consacrerai à <^et objet, estimant comme je le fus que la liberté est la seule chose pour laquelle H vaille la peine de vivre. »
Il semble que ce noble langage soit la protestation de la vidUe JUigtoterre. Poisse-t-eUe Être entendue de l'Anglet^re nouvelle I Cest le vem de ses j^dmirateors ot de aes amis.
Albert Gigot.
^ Lord Wemyas, Thedangert ofmmmoipai tmding.
EXPIATRICE
La serre où Simoimet avait laissé sa fille et François de Fosseose en tète-à-tète dressait ses armatures de fer et ses vitrages sur l'emplacement d'un oratcnre élevé jadis à la Vierge par lesmoiDes dans le jardin de l'abbaye. Indépendamment des fondations de cet oratoire, utilisées par le constructeur de la serre, les dëvastatioDS conmiises sous la Terreur en avaient épargné quelques parties : an pan de la muraille contre laquelle était adossé l'autel sous une fenêtre en ogive, un bas-relief où figuraient divers personnages, un fût de colonne brisée et la conque du bénitier.
Ces débris, vestiges du passé, avaient été encadrés atec autant d'art que de goût dans la construction nouvelle. Sous le rideaa de lierre et de clématites dont le temps les avait ç& et là conferts, Os donnaient à cette serre une physionomie grandiose, mystérieuse, monumentale, disait emphatiquement Simonnet. Aussi étût-il tris fier de cet édifice qu'ombrageaient des marronniers séculaires. One manquait jamais d'y conduire les rares visiteurs qu'il reœrait et c'était pour lui l'occasion de raconter l'histoire de Fantiqae monastère où, à l'exemple de ses parents, il avait fixé sa demeure.
Rien donc de plus naturel, de plus conforme à ses habitudes que l'offre qu'il avait faite à François de Fosseuse de lui montrer ce que lui-même appelait le bijou de sa propriété. Après l'avoir promené de tous côtés dans le jardin en désignant à son admiration quelques beaux points de vue, il l'avait conduit dans la serre, accompagné de Gilberte dont la présence était indispensable i Tcx^ cution de son dessein. Il les y avait ensuite laissés tons deux, ^ profitant, pour s'esquiver sans les prévenir, de ce que son invili donnait toute son attention au bas-relief qui représentait FAdoration des mages.
Lorsque François» ayant fini d'admirer ce chef-d'œuvre d'un artiste inconnu, se retourna, c'est en vain qu'il chercha SinMmoet.
— Monsieur votre père n'est plus là? fit-il non sans surprise.
Un sourire éclaira le visage sûttancolique de Gilberte.
^ Voy. le CamqHmdant des 25 février et 10 mars 1904.
IXPUTRICI 1081
— U n'est pins là, dit-elle. Son petit stratagème a réussi, car c'est intentionnellement qull nous a conduits dans la serre ; c'est par sa volonté que nous y sonmies seuls, Monsieur; il a pensé qu'une explication était nécessaire entre nous. Il m'avait avertie d'avance. Je savais ce qui allait se passer. Ne le saviez -vous pas aussi?
— Gomment l'aurais-je su puisqu'on ne m'en avait rien dit?
— Vous deviez bien supposer, cependant, qu'on nous mettrait à même de causer librement, sans témoins, car, enfin, ajouta Gilberte d'un ton d'ironie, puisque mon père a décidé que je vous épouserais, il faut bien que nous puissions nous entendre avant de consentir ou de refuser.
— C'est vrai, cependant, qu'il veut nous marier, reprit François en s'asseyant à côté de Gilberte sur un banc ob elle venait de prendre place; je l'avais oublié. Oui, en vous écoutant. Mademoiselle, en vous devinant probe et loyale, en admirant votre vénérable grand-mère, j'avais presque oublié que si je suis id, c'est par l'effet d'une contrainte.
— Dont je ne suis pas complice, s'écria Gilberte avec un geste de protestation, vous avez dû le comprendre. Monsieur, par ce que je vous ai dit tout à l'heure en allant à table. Non, je ne suis pas la complice de ce qu'a fait mon père.
— N'insistez pas. Mademoiselle, si je vous accusais avant de vous avoir vue, je ne vous accuse plus; je vous tiens pour la plus noble des femmes et pour incapable d'une déloyauté. Il reste qu'on veut nous marier et que nous sommes ici pour décider si nous aussi nous le voulons, si nous pouvons et devons le vouloir.
— Je vous bX déjà fait connaître ma réponse. Monsieur. Je ne serai jamais votre femme.
Ce fut net et spontané. L'énergie de l'accent trahissait le caractère irrévocable de la décision. Mais de quelles causes s'inspiraitelle? François un peu surpris par ce non si catégorique se le demanda. Etait-ce qu'il ne plaisait pas à M"* Simonnet ou qu'avant de le connaître, elle avait déjà disposé d'elle? Etait-ce uniquement parce que les intrigues de son père pour conduire à ses pieds M. de Fosseuse lui faisaient horreur et qu'il lui répugnait de s'y associer? Il aurait voulu le savoir. Bien qu'il eût reconnu lui-même, dès le premier moment, l'impossibilité de ce mariage, il se sentait quelque peu humilié, en pensant que si Gilberte ne voulait pas plus que lui, ce n'était peut-être pas pour les mêmes raisons et que, sous son refus péremptoire, se cachait non la révolte de sa dignité blessée par les exigences de son père, mais un défaut de sympathie pour le protégé de celui-cL Et le doute qui, d'une manière aussi contradictoire qu'étrange, s'emparait de François, eut pour conséquence le désir soudam d'obtenir de Gilberte une explication atténuant ce
f0R IXMAUUCS
qae poaYait avoir d'offensant son refis poar celui & qui die yeuait de le signifier sans ménagements ni détours.
— Je n'ai pas ^su Torgueil de croire. Mademoiselle, di^il, qaH vons suffirait de me voir pour me juger digne d'être agréé par voos. Vous ne considérez pas te mariage comme une affaire. Une femme comme tous ne laisse & personne le soin de lui cboisir on man; efle se le choisit elle-même, après avoir étudié, jugé. Mais, aotut j'aurais été surpris d'être accepté sws plus d'informations, aaUnt je m'étonoe d'être refusé si rapidement..
— Ma déclaration vous a donc déplu? interrogea Gilberte décoDcertée par le regret qu'elle devinait sous le langage deFrançiûs.
— Elle est teUe qu'hélas I j'étais tenu de la souhadter. Hais, avant de me la donner ainsi, dès notre première entrevue, n'annezvous pas dû au moins attendre?
— Attendre quoi? fit-elle de phis en plus troublée.
— D'en savoir sur moi un peu plus long que vous n'en sava
— Qu'avais-je besoin d'en savoir davantage, puisque, à peine entré dans ma vie, vous allée en sortir et sans doute pour n'y plos reparaître jamais? En vérité, Monsieur, je ne comprends pas la susceptibilité que trahissent vos paroles. Dois-je l'ioterpréter comme un regret conçu par vous en constatant que nous innoDS pu vivre heureux ensemble? N'estelle qu'im témoignage de courtoisie, destiné i me laisser croire que vous m'épouseriez si les obstacles qui se dressent entre nous n'existaient pas? Je oe sus; mais, encore une fois, vous m'étonnez et je ne comprends pas.
— C'est cependant bien simple, répondit François. Il m'asemiiié que dans votre refus il y avait du mépris, comme si vous pensiez que tout en me plaignant de la contrainte qui m*€st faite, je sois venu, résigné à fat subir, attiré par votre f(Htune.
— Oh! détrompez-vous, s'écria GUberte. Ma dëdaration de twt i, l'heure ne s'inspirait pas de l'opinion plus ou moins hâtive que j^ me suis âdte de vous. Je n'^ouve même aucun embarras i Toss avouer <pi'à première vue, cette opinion ne vous a pas été d&vorable. liais puis- je accoter un mari qui vient vers moi par forte, — c'est vous qui l'avez dit, — et non par sa volonté? Si je vous» parié craune je l'ai fait, c'était pour vous rassurer, pour toos prouver que j'étais prête à chercher avec vous les moyens de aoos dérober à ceile de mm père.
La prudence conmtandut i François d'arrêter là ce daagerax entretien, fllais la syspathie qui« dès son entrée chez Smasi^ l'avait poussé vers cette jeune fille d'une àme A droite et d'osé dignité m hauie, loin de s'affiaifatir gcandissmt. Tout atteodn ai pensant qu'elle était comne faii la victime de Smonnet étant» «ompKoe, il iaiaa parier son ooKir,
SXmiBttl 1Q8&
— Akittt ditrS^^vMft audfiz conaenti i èlre ma femme?
Elle fixa sur Im ses yeux dairs où se lisaient la franchise et réjpondit :
— Oui« lloPflietHr» j'aar^ cooseoti» car je ne ends pas m'ètre trwÊfè% en V9ua eonaidéraitt eomaia xok homme de cœur, fidèle au detvoir. Uak, à quoi bon nous attarder à de Yaioes réflexions? Ce qui eût peut-être assuré mon bonhear et le vôtre est impossible.
— Oui» impossible, répéta François comme un écho* Qoel dommage I fît^il tristeiaent, atora que je découvre en vous la compagne de mes léves»
GUberte se leva.
— De grâce, pas de faiblesse» Monsieur. Plus un devoir est cruel, plus il îmX du courage pour le remplir. Faites appel au vôtre et ne me d^urnez pas du mien«
Mab il kii prenait la main, l'obligeant à se rasseoir et d'une vcdx tris douce,, U reprit :
— €nugnons de nous décider trop vite. Quand on passe à côté du bonheur, quand on le tient presque, faut-il le laisser fuir sans essayer de le garder? Est-il impossibte après tout ce mariage et si voua ne doutez pae de mon désintéressement, si vous êtes convaincue que ce n'est pas votre fortune qui m'attire et que de misérables calculs n'entrent pour rien dans Les sentiments qui se sont éveillés en moi en vous voyant et en vous écoutant...
Gilberte ne lui permit pas d'achever et debout de nouveau, s'^ignant de lui, elle dit d'un accent de reproche :
— Pourquoi me parlez- vous ainsi? C'est mal de m'obliger à vous rappeler ce qui nous sépare : votre naissance, votre rang social, la triste réputation de mon père, la violence qu'il vous a faite. Si j'étais assez Ëtible pour céder moi aussi aux sentiments qui vous aveuglent à cette heure el vous empêchent de voir ce que votre Situation vous commande, à quels périls ne serais- j^ pas exposée dans l'avenir, lorsque vous auriear à vous débattre contre les inconvâaients certains d'un mariage que, dans votre monde, on considérerait comme une mésalliance l Si je vous aimais, quel ne serait pas mon supplice d'être la cause de votre malheur I Et ne serais-je pas hnyniliée et torturée si quelqu'un vous accussût d'avoir préféré Fargieiitàl'hoiuieur et de jouir d'une fortune dont r<Hrigineeat suspecte?
Ebranlé par la logique et la chaleur de ce langagie, François eq^adant se débattait encore contre l'évidence.
— De cette fortune, il y a au moins une part dont l'origine est pure, celle qui vous appartient, qui n'aj^^artient qu'à voua, puisqu'elle vous est vutte par héritage. Nous nous oontenteriona de €eUe4i; nM9 r^^udierioaa Fautre^.
fcBevowsauiak gré du ce sacrifice; le monde reûi-
1084 BXPUTRiCE
serait dV croire et vous n*en seriez pas moins le gendre d'an homme méprisé.
Cette fois, François se tut; il ne trouvait rien à répondre. Le silence se prolongea quelqueis instants et, l'un debout, l'autre assis, les jeunes gens se regardaient sans essayer de diasùnoler Tamertume et la réciprocité de leurs regrets. Enfin, Françobse leva à son tour.
— Vous avez raison, Ifademoiselle, avona-t-il ; c'étdt on beu rêve; il y faut renoncer, non que j'admette toutes vos raisons et celles notamment que vous tirez de la crainte d'être un joar l'objet de mes reproches. Mais il en est d'autres auxquelles je sais tenu d'obéir. J'appartiens à une famille dont l'honorabilité n'a jamais été contestés. Je me dois au souvenir et aux exemples qu'eOe m'i légués. Mais, en le reconndssant, j'ose vous déclarer mon admintion pour l'énergie qu'au prix d'un sacrifice que je devine, m& avez mise à me montrer mon devoir. Je suis malheureux, profondément malheureux et je le serû toujours car je ne vous ooblieni jamais.
— Il ne faut dire ni jamais ni toujours, répondit simplement Gilberte. Vous allez partir, et bien vite mon image s'effacera de votre mémoire.
François protesta d'un geste et Gilberte n'insista pas. (( Protestation ordonnée par la politesse », pensût-elle. Et tout haut, elle reprit :
— Qu'allons-nous faire mdntenant?
— Ce que vous déciderez, Mademoiselle. Songez senlement ^'il ne nous sera pas ausâ facile d'en finir que vous semUez le croire. Déclarer à votre père, chacun de notre côté, qae doqs n'avons pu nous entendre ni nous plaire devrait être la suite naturelle de notre résolution. Mais se tiendra-t-il pour battu? Acceptera-t-il comme définitif notre refus de lui obéir et ne soapçonnera-t-il pas plus spécialement l'un de nous d'avoir fait écbooff son projet? Et si c'est moi qu'il soupçonne, si c'est à moi (p'S impute la responsabilité de l'édiec, n'aije pas tout à craindre^ si colère?
— Que pouvez-vous en cndndre? demanda Gilberte. Ma gnndmère m'a bien expliqué l'état des choses. Mon père, créancier de la succession du v6tre, n'a aucun droit sur vous puisque vous n'a^ pas accepté cette succession ; vous ne lui devez rien et il en sera pour ses menaces.
— Il peut me faire un procès.
•— Il le perdra; vous n'êtes pas son débiteur.
— 11 le perdra, oui, et il le sait par avance. Hais il aura remoi delà boue; il en aura fait jaillir les éclats sur la mémoire de non
IXPIiTRlGC m^
père. Ne prétend -il pas posséder une correspondance dont la divulgation serait une injure pour le nom que je porte et un scandale? Il ment, sans doute ; mais soyez bien convaincue qu'avant de se lancer dans cette affaire, il a pris toutes ses mesures pour la dénouer à son gré. Voilà ce qu'il faut prévoir.
— Je l'avais prévu, déclara Gilberte; j'y ai réfléchi et je crois qu'on peut pardyser ses méchants desseins.
— Les paralyser^ comment?
— Moi, en prenant, vis-à-vis de lui, l'initiative du refus ; vous^ Monsieur, en feignant d'en être affligé.
— C'est une comédie que vous me conseillez de jouer et que vous êtes prête à jouer vous-même.
— Une comédie, vous l'avez dit, et que, pour ma part, je jouerai sans remords. On se défend comme on peut. Je ne croirai pas mal faire en persuadant à mon père que vous êtes tout prêt à m'épouser et que c'est moi qui ne veux pas de vous. Du reste, ce n'est pas dès maintenant que je me poserai en révoltée, c'est dans six mois ; je serai alors majeure et sa volonté se brisera contre mon obstination.
— Mais, jusque-là. Mademoiselle, questionna encore François, quel prétexte invoquerez-vous pour résister?
— Un prétexte très légitime. J'entends me donner un délai avant de m'engager irrévocablement. Je vous ai prié d'ajourner nos pourparlers jusqu'à l'expiration de ce délai; qui oserait m'en blâmer? Il faudra bien que mon père attende que je sois en état de me décider.
— Il attendra, je veux le croire, dit François, mais il exigera que, pendant ce temps, nous ne cessions pas de nous voir.
— Eh bien, nous nous verrons, répliqua Gilberte ; nous ferons tout ce qu'il faudra faire pour le convaincre de notre sincérité et pour gagner du temps.
Elle disait ces choses sans bravade, mais fermement, élucidant si bien les difficultés et mettant en lumière avec tant d'éloquence l'efficacité du moyen qu'elle conseillait, que François finit par se ranger à son avis. Tout fut définitivement convenu entre eux. Simonnet serait averti sur-le-champ que M. de Fosseuse, subjugué par Gilberte, n^attendait que son consentement pour la conduire à l'autel, et que si quelque retard mettait obstacle à son désir, la faute en était uniquement à la jeune fille qui ne se décidait ni dans un sens, ni dans un autre.
Gomme leur entente venait ainsi d'être scellées, et Gilberte affectant d'en être satisfaite, François ne put retenir une réflexion qui montait à ses lèvres.
— Quelle ironie que la vie, pourtant, murmura- 141 attristé; nous allons, pour nous détacher l'un de l'autre, nous donner plus
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de peine que nous n'aurions à en prendre pour demeurer unis; et ce que nous sommes résolus à faire pour nous séparer ne nom séparera pas. Nous sommes des alliés et quel que soit le bot de cette alliance, elle ya nous rapprocber, nous étreindre dans les bras de notre complicité.
Il, courbait la tète, se demandait si c'était là ce qu'il avait prévu lorsque, quelques heures avant, il entrait chez Simonnet, si loin de penser qu'il y laisserait une part de son cceur. Quant à Gilberte, bien qu'elle eût feint de ne pas l'entendre, elle n'avait rien perdu de ses paroles. Elle reconnaissait qu'il avait dit vrai et, elle aussi, se*demandait si, par les moyens auxquels elle recourait pour empêcher un lien de se former, elle n'allait pas en hâter la formation et le 'rendre indestructible. De ces pensées, qui leur étaient communes, résulta une émotion que trahit leur visage; ils restèrent ai face Tun de l'autre, pâles, intimidés, troublés, n'osant rien ajouter à tout^ce qu'en si peu de temps ils s'étaient dit de révélateur et de définitif.
A l'improviste, Simonnet montra au seuil de la serre sa figure souriante qu'empourprait sa curiosité surexcitée. Impatient de oonnaltre le résultat de l'entrevue, il était venu s'en informer; mais il n'était pas venu seul. Sous prétexte de faire faire à sa bdlemère une promenade, il l'avait amenée avec lui afm qu'elle f&t témoin de la scène de famille à laquelle il s'attendait. Un regard jeté sur sa fille et sur François de Fosseuse lui apprit que leurs résolutions étaient prises, et comme il ne pouvait venir & sa pensée qu'ils eussent été tentés de résister à sa volonté, il se prépara à entendre des paroles solennelles, constituant un acte de soumission et d'engagement. Puis, un peu déçu par le silence qui avait suivi son entrée, il les provoqua en disant, paterne et bénisseur :
— Eh bien, mes enfants, qu'avez-vous décidé? Allez -vous nous réjouir le cœur, & belle-maman et à moi, en nous annonçant qae vous vous êtes mis d'accord; car c'est bien de cela qu'il s'agissait, n'est-ce pas? Nous le savions tous, quoique chacun de nous eût l'air de l'ignorer. Maintenant, ce serait puéril de nous faire des cachotteries et des mystères. Parlez donc franchemant et dites-nous si nous pouvons célébrer vos fiançailles?
Au lieu de répondre, François regarda Gilberte comme si c'était à elle de le faire, et Simonnet, à son tour, parut vouloir percar sa fille de ses yeux interrogateurs.
— Célébrer nos fiançailles, déjàl fit-elle d'un accent de boone humeur. Mais il, ne peut encore en être question, mon p^. Dans votre hâte de me voir heureuse, vous oubliez que je vous ai demandé du temps. Ce n'est pas en une demi- heure qu'on peut prendre une décision d'où dépend toute notre existence à venir. Je
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l'ai dit à BL de Fosseuse et il m'a approuvée, n'est-ce pas, Monsieur?
— Par pure condescendance, filademoiselle, déclara vivement Françds, jouant son rôle; car pour moi, vous le savez, je n'ai pas besoin d'un plus long délai. Ma détermination est prise, sous la Beule réserve du consentement de ma mère qui, d'ailleurs, ne saurait me le refuser. Mais je suis ici pour obéir et pour attendre le vôtre aussi longtemps que vous le jugerez nécessaire.
— On ne pourrait mieux dire, souffla M*"*^ Regnard à l'oreille de son gendre, dont elle n'avait pas quitté le bras.
— Lui, sans doute^ répliqua sur le même ton Simonnet, plus mécontent qu'il ne voulait le paraître, mais Gilberte? Que signifient ces hésitations quand elle n'a qu'à dire oui pour que tout soit conclu?
— Elle vous a prévenu qu'elle ne dirait pas oui tout de suite, reprit l'aïeule, à qui la réponse de François avait Mi soupçonner l'accord secret intervenu entre Gilberte et lui.
Mais cette objection n'arrêta pas Simonnet. Il ne se rappelait plus sa promesse de laisser sa fille se prononcer librement, à son heure. Il voulait qu'on s'expliquât sans plus de lenteur et, l'interpellant :
— C'est donc toi qui n'es pas décidée, dit- il?
— Je ne le suis pas encore, répliqua-t-elle résolument, ce qui ne veut pas dire que je ne me déciderai pas.
— Quand cela?
— Vous m'en demandez trop, mon père. Sera-ce dans six jours, dans six semaines ou dans six mois? je n'en sais rien. J'ai fait part à M. de Fosseuse des causes de mes hésitations. Il consent à attendre, il vient de vous le déclarer. Ne soyez pas plus impatient qu'il ne l'est.
La colère sourde de Simonnet augmentât. Encore un peu et il n'en serait plus le maître.
— C'est un peu fort tout de même, gronda-t-il, que lorsqu'un homme tel que lui te fait l'honneur...
Une pression énergique de la main de M"^ Regnard sur son bras l'arrêta et il comprit qu'il était allé trop loin, lorsqu'il entendit la vénérable vieille lui dire :
— Etes- vous fou, Luc?
Néanmoins, peut-être allait-il continuer, lorsque François, s'approchant, lui fit en quelques mots entendre raison.
— N'insistez pas, Monsieur, si vous ne voulez me perdre à jamais dans l'esprit de M'^° Simonnet et m'enlever le bénéfice d'un entretien qui a bien autrement servi ma cause que ne le pourraient des exigences.
C'était dit à voix basse, tandis que Gilberte, impassible, avait
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gagné le fond de la serre et semblait fort appliquée à cueillir quelques fleurs.
— Je vous laisse a\ec elle, belle-maman, s'écria soudain Simonnet, lâchant le bras de M''* Regnard pour prendre celai do marquis. Prècbez-Iui la soumission ; car je ne souffrirai pas, qu'elle le sacbe bien, qu'on se révolte contre ma volonté.
— Demander du temps, ce n'est pas se révolter. Vous êtes aussi par trop despote, Luc.
— C'est bon, c'est bon... Venez, mon cher marquis. Vous me raconterez ce qui s'est passé entre cette indisciplinée et voos. Croyez que je déplore qu'elle mette à l'épreuve votre patioice. Caprice de femme, on n'y peut rien.
Il entraînait François, laissant M""^ Regnard au seuil de la serre. L'aïeule y resta immobile jusqu'à ce qu'elle eût cessé d'entendre les pas des deux hommes qui s'éloignaient. Alors, à demi-yolx, elle
— Gilberte. Où es-tu, mon enfant?
— Je suis là, grand-mère.
Et sur son front tout ridé, grand- mère sentit qu'une bouche jeune et fraîche mettait un baiser.
— Asseyons- nous, reprit- elle, et fais-moi part de ce que vous vous êtes dit, M. de Fosseuse et toi. J'ai été d'abord bien surprise, tu le devines, de l'entendre déclarer qu'il était prêt à t* épouser, alors que nous supposions, toi et moi, le contraire. Ce consentemeor auquel je m'attendais si peu est-il sincère, ou, comme je l'ai ensuite pensé, n'est-il qu'une feinte?
— C'est une feinte, grand-mère, et quand vous m'aurez entendue, vous comprendrez que le plus sûr moyen d'empêcher notre mariage, sans qu'il en résultât de conséquences fâcheuses pour ce jeune homme, c'était que, dès maintenant, il parût y consentir. Donc, lui consent, il attend ma réponse ; c'est moi qui tergiverserai en attendant que je refuse. Par conséquent, mon père ne pourra s'en prendre qu'à moi.
Pour achever de renseigner sa grand-mère, Gilberte entrait dans les détails de son entretien avec François. Bientôt, l'aïeule^ en sut autant qu'elle et approuva.
— C'est bien imaginé. Mais nous aurons des orages dans la maison, ton père ne désarmera pas.
— Nous y tiendrons tête, ma grand-mère chérie; nous ferons de notre mieux en attendant ma majorité, et s'ils deviennent intolérables, alors, ce jour- là, nous partirons; j'aurai mon indépendance, je disposerai de ma fortune, et mon père ne pourra nous reteoir. Nous irons nous réfugier dans votre maison d'Evreux, n(m y vivrons ensemble ; nous n'y serons pas malheureuses.
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— Toî, peut-être, objecta M"*' Regoard; mais pas moi. Je tremblerai à toute heure en pensant que, d'une minute à l'autre, la mort peut me prendre. A mon âge, comment se flatter d'un long avenir? Les jours qu^on vit sont des jours de grâce. Je songerai sans cesse, à l'isolement qui t'attend quand je ne serai plus là. Demeurée seule, que deviendras-tu?
— Pourquoi prévoir que vous nV serez plus? demanda Gilberte en entourant de ses bras sa grand-mère. Vous êtes taillée pour devenir centenaire, ma chérie, et Dieu ne voudra pas vous ravir à ma tendresse. Et peut-être aussi mettra t-il sur ma route un honnête garçon bon, modeste, généreux, qui m'épousera, non parce que je suis riche, mais parce qu'il m'aimera et m'approuvera lorsque, à la mort de mon père, si je lui survis, je donnerai son héritage aux pauvres.
— Que dis-tu là, mon enfant? s'écria M"* Regnard.
— Rien que je ne sois décidée à faire, déclara Gilberte. Eclairée par un reproche qu'il y a peu de temps vous adressiez à mon père, j'ai beaucoup réfléchi et je me suis convaincue que les biens qu'il possède sont en grande partie mal acquis. Vous me l'aviez dk d'ailleurs vous-même. Je ne veux pas en jouir et je ne les conserverai pas.
— Ah! tu es bien la digne fille de ta mère, reprit l'aïeule; scrupuleuse et délicate comme elle, docile à la voix de ta conscience. Mais te dépouiller volontairement, c'est peut-être excessif.
— C'est une idée que m'a suggérée M. de Fosseuse, poursuivit Gilberte; elle lui est venue spontanément, tandis qu'il s'efforçait de me prouver que notre mariage n'est pas impossible, ce qui d'ailleurs ne m'a pas empêchée de lui déclarer que je n'y consentirai pas.
— Ainsi, il était prêt à t'épouser !
— Oui, grand-mère, il me l'a donné à entendre, et si j'avais voulu c'était fait. Il se contentait de ma fortune personnelle, nous aurions refusé celle de mon père. En se révélant à moi tel qu'il est, consciencieux lui aussi, désintéressé, il aurait eu raison de mes résolutions si elles n'étaient inébranlables.
H"^' Regnard répondit par un soupir qui trahit le regret douloureux qu'elle éprouvait en constatant que sa petite-fille venait de toucher de si près au bonheur et avait dû y renoncer.
Sous ses paupières closes, deux larmes se glissèrent. Gilberte les vit.
— Pourquoi pleurez-vous, grand-mère?
— Parce que tout ce qui se passe m'attriste et déchire mon cœur. Je crains que la journée d'aujourd'hui n'ait été pour le tien une épreuve bien cruelle. Constater que M. de Fosseuse eût été pour toi
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uQ mari tel que tu Tas rêvé et être obligée de l'éloigner, de fermer les yeux et les oreilles pour ne pas subir l'attrait qu'il inspire. Pourvu que, maintenant, tu ne sois pas (^sédée de son souTenirl
— Rassurez-vous, grand-mère, je n'y penserai bientôt plus. Son affirmation était sincère. Mais elle ne rassura qu'à demi
l'aïeule. Elle savait par expérience que nous ne sommes pas toujours les maîtres de nos impressions, que souvent elles s'incrastent en nous ineffaçablement, et elle redoutait que l'âme vaillante et pure de sa petite-fiUe se fût ouverte à l'amour.
Pendant ce temps, Simonnet avait entraîné François dans le saloa et le confessait. En peu de mots, le jeune homme lui avsut appris ce qu'il désirait savoir et confié par le menu tout ce qui pouvait être répété^ de son entretien avec Gilberte, sans laisser soupçonna leoi accord. Non content de ces confidences qui dissipaient son humeur de tout à l'heure en lui démontrant que les dispositions de François étaient telles quil les souhaitait, il aurait voulu plus de détails et le pressait de questions. François répondait sans rien perdre de sa présence d'esprit, ne disait que ce qu'il devait dire, de telle sorte que lorsqu'il eut épuisé ses aveux, Simonnet ne douta pas quelmmême ne connût toute la vérité.
— Ce que j'y vois de plus clair, fit-il pour conclure, c'est que Gilberte va mettre notre patience à l'épreuve et nous faire attendre sa résolution.
— Elle est dans son droit. Monsieur.
— Parbleu I vous en prenez à votre aise, mon jeune ami, reprit Simonnet qui se familiarisait avec la pensée que dans un délai pliB ou moins long, M. de Fosseuse serait son gendre. U faudra bien subir l'attente que nia fille vous impose, puisque les lois n'ont pas prévu la résistance prolongée des enfants et ne fournissent au père aucun moyen d'en avoir raison. Mais, pour un homme comme moi, accoutumé à mener rondement les affaires, tous ces retards sont bien irritants. Et je dois supposer qu'ils le seront pour vous aussi.
— Ohl moi, je me ferai toujours un devoir de me conformer à la volonté de M"* Simonnet, déclara François.
— Ne le lui dites pas trop souvent, vous encourageriez ses indécisions. Montrez-vous pressé, au contraire, plaign^-vous du retard qu'elle meta vous répondre; qu'elle soit convaincue que vous ten^ conmie moi, à ce mariage. Peut-être vos instances la toucherontelles et se décidera- 1- elle plus tôt.
— C'est que maintenant je n'aurai pas souvent l'occasion de il revoir. Puisqu'elle ne m'a pas agréé encore, mes visites ne peuvent être fréquentes; je devrai pour revenir attendre qu'elle m'appelle.
— Voilà ce que je n'admets pas, par exemple, protesta Shnonnct. Si vous voulez vaincre, il faut combattre. Si vous désertez tr(ç
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longtemps le champ de batsdlle, vous serez YÛncu. Venez, venez à tout risque; qu'on tous voie, qu'on vous entende, qu'on vous sente ardemment amoureux.
— Je m'expose à déplaire en me montrant trop. La remarque était juste et Simonnet en convint.
— Nous pouvons, du moins, faire naître des occasions de rencontre, les multiplier soit à Paris, smt même à Fosseuse. Mais, oui, à Fosseuse, fit- il, comme ravi de son idée. Pourquoi ne nous inviteriez-vous pas à aller y passer quelques jours? Il est assez naturel que Madame votre mère désire connaître sa future bru. Voilà un prétexte tout trouvé pour justifier votre invitation. Chez vous, vous verriez ma fille à toute heure sans qu'elle pût se plaindre de vos attentions et peut-être aussi la bonté de filadame votre mère et les splendeurs de votre demeure contribueraient-elles à hâter sa décision, à la rendre favorable.
François n'avait pas prévu cette mise en demeure que son interlocuteur lui signifiait avec le sans-gène d'un créancier qui, sous une forme ou sous une autre, entend exercer tous ses droits sur son débiteur. Mais, pour dire le vrai, elle ne lui déplut pas. Il avait senti trop vivement depuis quelques heures le charme de Gilberte pour en être déjà délivré. Ce charme opérait encore et lui rendait singulièrement agréable la perspective de la réunion imaginée par Simonnet pour activer les choses. Il était dans un de ces états d'âme où l'on ne regarde guère au delà de l'heure présente, et si sa raison lui conseillait de ne pas rechercher des satisfactions de sentiment, dont il ne pouvait jouir que d'une manière accidentelle, au prix même d'une capitulation de conscience, d'autre part, son admiration pour Gilberte l'incitait à ne pas s'en priver, alors qu^elies venaient à lui sans qu'il eût rien ùit pour se les procurer.
Et, de plus en plus captivé par l'adorable créature que la des-> tinée semblût n'avoir mise sur son chemin que pour lui en fsdre apprécier la grâce corporelle et la beauté morale et lui inspirer l'éternd regret de ne pouvoir se l'attacher par des nœuds sacrés, il inclinait de plus en plus vers le parti de s'en remettre au hasard du soin de dénouer l'étrange situation en laquelle il se trouvait.
— Je m'abandonne à lui, pensait-il. Il fait bien toutes choses. Là où il me ccmduira, j'irai.
Comme il venait d'étoufier sous cette réflexion la voix de la sagesse, parurent M""* Renard et Gilberte. Elles venaient le rejoindre, Gilberte ne voulant pas se donner l'air de le fuir pendant les quelques instants qui devaient s'écouler jusqu'à son départ. U n'y eut d'ailleurs entre eux aucune gêne. On n'eût pas dit qu'ils avaient échangé tant de graves explications ni qu'ils se fussent unis en vue d'un but déterminé, connu d'eux seuls par une convention
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secrète. La conversation, qui reprenait de plus belle comme avant le déjeuner, roula sur des objets sans rapport avec celui de la visite du marquis. Tout le monde y prit part, jusqu'au moment où Simonnet annonça que c'était l'heure de partir pour la gare.
On était plutôt en avance. Mais on en profiterait pour s'en aller par la route la plus longue et montrer à l'invité le pays qu'il ne connaissait pas. On iniûsta auprès de M*"" Regnard à l'effet de la décider à être de la partie.. Elle remercia et déclina cette offre que sa petite-fille et Fosseuse s'efforcèrent vainement de lui faire agréer. Par suite de sa cécité, les promenades étaient pour elle sans attraits. Elle préférait demeurer seule. En revanche, Gilberte dut accompagner son père et M. de Fosseuse. Elle monta en voiture avec eux, cachant tant bien que mal le petit émoi que lui causait par avance cette course, diirant laquelle elle aundt IL de Fosseuse pour vis-à-vis, et très résolue à tenir tète à son père si, pendant le trajet de retour, il s'avisait de la chapitrer pour loi arracher un consentement immédiat. Mais elle n'eut pas i se débattre contre lui. Les remontrances qu'elle redoutait ne se produisirent pas. Simonnet s'était dit que ce serait plus habile de ne pas la tourmenter et de laisser agir les impressions que nécessabement elle devait garder de la visite d'un brillant gentilhomme, jeune et séduisant, qui s'était efforcé de lui plaire.
Lorsqu'ils eurent vu partir le train qui l'emportait, ils remontèrent en voiture pour rentrer.
— Un mot, ma fille, dit alors Simonnet, et ce sera le dernier. Tu veux réfléchir avant de te décider, réfléchis donc. Seulement, sî tu comprends tes véritables intérêts et si tu trouves juste de me récompenser du dévouement que je t'ai prodigué depuis que tu es au monde, tu ne me la feras pas attendre longtemps ta décision et elle sera favorable.
Elle ne broncha pas en entendant son père parler de dévouemeit, alors qu'elle devait uniquement à celui de sa grand- mère tout ce ^u'il y avdt de bon en elle. Elle ne fut même pas tentée de lui rappeler que c'était surtout par défaut de tendresse et de sollidtude qu'il avait péché et s'était aliéné ce cœur qui ne demandait qu'à le i^érir. A quoi lui eussent servi les récriminations et les plaintes alors qu'il venait de lui prouver qu'elle n'était à ses yeux qu'un instrument dont il entendait se servir au profit de ses visées ambitieuses? Elle trouva plus digne de garder le silence; d'un signe de tète seulement, elle marqua qu'elle avût entendu et compris.
A Paris, la marquise de Fosseuse attendait avec impatience le jretour de son fils. Elle avait beau se dire que le voyage de François à Vemon n'aurait aucun résultat pratique, qu'un Fo^use ne pou* Yait s'allier à un Simonnet et que cette Gilberte, fût-elle aussi
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parfaite que le prétendait son père, il y avait, par suite de l'indignité de celui-ci, un obstacle insurmontable à l'alliance des deux familles, elle n'en subissait pas moins l'impérieux besoin de connaître ce que son fils aurait vu et observé dans cette maison dont les habitudes, Téducation, le rang de ceux qui l'habitaient dissimulaient la richesse.
Vainement, durant toute cette journée, elle s'était raisonnée et admonestée pour vaincre son inexplicable curiosité, elle en restait littéralement possédée, sans oser s'avouer qu'à son impatience se mêlait un espoir, l'espoir que dans les renseignements recueillis par son notaire sur Simonnet, il y avsdt eu peut-être une part d'exagération calomnieuse.
Quel que fût, au surplus, le mobile de son agitation, à partir de six heures du soir, — le train avait dû entrer en gare A cinq heurea et demie, — elle commença à ne plus tenir en plaœ, allant de la porte à la croisée, écoutant les bruits de la rue, tendant l'oreille au roulement dès voitures. Enfin , elle en entendit une qui s'arrêtait devant la maison. Elle devina son fils. Elle lui ouvrit elle-même, l'entraîna dans sa chambre et, sans le laisser souffler, l'interrogea.
— T'a- 1- on bien reçu? Quelle impression t'ont faite ces gens-làt Conserves- tu la même opinion sur le père?
— Il n^y a rien à y changer, hélas I répondit François.
— Et la fille? Tout son portrait, sans doute, lourde de corps el d'esprit comme lui et, comme lui, vulgaire, mal élevée?
— Non, non, tout le contraire, une créature délicieuse, belle, instruite, d'une rare distinction, ardente, pure, généreuse, une belle âme, pour tout dire, formée par une grand-mère en qui semblent réunies toutes les vertus, et qui l'a façonnée à son image. Ah ! chère maman, pourquoi M"* Simonnet est-elle la fille d'uft tel père?
Il était dolent, gémissant, comme désespéré, et H""^ de Fosseuse, en écoutant le récit de sa visite, dut concevoir une inquiétude et se demander s'il s'était subitement épris de cette jeune fille qu'il lui était interdit d'épouser.
La semaine suivante, arriva à Vernon une lettre de M''^ de Fosseuse. Sous la forme la plus cordiale, elle invitait le père, la fille et laîeule à passer quelques jours chez elle. En les laissant libres de fixer eux-mêmes la date de leur visite, elle les priait instamment de ne pas la retarder. Elle le leur demandait au nom de son fils. II était en ce moment au château; il y passait le temps des vacances
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que lui accordait tons les ans le ministre des afisûres étrangères. Mais son congé touchait i son terme. François espérait que M""" Gilberte daignerait venir avant qu'il ne fût parti.
Ayant provoqué cette invitation, Simonnet l'attendait et n'en fat pas surpris. En revanche» elle étonna Gilberte. La jeone fille sut même assez mauvais gré à François de cette tentative poar la contraindre à se rapprocher de lui. Après ce qu'ils sf étaient £t, il ne pouvait douter de sa répugnance à se prêter sans nécessité i une entrevue nouvelle. Elle ne comprenût pas qu'il eût négligé d'en tenir compte. A la réflexion, cependant, en se rappelant brs accords, elle en conclut que l'invitation, qui d'abord l'avait mécontentée, n'en était que la suite naturelle et logique, un moyen de prouver à son père le bon vouloir des Fosseuse et de gagner du • temps.
Du reste, sous quel prétexte eût-elle répondu par on refus i l'sdmable lettre de la marquise? Gomment l'eût-elle fait sans rendre suspecte aux yeux de son père la résignation apparente qne, d'accord avec François, elle avait reconnue nécessaire pour conserver sa liberté? Elle dissimula donc son étonnement. Sa grand-mère consultée, elle se déclara prête à partir avec son père, à la date qu'il fixerait Cette docilité enchanta Simonnet, acheva d'endormir ses défiances; il y vit la preuve que cette fille indomptable s'assouplissait, mollissait dans sa résistance, commençait à subir l'iofloence de l'amour et ne tarderait pas à se soumettre à ce qu'il avait exigé d'elle.
Telle fut sa satisfaction, qu'il ne s'offensa pas du refus obstiné qu'opposa M""* Regnard au désir qu'il lui exprimait de la toir accompagner Gilberte à Fosseuse. Elle avait objecté son infirmité, son grand âge, son horreur pour tout ce qui dérangeait ses habitudes et l'embarras que causerait sa pré^nce dans une maison étrangère. Il se rendit sans peine à ses raisons. Il fut convenu qu'il partirait seul, le surlendemain, avec Gilberte en laissant l'aïeule à li garde de sa femme de chambre, personne dévouée, accoutumée i lui donner des soins. L'absence des voyageurs devait durer trois jours. Une lettre de Simonnet les précéda à Fosseuse. Elle faisait part de ces décisions aux châtelains.
Quelles que fussent les résolutions de Gilberte, elle était singulièrement émue lorsque, quarante-huit heures plus tard, au cours de l'après-midi, elle arriva â Rouen, en compagnie de SioKmnet. Gomme le train entrait en gare, elle aperçut, debout sur le quai* François de Fosseuse. Il était venu à leur rencontre. Ce fut lui qui ouvrit la portière de leur wagon.
En cette minute qui les réunissait, déjà complices et alliés, en vue de la comédie qu'ils avaient imaginée pour tromper Simonnet,
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Gilberte ayant deviné à Tempressement de François, à l'expression de son regard qu'il se réjouissait de la retrouver et constaté qu'elle goûtait un plaisir égal au sien, comprit que, pour tenir le formel engagement qu'elle avait pris vis-à-vis d'elle-même, elle aurait à lutter non seulement contre le charme que portait en soi l'aimable héritier des Fôsseuse, mais aussi contre les entraînements de son propre cœur.
11 étdt au plus haut degré séduisant, ce jeune homme. Toute femme eût été fière de porter son nom, heureuse de l'avoir pour époux et de toute son attitude résultait pour Gilberte la preuve qu'à ce qu'elle pensait de lui, il le pensait d'elle. Cest là ce qui surtout la troublait. Décidée à ne pas l'épouser, condamnée' à feindre le contraire, comment parviendrait-elle à se défendre contre lui, sll n'apportait pas une volonté égale à la sienne dans cette résistance aux vues de Simonnet, en prévision de laquelle ils s'étaient entendus? Elle se l'était à plusieurs reprises demandé depuis la visite de François à Vernon. La question se posa plus impérieuse encore au moment où ils se revoyaient et ob le péril qu'elle redoutait devenait plus pressant.
Mais, de ce qu'elle éprouvait, il ne devina rien. Elle s'était armée de sang-froid et de calme. L'émoi de son âme ne se trahit ni dans ses yeux ni dans sa parole, même lorsqu'avec une effusion communicative dont elle ne pouvait suspecter la sincérité, il lui marqua ainsi qu'à Simonnet combien sa mère et lui étaient heureux de leur visite à Fôsseuse. La marquise n'était pas venue à leur rencontre ; mais elle avait chargé son fils de leur présenter ses excuses et ses regrets. Un incident domestique la retenait chez elle ce jour-là.
Dans la cour de la gare, une calèche attendait ainsi qu'un petit camion pour les bagages. Simonnet toujours remuant alla les désigner lui mêaoe à un homme d'équipe, pendant que sa fille montait en voiture avec François. Les jeunes gens durent à cette circonstance d'être seuls un moment.
— Il m'est très doux de vous revoir. Mademoiselle, déclara François, et ma mère est impatiente de vous connaître.
— Je suis touchée de vos sentiments. Monsieur, et de l'honneur que daigne me faire Madame la marquise. Mais pourquoi cette invitation si peu de jours après votre visite?
— C'est M. Simonnet qui en a eu l'idée. Me la suggérer c'était me l'imposer. D'ailleurs, n'était- il pas convenu que nous nous reverrions aussi souvent que l'exigerait le subterfuge auquel nous avons dû recourir?
— Il faut nous voir le moins possible, déclara simplement Gilberte ; cela vaudra mieux.
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François ne releva pas le propos, soit qu'il n'eût rien à y répondre, soit qu'il craignit de dévoiler les impressions contradictoires dont S0Q cœur était agité. Epris de Gilberte dont la grâce et Fesprit I^avaient captivé dès leur première entrevue, il ne se le dis^mulait pas plus à lui-même qu'il ne l'avait dissimulé à sa mère. A la suite de ses confidences, la mère et le fils, depuis trois jours, touroaioit et retournaient dans leurs entretiens, à l'effet de |a résoudre à leur gré, la question de savoir si les obstacles qui leur avaient para s'opposer au mariage de François avec Gilberte étaient iavincibles.
Dans ce débat, l'un apportait avec sa fougue juvénile les arguments que peut inspirer k un cœur d'amoureux le désir de réaliser ce qu'il considère comme son bonheur ; l'autre les préoccupations d'une mère soucieuse de l'avenir de son fils et qui ne fuit qa'i Fegret l'occasion de rendre cet avenir tel qu'elle l'a rêvé. Le fils n'avait en vue que les dons qui lui étaient apparus dans la délicieuse créature à laquelle il songeait sans cesse ; la mère se disait qu'à ces dons de nature, qui avaient charmé son fils s'ajoutait une immense fortune bien faite pour en relever le prix. Les conditions qu'elle avait toujours considérées comme indispensables pour assurer le bonheur de François, elle les trouvait réunies là, sauf une seule : l'honorabilité du père. Que cette condition manquât, c'était ctrtes grave. Mais était-ce suffisant pour rendre ce mariage impossible et ^and elle pouvait d'un seul coup délivrer la mémoire de son mari et la carrière de son fils des nuages qui les obscurcissaient, devait- ' elle, par un excès d'exigences et de rigorisme, repousser ce moyen de redorer le blason des Fosseuse? François, de plus en plus disposé à répondre négativement, se payait de ndsons tirées moins encore de son intérêt que de ses sentiments. Sa mère semblait se langer à son avis; puis, comme se reprenant, elle s'écriait ;
— Mais ce père, ce malheureux père, comment l'accepter î
— Ce n'est pas lui que j'épouserais, objectait François.
— Non, sans doute, mais quelque chose de sa mauvaise réputation ne rejaillîra-t-il pas sur nous?
Durant trois jours et encore que la marquise et son fils n'eussent pas causé d'autre chose, la question qu'ils discutaient n'avait pas fait un pas ni dans un sens ni dans un autre, lis en étaient toojoors aux mêmes indécisions. Leurs stériles entretiens se dénouaient par des mots que prononçait la mère en soupirant.
— Quel dommage que ce M. Simonnet soit un malhonnête &omme I Enfin, il faudra voir.
Quand donc Gilberte arrivait au château de Fosseuse, sur la foi d'un accord auquel, bien qu'elle regrettât d'être contrainte d'y souscrire, elle avait souscrit sans pensée de retour, ceux qui se préparaient â l'y recevoir étaient moins résolus qu'elle â le terir
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pour irrévocable. Ils souhaitaient et espéraient quelque circonstance inattendue qui rendrait possible ce qui d'abord leur avait semblé irréalisable.
Si le tèteà-téte ménagé par Simonnet aux jeunes gens, dès l'arrivée à Rouen, se fût prolongé, la suite de la conversation eût révélé peut-être à Gilberte ces espoirs inavoués. Mais, après avoir retiré ses bagages et tandis qu'on les chargeait sur le camion, Simonnet était monté à son tour en voiture. Sa présence avait coupé court à un plus long échange de paroles confidentielles. Gilberte ne put soupçonner que la résolution définitive de la marquise restait suspendue, subordonnée aux jugements qu'elle porterait sur sa jolie visiteuse, lorsqu'elle la connaîtrait autrement que par les yeux de son fils.
La voiture eut promptement traversé la ville. Au delà des bar^ rières, elle s'engagea le long des rives de la Seine toutes baignées de soleil. A sa gauche, Gilberte pouvait admirer le miroir étincelant des eaux, à sa droite, des maisons riantes auxquelles des prés faisaient un cadre d'émeraude et que dominaient des hauteurs boisées. Au bout d'une heure, on tourna pour prendre un chemin montant, au sommet duquel, sur un vaste plateau, on vit surgir d'entre la masse assombrie des arbres d'un parc les cimes ardoisées du vieux manoir de Fosseuse. On y accède par une longue avenue formée d'une quadruple rangée de hêtres, barrée à son extrémité par une haute grille en fer forgé qui marque l'entrée de la cour d'honneur. Sur toute la largeur de cette cour, le château déroule sa façade monumentale. De chaque côté deux ailes en retour, d'une architecture identique, achèvent de donner à l'ensemble de ces constructions une physionomie grandiose.
Gilberte, déjà séduite par la beauté silencieuse des bois qui les entourent, fut très impressionnée par ce qu'elles gardent d'évocateur des temps d'autrefois, durant lesquels la famille de Fosseuse connut l'opulence et la gloire. Mais, ce qui la frappa plus encore et lui serra véritablement le cœur, c'est le voile d'abandon et de vétusté à travers lequel elle pouvait deviner la grandeur de ces jours disparus. Sur les murs dégradés, sur la façade grisâtre toute sillonnée des traces de l'eau des pluies, sur les toitures moussues, dans les plates- bandes du parterre, où ne se voyaient que de rares fleurs et jusque sur les caisses des orangers, brisées par places et décolorées, elle lisait la longue et toujours vivante détresse des habitants de ce domaine.
Cette impression douloureuse allait s'accentuer plus encore, à son entrée dans le château, au spectacle des pièces peu ou mal meublées, de leurs plafonds noircis, de leurs tentures fanées. Elle reconnut que son père avait eu raisoh lorsque, en lui parlant pour
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la première fois de cette demeure, il Fayadt appelée le château de la misère. L'idée lui vint qu'il était bieu ironique et regrettaUe que la fortune qu'elle possédait ou devait posséder un jour et dont elle ne saurait jamais que faire n'appartint pas aux châtelains de Fosseuse, qui auraient pu l'employer plus utilement qu'elle. En songeant que si elle eût été la fille d'un homme digne d'estime, elle serait devenue sans doute la femme de François, elle regrettait de ne ponvoir disposer de tout son bien en sa faveur.
Loin de dissiper ces impressions qm étaient aussi profondes que spontanées, l'accueil qu'elle reçut de M"* de Fosseuse les accrut et les rendit plus poignantes. En la voyant descendre de voiture, la marquise était venue vers elle. Simple, souriante, la dévisageant d'un regard affectueux, elle lui avait ouvert les bras. Si, durant cette courte étreinte, Gilberte n'eût été retenue par ce qu'elle savait du passé de son père, si elle avait pu céder au mouvement de son cœur, elle se fût écriée :
— Je serai heureuse de devenir votre fille. Madame.
Et ce cri, c'est moins encore l'attrait exercé sur elle par François de Fosseuse qui le lui eût arraché que l'ardent désir dont elle se sentait brusquement saisie d'entrer, comme une Providence, dans cette maison si longtemps victime des tourmentes, d'en réparer les ruines, d'y répandre ses bienfaits et de verser da bonheur dans ce cœur maternel où elle découvrait d'inextinguibles trésors de tendresse, prêts à se prodiguer pour la jeune fille qui consentirait à devenir la compagne de François.
— Rêves que tout cela, se dit-elle bientôt. Il faut m'en défendre et n'y plus songer.
Elle revenait à ses résolutions premières, de plus en plus convaincue que la fille d'un Simonnet ne pouvait, en aucun cas, s'allier à la famille de Fosseuse. Ce n'était pas l'avis de son père qu'excitait et encourageait dans ses desseins la grâce de l'accueil que ^ fille et lui venaient de recevoir.
On leur avait donné des chambres voisines l'une de fautre. Gomme Gilberte entrait dans la sienne pour changer de robe, son père vint l'y rejoindre.
— Eh bien, qu'en dis-tu? s'écria-t-il. Est-ce assez superbe ici? Gomprends-tu quelle résidence admirable on peut faire de ce château avec cent mille francs bien dépensés! Et que de satisfactions pour la souveraine de ce royaume! Marquise, châtdaine, riche à millions et femme d'un garçon charmant... Tu serais difficile si tu refusais et j'espère bien qu'avant que nous ne partions d'id, tu auras dit un bon oui. Nous l'attendons tous a^^c impatience.
— Je ne suis pas aussi pressée que vous, mon père, répondît-
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^e froidement. J'entends, je vous le répète, ne me prononcer qu'à mon heure et je suis loin de m' engager à donner une réponse afiSrmative. Je vous n^ppelle que vous m*avez promis de me laisser libre.
— Quant aux délais, oui, mais non quant à la décision finale. Je ne m'accommoderais pas d'un refus, je t'en avertis.
Cette signification brutale d'une volonté qu'elle ne voulait pas subir la mit hors des gonds. Elle oublia qu'elle s'était promis de ruser. Emportée par un souci de dignité dont elle n'était plus maîtresse, elle reprit :
— Vous persistez donc à vouloir me marier malgré moi?
— Je persiste à vouloir un mariage qui m'est utile pour mes affaires et qui assure ton bonheur.
— Vous ne pouvez me l'imposer et je ne vois pas ce que vo«ui feriez si je refusais définitivement.
— Ce que je ferais, ce que je ferais...
II répéta deux fois ces mots, bégayant de colère, le sang au visage, comme s'il allait éclater. Puis, après un court silence et devenu plus calme, il continua :
— Ce que je ferais, c'est bien simple. Comme si François de Fosseuse ne parvenait pas à t'arracher ton consentement, je le tiendrais pour ton compUce ou pour un sot indigne de toute pitié, je le traînerais devant les tribunaux, pour l'obliger à acquitter la dette de son përe« w>
Gilberte haussa les épaules, murmurant raiHeusement :
— Encore cette menace! M. de Fosseuse ne vous doit rien; le procès que vous lui feriez, vous le perdriez. Vous ne pouvez rien contre ce jeune homme.
— En es-tu sûre? demanda Simonnet, devenant railleur à son tour. Connai»-tu les pièces que j'ai dans les mains, les lettres du père, terribles, oui, terribles, entends- tu? accablantes pour sa mémoire, pour le nom que porte le fils. Je les ferai lire à François^ si tu le veux, et c'est lui qui te dira si je ne peux rien...
Cette menace eut raison de l'emportement que Gilberte n'avait pu maîtriser. Elle cooqprit qu'en bravant son père, en l'irritant^ elle avait commis une faute. Elle ne s'appliqua plus qu'à la réparer.
— Mais, enfm, si le refus venait de moi, interrogea-t-elle radoucie, de moi seule, serait-ce juste d'en demander compte à M. de Fosseuse, de l'en punir?
— Juste ou non, c'est lui qui en pâtirait, lui et sa mère du même coup, et je ne leur laisserais pas ignorer qu'ils seraient les vict'unes de ton î(A entêtement.
Elle ne se troubla pas outre mesure de ce langage. Elle pénétrait
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la pensée de son père, elle pressentait qa'il cbecchait surtout à l'effrayer. Mais elle n'en était pas assez sûre pour le poasser à bout en persistant dans une résistance ouverte et prématurée.
— Epargnez-vous et épargnez- moi les menaces, dit-elle; elles sont hors de propos, puisque je ne vous ai pas fait connaître ma réponse définitive. Vous m'avez accordé un délai, j'entends en user et je vous rappelle votre promesse. Vouloir m'obliger à me prononcer avant notre départ d'ici, ce ne serait pas la tenir.
Il ne répondit pas, ne trouvant aucune objection à opposer & ce raisonnement. 11 sortit sans ajouter un mot à ce qu'il avait dit. Le battement de la porte qu'il refermait avec violence fut le seul témoignage de l'irritation qu'excitait en lui son impuissance à briser la volonté qui se mettait en travers de sa route. Lorsque quelques instants après, il descendit au salon, son visage ne gardait plus trace de sa colère. Incapable de contenir son premier mouvement, il lui fallait peu d'instants pour se dominer. Gilberte qoi, par ce côté, lui ressemblait, s'était apaisée aussi. Ni M"''' de Fosseuse, ni François ne soupçonnèrent 'le débat qui s'était élevé, soos leur toit, entre leurs hôtes.
La visite du château, une longue promenade dans le parc, une station à la ferme emplirent les heures de l'après-midi et audèreot à attendre le soir. Durant presque tout le temps, Gilberte resta en tète-i-tète avec M'^* de Fosseuse. Elles marchaient ensemble en avant. Son père et François, comme s'ils se fussent entendus à cet effet, affectèrent de ne pas se mêler à l'entretien des deux femmes. Simonnet en espérait des résultats décisifs et inunédiats; il ne pouvait croire que sa fille ne se laissât pas captiver par la bonne grâce de la marquise. François, de son côté, avait voulu donner à sa mère l'occasion de se convaincre qu'en lui vantant les mérites exceptionnels de cette jeune personne, il n'avait rien exagéré.
Bien loin de lui supposer de telles intentions, persuadée que tout ce qui se passait n'était que comédie et que l'accord conclu trois jours avant entre elle et François tenait toujours, Gilberte se laissa aller aux entraînements de sa nature, se montra tdle qu'elle était, grave au besoin, enjouée quand il le fallait, spiritueUe toujours, sans se rendre compte qu'elle était, de la part de la marquise, l'objet d'une véritable enquête et que les diverses questions qui lui étaient posées n'avaient d'autre but que de la contraindre à se faire connaître en y répondant.
Très habile dans l'art d'interroger. M""' de Fosseuse obtint de sa jeune invitée, sur sa famille, son éducation, sa manière de vivre, de voir, de sentir, tous les renseignements qu'elle soubûtait* 11 n'y eut que de rares et lointaines allusions aux projets de mariage. Mais, sur tout le reste, Gilberte, en quelques heures, se
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révéla si complètement qae la marquise dut se confesser que. les louanges prodiguées par son fils à M"' Simonnet» quand il parlait d'elle, étaient toutes méritées.
Cette découverte ne pouvait qu'accroître ses regrets et ses hésitations. De nouveau, elle déplorait la mauvaise réputation du père, et, tout en s'avouant qu'elle constituait un obstacle, elle se demandait de plus en plus s'il n'existait aucun moyen d'en conjurer les conséquences.
S'étant trouvée seule avec son fils pendant que ses invités, rentrés dans leur chambre, s'habillaient pour le dtner, elle lui fit part de ses impressions.
— Elles sont donc favorables à M^^^ Gilberte, constata-t-il; j'en étais sûr. Dès lors, chère maman, que décidez -vous 7
La réponse de la mère ne fut qu'un aveu nouveau de son incertitude.
— Que veux-tu que je décide et que veux-tu que je te dise? Elle a tout pour elle, cette jeune fille : la grâce, la distinction, cet ensemble de qualités morales qui sont la condition du bonheur dans le mariage ; en outre, elle est assez riche pour t'assurer une grande existence; elle me plaît de tous points, et s'il n'y avait qu'elle... Mais il y a le pèrel... Que n'est-elle orpheline? Gela arrangerait tout.
— Malheureusement, nous ne pouvons attendre, pour prendre un parti, que le père soit mort, objecta François en souriant.
— Ne pourrait- on lui faire comprendre qu'il est le principal obstacle au mariage de sa fille? insinua M"** de Fosseuse, lui suggérer l'idée de quitter les affaires, de vivre à l'écart, de se faire oublier?
— Voilà ce à quoi il ne consentira jamais. Il ne s'est jamais senti plus jeune, plus actif; il nourrit des ambitions désordonnées; il se croit destiné à accomplir de grandes choses. Pour les accomplir, il compte sur une belle alliance que son argent lui assurera. Il protesterait si nous lui demandions de dételer; il n^y fut jamais moins disposé.
— Oui, et c'est bien là ce qui m'épouvante et me fait hésiter. Mais, toi, que penses-tu ?
— Si je ne prenais conseil que de moi-même, répliqua-t-il résolument, j'épouserais M'^*" Simonnet puisque je l'aime... Je l'ai aimée en la voyant et je la sais digne de mon amour. Biais je ne l'épouserai pas malgré vous, ma mère. Vous m'avez élevé dan& l'obéissance; en toutes les circonstances où j'ai eu à me prononcer, je ne l'ai fait qu'après avoir pris votre avis et d'accord avec vous. Je n'entends pas me conduire autrement aujourd'hui.
— Tu me mets dans un cruel embarras, mon pauvre enfant» murmura- t-elle.
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— Le mien n'est pas moindre que le vôtret ma mère, reprit François, et il se complique de toutes lés craintes (pie les diapQâtions de M"^ Simonnet me font conœvoir. Si je demandais sa main, ne me beurterais-je pas à on refus? Rappelez-vous ce qu'elle m'a dit; je vous Tai répété.
La marquise eut un geste de doute.
— Ce qu'elle t'a dit, je ne l'ai pas pris au sérieux, fit- elle. C'est un trait de dignité, une preuve de sa loyauté, une manière de noos convaincre qu'elle désapprouve les moyens indélicats auxquels a recouru son père pour la jeter dans tes bras, et qu'elle y est restée étrangère. Mais persévérerait-elle dans son refus devant tue demande formelle de notre part? Je ne le crois pas. Où troinreraitelle jamais un mari qui te vaille, une alliance mieux faite pour la flatter; et si nous passions l'éponge sur le passé de son père, est-il vraisemblable qu'elle se montrerait plus difficile que nous?
— Son langage a été cep^idant bien net.
— 11 lui fait honneur; mais je doute que ce s<Ht son dernier mot. Du reste, on peut s'en assurer; je causerai avec elle...
François interrompit sa mère.
— Ah I prenez garde, chère maman ; si vous tous décidez à l'interroger, mesurez vos paroles. Lui liûsser deviner que no&s ne tenons pas pour définitives les intentions dont elle m'a fait part, ce serait lui avouer que les nôtres demeurent sutxNrdonnées au siennes; ce serait presque un engagement anticipé, car eofis^si répondant à vos questions et malgré ce qu'elle m'a si positivemeot déclaré, elle c(msentait à devenir ma femme, n'auriez-TOos pas perdu le droit de lui objecter que c'est nous qui ne voulois pas)
L's^gument frappa M"* de Fosseuse.
— Sois sans inquiétude, dit-elle. Si je cause de ces choses aiec M"*" Sinionnet, je serai prudente.
Elle comprenait, en efiet, en quelle situation délicate elle se trouvait. Jusqu'à ce moment, elle était censée ne savoir qu'une chose, c'est que son fils et Gilberte, reconnaissant qu'ils ne pouvaient se marier, s'étaient mis d'accord pour tromper Simonnet ^ conjurer, en gagnant du temps, les poursuites judiciaires dont 3 menaçait, en cas de refus, la famille de Fosseuse. Elle n'avait qu'on moyen de prouver qu'elle adhérait i cet arrangemrat, c'était de garder le silence envers Gilberte, ou tout au moins de se borner Ib remercier de sa généreuse résolution.
Aller plus loin, l'interroger, se montrer soucieuse de connattreb pensée véritable de la jeune fille et ses sentiments intimes, c'était lui donner à entendre qu'elle, la mère, n'approuvait pas l'accord auquel son fils avait prêté les mains et que loin de considérer le mariage comme impossible, elle souhaitait de découvrir le we^
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d'en fsdre une réalité. Or, tel n'était pas encore le yœu de la marquise; elle demeorait incertaine. Les mérites de la fille qui lui étaient apparus dans tout leur éclat l'attiraient et l'indignité du père l'éloignait. Séduite par la fortune qui s'offrait à son fils, il lui suffisait d'en étudier l'origine pour redouter de l'en voir jouir; elle voulait et ne voulait pas, se débattait parmi tant de causes de réflexions confuses et contradictoires, sans parvenir à prendre un parti.
Quant à François, il avait pris le sien. Il n'attendait pour l'exécuter que le dernier mot de' sa mère. Lorsqu'elle se sersdt prononcée, et si sa réponse finale était telle qu'il la souhaitait, il aborderait résolument Gilberte, ne lui dissimulerait rien de ses sentiments, s'attacherait à vaincre ses scrupules et la supplierait de se rendre.
« Je vous aime, lui dirait-il, je n'aimerai jamais que vous et je suis sûr de vous devenir cher; nous pouvons donc être heureux. £n ces conditions, nous refuser l'un à l'autre, ne serait-ce pas folie? »
Et avec la belle confiance de la jeunesse, il ne doutait pas du succès, de plus en plus persuadé que la Providence n'avait pas mis sur son chemin cette rare créature pour la lui ravir aussitôt.
Le soir venu, un peu après sept heures et comme le premier coup de la cloche annonçant le dîner s'était déjà fait entendre, la marquise, sa toilette achevée, descendit au salon* Elle désirait y être la première pour y recevoir ses invités. A sa grande surprise, elle y trouva Simonnet. Un peu raide et comme endimanché dans son frac qui semblait avoir été fait pour la circonstance, cravaté de blanc, un large ruban violet à la boutonnière, il était assis près d'une croisée par laquelle entraient les derniers rayons d'un clair soleil de juillet, il lisait un journal. En voyant M*' de Fosseuse, il se leva et vint vers elle, souriant, empressé.
— Très heureux de me trouver un moment seul avec vous. Madame. L'occasion de causer librement ne s'est pas encore présentée et j'en avais cependant grande envie.
« Nous y voilà », pensa- t-elle* Et tout haut, elle dit :
— J*ai le même désir que vous et je suis à votre disposition. Elle n'éprouvait aucun embarras, son rôle lui étant tout tracié
par ce qu'elle savait de l'entente de son fils avec Gilberte et consistant à paraître consentante à leur mariage.
— Avant tout, Madame, reprit Simonnet, quelle opinion, maintenant que vous connaissez ma fille, avez-vous d'elle?
— L'opinion qu'en ont certainement tous ceux qui la connaissent, répondit la marquise en s'asseyant et en désignant à Simonnet un fauteuil. Elle est bien telle que je la supposais d'après
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ce que m'en avait dit mon fils et je comprends sans pme qu'il soit sous le charme. Elle me plaît plus que je ne puis l'exprimer.
— Elle vous parait donc digne de lui?
— Il ne pourrait trouver mieux.
— Alors» TOUS ne voyez aucun motif de vous opposer à lear mariage?
Gomme elle semblait hésiter à répondre, il poursuivit d'on accent d'insistance :
— En voyez- vous un?
— J'en vois un, Monsieur, la différence des situations de famille. Il suffirait, si j'étais libre de ma volonté, à me dicter, malgré les mérites de M*^^ Simonnet, une réponse négative. Mais je ne suis pas libre; je dois courber le front sous vos exigences et dans ces conditions, en même temps que pour la forme au moins je doDoe mon consentement, je dois remercier le ciel qui a doté de taot de vertus visibles la bru qui m'est imposée.
Il ne releva pas ce qui, dans cette réponse, pouvait être interprété comme un reproche; il feignit de n'avoir entendu queceqoi flattait en lui l'orgueil paternel.
— Je suis heureux et fier de vous entendre parler ainsi, dit-il; et, puisque nous voilà d'accord, il ne nous restera qu'à nous entendre définitivement sur les clauses du contrat que je vous ai d'ailleois indiquées, et qu'à fixer la date des noces*
— Mais M^*^ Gilberte n'a pas encore donné son avis, objecta la marquise un peu incpiiëte de se sentir engagée.
— Elle le donnera tel que nous le souhaitons, affirma Simonnet
— Mais encore faut-il attendre qu'elle l'ait donné. Tout ce qne nous déciderions avant ce consentement nécessaire serait superflu.
Il fut obligé d'en convenir. Il le fit de mauvaise grâce, s'exaspérant intérieurement de la résistance de sa fille, alors que, du cité des Fosseuse, tout marchait comme sur des roulettes. Pois, en homme qui veut battre le fer quand il est chaud, il ajouta :
— M'autorisez-vous, Madame, à lui dire que vous m'avez demandé sa main?
— Oui, Monsieur, je vous y autorise.
Leur colloque fut interrompu. La porte s'ouvrait et Gilberte apparut au seuil du salon, jolie et fine à miracle dans une robe blanche qui montrait ses bras nus jusqu'au coude et la naissance des épaules. Elle tenait à la main une gerbe de roses blanche, que François venait de faire déposer dans sa chambre. Toute sap^sonne révéladt tant de distinction, ses yeux tant de pureté, son front tant d'intelligence, que W^"" de Fosseuse, littéralement éblouie, subit une impression pareille à celle qu'avait subie son fils lors de sa visite à Vernon ; regardant Simonnet, elle se demandait quel caprice
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de la nature avait donné à cet être vulgaire et quasi grossier cette enfant merveilleusement douée, en qui semblaient être réunis tous les dons d'une race aristocratique, dont aucune mésalliance n'aurait altéré le sang.
(( Il n'y a pas à dire, pensait-elle, ce serait là une belle fleur à greffer sur l'arbre des Fosseuse. »
Et cette sensation déjà ressentie à l'arrivée de Gilberte s'accrut encore lorsque, s'approchant d'elle, la jeune fille, comme entraînée par une irrésistible sympathie, parut offrir naturellement son front à ses baisers.
— Vous êtes adorable, ma chère petite, murmura la marquise en l'embrassant.
Relevant les yeux, elle vit son fils. Il était entré derrière Gilberte; il n'avait rien perdu de cette scène; il semblait en jouir, et, dans son regard, sa mère lut cette question?
— Allez -vous me la refuser?
Pendant le dîner, durant les heures qui suivirent et jusqu'au' moment où l'on se sépara, l'attitude et le langage de M"* Simonnet contribuèrent à fortifier les sentiments qu'elle avait inspirés à la mère et au fils. Simonnet ne s'y méprit pas. Il acquit la coaviction que le consentement des Fosseuse se doublât maintenant d'une Réelle satisfaction, qu'ils lui pardonnaient de leur avoir fait violence, et qu'ils seraient bien déçus si sa fille se refusait. Aussi, lorsqu'il se retrouva seul avec elle, ne résista-t-il pas au désir de la chapitrer une fois encore pour lui arracher le mot décisif. Mais, dès la première phrase, elle l'arrêta :
— Ahl de grâce, mon père, supplia- 1- elle, ne recommençons pas. Je veux réfléchir encore. Je vous répondrai dans quelques jours, quand nous serons rentrés à Vernon.
Il se le tint pour dit et la laissa seule. Mais il ne doutait guère plus de la réussite de son projet. Il en aurait douté moins encore, s'il avait entendu les propos qu'échangeaient, au même moment, M"' de Fosseuse et son fils.
— Epouse-la donc, puisque tu l'aimes, disait la mère; je suis vaincue, je n'ai pas le courage de m'opposer à ton bonheur, encore que j'aie lieu de cr^dndre que le passé du père ne vienne souvent le troubler.
— Merci, merci, mère chérie, répondait François, le regard rayonnant.
Et, soudain, anxieux, il reprenait :
— Pourvu que ce ne soit pas elle qui, maintenant, me refuse.
Ernest Daudet.
AUX CONFINS DU DÉSERT DE SYRl
d'après l£ journal de route de h. honoré
Grâce à la facilité des communications actaelles, à la rapidité et i la diminution du prix des transports, un nombre toujoars croissant de pèlerins se rend, chaque année, en Terre-Sainte; et les personnes trop occupées ou trop peu fortunées pour faire ce voyage, penvenl s'en dédommager, dans une certaine mesure, en lisant, dans les récits des touristes ou même dans des guides fort complets, la description exacte des lieux consacrés par la Vie et la Passion du Sauveur.
Mais si Jérusalem et la Palestine, •— c'est-à-dire la longue bande de terre comprise entre la Méditerranée d'une part et le Jourdain et k mer Morte, d'autre part, — sont aujourd'hui bien connues, on n'en saurait dire autant de la région située à Test du Jourdain et confîoan: au désert de Syrie. Jusqu'à une époque récente, bien peu d*&iropto y ont pénétré; et aujourd'hui encore, il est, dans cette contrée, beaocoup de localités que les chrétiens peuvent difOcilement visiter; car £ serait imprudent de s'y aventurer sans des intelligences avec te tribus, et surtout sans la protection d'une forte escorte.
Au commencement de mars 1903, M. Frédéric Honoré, trop bien connu dans le monde des affaires et dans la société parisienne ponr qu'il soit nécessaire de le présenter aux lecteurs du Correspon(UnU se rendit par FÉgypte à Jérusalep, afin d'y passer la semaine sûnle. Gomme tous les pèlerins, il séjourna dans les Lieux saints, ?isitale Saint-Sépulcre, la ville et les environs de Jérusalem, et assista aoi solennités religieuses de Pâques. Mais, tandis que les pèlerins, m fois ces visites faites, considèrent leur voyage comme terminé et reprennent le chemin de l'Europe, l'ambition de M. Honoré allait plus loin; il voulait s'associer à une caravane, aller à Test du JourdMn,et explorer une région qui recèle tant de trésors archéolo^ques, tanlde ruines, romaines ou autres, à peu près inconnues.
Ce voyage n'est pas sans difficultés ni sans danger. Longo^ courses à cheval, par un soleil brûlant ou par un vent terrible, nonrriture mauvaise et incertaine, eau parfois détestable ou insuffisante, coucher sous la tente par des nuits aussi froides que les après^ sont torrides, absence ou insécurité des routes, toutes ces épres^ inévitables étaient d'avance acceptées résolument par nos voyageurs : mais comme ils en furent dédommagés par tout ce qu'ils vii«ûi et apprirent au cours de cette exploration! .
AUX GOHFU» DO DI8CRT DB STRII 1107
Chaque joar, pendant la halle du déjeuner, ou, le soir, sous la tente, M. Honoré écrivait à ses enfants, leur racontant l'emploi et les aventures de la journée, leur décrivant les lieux qu'il avait visités et les impressions qu'il ^n conservait. Ces lettres, expédiées quand l'occasion s'en présentait, arrivèrent pourtant à leurs destinataires. Nous avons obtenu de l'obligeance de la famille Tautorisation de faire sortir quelques-unes de ces lettres du cercle intime auquel elles furent adressées. S'il semble inutile de reproduire celles qui parlent de l'Egypte, de Jérusalem et même de la Galilée, on ne lira pas, croyonsnous, sans intérêt le récit du voyage à Test du Jourdain et de la mer Morte, jusqu'aux conOns du désert de Syrie.
La caravane qui partit de Jérusalem comptait, outre Tescorle, huit voyageurs, les PP. Jaussen, Fernandez et Brooks, dominicains, de l'école des Études bibliques ; deux professeurs ecclésiastiques, MM. H... et C..., venus de France; un Français, professeur de droit au Caire, M. M...; un jeune étudiant, H. B..., et enQn M. Honoré.
L'avant-veille du départ, ce dernier écrivait à ses enfants : « Nous voyagerons sous la conduite de ces chers compatriotes qui soutiennent l'honneur de la France dans leurs études bibliques, " — de ces Dominicains savants et courageux qui ont fondé cette école spéciale du couvent de Saint-Étienne, pour répondre, au point de vue catholique et français, à tous les travaux protestants des exégètes allemands et anglais, avec une science complète de tout ce qui s'apprend* seulement sur place*
« Les supérieurs, comme le P. Lagrange et le P. Séjourné, ont une notoriété aussi grande chez les Bédouins du désert qu'à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, et être enrôlé comme volontaire dans un voyage d'études des Dominicains de Saint-Etienne est une faveur dont je leur garde une profonde reconnaissance. »
Ce fut le lundi de Pâques, 13 avril 1903, que la caravane se mit en route :
Il est sept heures du matin quand nous quittons Jérusalem, écrivait M. Honoré, le jour même du départ. Nos tentes, avec nos moucres, sont, depuis le grand matin, en route pour le campement du soir vers Jéricho. Nous n'avons gardé avec nous que deux de nos hommes. Mais notre troupe s'est renforcée de trois cavaliers, M. M., le médecin de Thôpital françûs, et H. S., le fils du consul de Damas qui est attaché au consulat général, escortés d'un cawas. Ils profitent des aimables relations du grand muphti avec M. B ,
1103 AUX GOiNFlflS DU DÉSERT DE STRIE
notre consul général et avec le P. Jaussen pour voir Nebi Moussa (le tombeau de Moïse) pendant les fêtes arabes.
Nous passons par Béthanie et suivons la route de Jéricho.
Au bout de deux heures environ , nous prenons à droite dans la montagne et nous suivons une série d'ondulations de ce sol pdé qui forme le désert de Juda, et, plus nous avançons, plus nous trouvons de petites colonnes d'une demi-douzaine d'Arabe à [ued ou avec des ânes, qui parussent se rendre par toutes sortes de directions vers le Nebi Moussa. Quelques femmes seulem^it se voient les accompagnant.
Enfin, en contre- bas d'un sommet qui l'abrite du terrible vent d'est, nous découvrons une construction basse et carrée couverte en terrasse; elle est jaune comme le sol nu qui la porte. Tout alentour sont quantité de gens accroufûs et d'animaux au piquet.
On se rassemble; le cawas et le P. Jaussen prennent la tète et nous nous présentons en bon ordre devant tous ces fanatiques un peu surpris de voir des roumis en pareil lieu.
Nous nous arrêtons et nous attendons que la reconnaissance de notre troupe soit faite. Le P. Jaussen revient pour nous dire de mettre pied à terre.
Aussitôt les chevaux sont rassemblés par nos moucres et notre petite troupe marche vers la porte de l'enceinte carrée qui s'offre à nous. On nous fait passer rapidement et on nous conduit à une chambre haute ob les prêtres musulmans nous réservent le plus souriant accueil et nous offrent l'inévitable limonade avec le café. ' Bientôt on nous annonce le dîner dans une chambre voisine. En effet nous voyons là, par terre, au milieu des nattes, un immense plai de cuivre sur lequel se trouve un amas de riz et un autre de morceaux tout petits d'os et de chair noire que son affreux goût de suint nous annonce être du mouton.
Ou s'assied joyeusement, mais là commencent les difficultés. Faute d'habitude, Je pique un de mes éperons dans le fond de ma culotte et j'en éprouve une douleur profonde en pensant que cette culotte ne doit me quitter ni jour ni nuit pendant toute la caravane et que les sacoches de mon cheval ne me réservent aucune rechange I II y a des moments pénibles comme cela dans la vie oii l'on n'a pas peur pour sa peau, mais pour son pantalon.
S'asseoir, c'est déjà bien; msds avoir le b.*as assez long pour enfoncer sa main dans le riz et en faire adroitement une boulette avec ses doigts, la transporter sans désastre jusqu'à sa boucbo et renouveler cet exercice avec des morceaux de mouton autant de fois qu'il faut pour se nourrir I Gela, pour la première fois, vous tourne et la tête et le cœur. Ensuite on s'habitue ..
iUX CONFINS DU DtSBRT DE STRIE lt09
Nous retournons au divan oii trois petites fenêtres nous permettent de Toir les pèlerins entassés dans la cour étroite au milieu de laquelle est le Nebi ou Tespëce de mosquée, formant au centre un pâté carré avec sa coupole écrasée. Sur le pourtour intérieur de l'enceinte, il y a des b&timents bas ob Ton vend des sucreries dont les Orientaux sont si friands et où grouille une foule confuse sous des bouts de toile tendus d'un mur à l'autre. Enfin quelques gaillards se mettent à rugir en cadence, d'autres tapent des mains, d'autres encore brandissent des sabres et des fusils et tous ces hommes s'exdtent peu à peu et s'entraînent en une espèce de procession qui {ùéUne sur place, puis tourne lentement dans la cour, s'arrête, s'apaise et recommence sans qu'on puisse comprendre pourquoi; et les muphtis de continuer & nous faire paisiblement les honneurs de la chambre baute ob nous sommes toujours soigneusement renfermés.
Mflds, tout d'un coup, les volets claquent, l'sdr s'obscurcit et un vent de sable couvre le pays en un clin d'œil. Nous voyons au dehors nos pauvres chevaux la tête entre les jambes sous les rafales de sable, les gens qui se blottissent dans leurs burnous, et puis tout cela devient jaune, et finalement, nous nous abritons derrière nos volets et l'on attend.
Au bout d'une heure, le vent a diminué. On revoit nos bêtes au dehors. Que fabre? Rester ici ou partir. Je suis d'avis de partir tout de suite. Et nous enfilons un escalier dérobé qui nous amène dans la cuisine toute barbouillée du sang des moutons.
Sous le bâtiment qui nous abrite, nous gagnons le dehors de l'eneeinte et chacun dorsaisir son cheval, de rajuster son harnachement et de sauter en selle.
Nous disons adieu à nos amis qui retournent à Jérusalem et nous piquons droit vers la vallée du Jourdain qu'on ne tarde pas à découvrir derrière un premier sommet laissé à notre droite.
Descendre un bon millier de mètres sans voir revenir l'ouragan nous semble délideux. Et d'aise, nous voilà galopant dans la plaine du Jourdain au pied des monts. Hais elle est longue cette plaine et Jéricho y fût mirage. D'ûlleurs quand nous en approchons enfin sur le soir, le P. Jaussen nous dit : « Ce n'est pas cela du tout. Tournez à gauche ; nous allons reconnaître le Jéricho d'Hérode, à 2 ou 3 kilomètres d'ici, à l'entrée de la route de Jérusalem dans la plaine. » Il n'y a rien de tel pour graver dans la tète la différence des lieux et nous voilà partis vers des champs cultivés parmi lesquels sont les ruines de bassins, ouvrages d'Hérode le Grand et d'où s'écoule un joli ruisseau ob nos chevaux peuvent enfin boire. Cela leur donne un entrain nouveau pour aller encore plus loin à la
ItlO AOÏ GONFMS 00 itfSKRT DB STRU
recherche da Jéricho de Josaé, celai qai fut exploré par ses deux émissaires comme chacun sait. Cet échelcmnemeut de portion des trois villes répond à l'idée du dessèchement progresôf de la yallée.
En regardant bien pour découvrir, au pirà des monts de Jada, les quelques monceaux qui marquent seuls la yidlle ville Ublique, nous apercevons les pavillons tricolores qui flottent sur nos tentes, la joie du soir pour chaque jour de caravane I
Nous sommes au i»ed du mont de la Quarantaine oii nous distinguons un couvent grec agrafé au rocher.
Entre la montagne et nous défile une troupe d'Arabes, mmtiéà cheval, moitié à pied, avec un étendard vert, des lances et des fusils. Ils tirent de temps à autre et chantent ausâ, allant vers Nd>i Moussa. Les monceaux leur dérobent fort à [Hropos la vue de notre camp. Celui-ci est délicieusement établi sur un terrain sec en contre-haut d'une jolie petite rivière qui coule sous des aii>rea, Umpide, à nos pieds. Quelle joie d'y faire ses ablutions, de souper aux dernières lueurs du jour avec du vrai pain venu de Jérusalem! Si le vent ne renverse pas nos tentes, cette nuit, nous serons à ravir.
Arrivée à Test du Jourdain, la caravane aborde une région pea fréquentée par les touristes européens; dans quelques jours, elle sera dans un pays qu'ils ignorent absolument. Pour cette partie du voyage, on ne saurait mieux faire que de reproduire intégralement les lettres de M. Honoré, en retranchant seulement, à certains endroits, Ifô paragraphes qui n'intéressent que sa famille :
Mardi, i4 avril 1903.
Au camp de l'ouadi Hesban, à l'est du Jourdain.
La nuit a été bonne. Le vent n'a pas renversé nos tentes. Les chiens, nourris par nous hier smr, ont fait bonne garde. A sept heures, nous étions i cheval, tentes abattues.
Nous partons pour la mer Morte, ce qui nous condxdt d'abord au Jéricho d'aujourd'hui.
Quelques misérables maisons, un ou deux couvents grecs on russes et un hôtel. A l'entour, des figuia^, des palmiers, des bananiers, toutes les plantes des tro{ûques dans des essais de jardins qui produiraient tout ce qu'on voudrait, tous les fruits de la terre promise, sous ce climat de feu à &00 mètres au-dessous dn niveau de la mer, s'il n'était pas tellement insalubre qu'on ne peut y résister.
Nous ne tardons guère à nous engager dans une sorte de plaine vallonnée comme les vagues de la ma:, vagues de 10 mètres de
AUX GONFINS DD DEâSRT DE SYRIK 1111 .
haut, couvertes de nitre ou de sel, nou seulement sur le sol, niais sur toutes les plantes qui y croissent. On cueille une fleur, une brindille. Elle est toute argentée, miroitante au soleil, mais on ne peut la conserver. Elle tombe en poussière. Cette navigation à cheval nous amène au rivage de la mer, qui a dû se retirer sensiblement depuis les temps bibliques.
La plage de la mer Morte est toute plate. A droite, les monts du désert de Juda, rouges et désolés. Devant nous, au delà de la lame qui déferle, l'horizon marin absolument libre, coupé par l'unique felouque qui navigue sur ces flots sans un seul poisson. A gauche, les monts de Moab, qui descendent dans la mer d'une façon moins sauvage. Un grand amphithéâtre de montagne s'y dessine. C'est le . lieu où s'élevait la maison de campagne d'Hérode et qui fut la scène de la danse de Salomé et de la décapitation de saint Jean-Baptiste.
Tout a été dit sur la composition de l'eau de la mer Morte, bitumeuse et sursalée. On s'en approche avec curiosité, on s'en éloigne sans regret. Elle est bonne à voir de loin.
Nous partons pour le gué du Jourdain, où les Latins placent le baptême de saint Jean. Les Grecs le placent un peu plus haut. Il n'importe. L'aspect du fleuve est le même ici et Ut, limoneux comme le Nil, encaissé dans de hautes berges, coupé d'Uots et couvert d'une épaisse végétation sur ses bords. Il tire tout son éclat du soleil qui darde ici de terribles rayons, mais surtout du prestige de l'histoûre.
Nous reprenons notre pérégrination dans les vallonnements nitreux sans fin, qui nous laissent tout le temps de rêver à Sodome et à la femme de Loth changée en statue de sel. .^
A midi et demi, nous arrivons au pont du Jourdain. Ce pont est une double poutre en bois, en treillis à l'américaine, que j'ai été stupéfait de trouver ici; mds qui, certes, est bien juréférable au gué antique. Deux ou trois soldats turcs en ont la garde, ce doritîls s'acquittent avec tout le talent possible pour rançonner les passants.
Aussi ils commencent par nous refuser le passage, puis exigent un fort backchisch; puis, sur notre menace de leur passer sur le corps, attendu que nous sommes armés et les plus forts, ils nous laissent traverser. L'entretien du pont est aussi à la turque. Il y a des trous partout. On n'a qu'à les évit^.
Nous gagnons l'autre rive bien vite et, miUgré quelques bédouins rôdeurs, nous nous installons délicieusement à l'ombre, dans les lauriers-roses et les tamaris.
Hommes et chevaux, tout le monde mange; ceux-ci, des conserves étalées sur un tapis, qui sera notre table pour tout le voyage; ceux-là, une belle herbe qui est arrosée par ^'eau du Jourdain. Quelle
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halte enchanteresse et comme les dormeurs s'oublieraient Tolontiers & la sieste sous la feuilléet Mais, à deux heures un quart, on est en route et le soleil frappe dur sur les casques et sur les turbans.
Il s'agit d'atteindre le pied des monts de Moab. Le pays est riche et bientôt nous cherchons notre route à travers les blés presque mûrs et les orges, traversant des cours d'eau bordés d'arbustes connus et inconnus. Je note au passage l'arbuste d'un vert grisâtre qui donne la pomme de Sodome et, à cinq heures et demie, nous trouvons nos tentes dressées sur les bords très humides d'an gros ruisseau, la Magara Aqua ou ouadi Hesban. Nous voilà sur cette rive, qui est directement sous la main des bédouins des monts de lloab. Aussi nous devons nous garder la nuit.
Ablutions, souper, coucher à huit heures sous le poids d'une journée torride et l'on dort avec la plus parfdte confiance, \& chevaux sous la main au piquet devant les tentes.
Mercredi 15 avril 1903.
Cette journée est consacrée à l'ascension des monts de Moab, parmi les rochers, dans un pays tout en fleurs. Ce n'est pas h forêt vierge, c'est la prairie vierge, car on s'étonne de ne pas voir une âme, pas un troupeau paissant dans ce tapis diapré de tant de couleurs. Peut-être, après tout, est-ce un pauvre manger poar les moutons et puis, dans un mois, le soleil aura dessèche tonte cette végétation.
Dans ce désert nous rencontrons une borne nûllitaire de route romadne, mais la route a disparu.
Plus haut, au détour d'une roche, nous arrivons dans une gorge ravissante dont le fond nous montre une cascade, une vraie cascade d'eau claire, avec des saillies horizontales de la roche catcure sous lesquelles nous apiercevons, de l'autre côté du ravin, des sortes d'habitations et plus bas une source abondante et limpije. En face, la vue s'échappe par la coupure de la vallée jusque sur les monts de Juda par delà le Jourdain.
Il est midi et ce site enchanteur d'Aîn Moussa nous donne one des plus jolies haltes du voyage. Même il y a quelques arbres autour de ces eaux fraîches, ce que nous ne verrons plus de plusieurs joms.
Nos chevaux rattrapés non sans peine dans les rochers, nous gravissons cette fois les crêtes et nous arrivons à un sommet couronné par les ruines d'un couvent ou d'un château qui contient une église à trois nefs avec abside en cul de four.
Dans l'amoncellement des débris, on retrouve quelques fùis de colonnes et un chapiteau dont la sculpture indique la complète décadence de l'art. Est ce bien un édifice du sixième siècle? Je
AUX CONFINS DD DËSBRT DE STfilK 1113
photographie le chapiteau à titre de document. Et notre admiration se concentre sur la vue que l'on a depuis le mont Nebo, car c'est lai qui est sous nos pieds et c'est le souvenir de Moïse qui a fait jadis construire une église en ce lieu.
La mer Morte se développe devant nous, prolongée par la vallée du Jourdain. Au delà ce sont tous les monts de la terre promise, depuis la Galilée au nord, la Samarie, Juda et le pays au sud de Juda derrière la mer Morte. Même nous voyons le mont des Oliviers, marqué par le grand clocher des Russes comme un point imperceptible sur la ligne d'horizon. Moïse a donc pu voir où serait Jérusalem I Et nous aussi nous jetons à la ville ssdnte un suprême adieu.
La chaîne des monts de Moab est comme un mur de terrasse soutenant le haut plateau au-dessus de l'effondrement de la vallée du Jourdain. Le bord de ce plateau est sillonné de vallonnements formant une bande de terres relativement fertiles avant le désert. La terre est cultivée par des fellahs, vivant sous la tente et tributaires des Arabes de la grande steppe. Et c'est au milieu des blés et des orges couvrant le sol à perte de vue que nous chevauchons vers Madaba.
Deux ou trois fois, nous rencontrons, faisant une tache Qoire au revers de quelque ondulation de terrsdn, les tentes arabes sous lesquelles grouillent quelques enfants et quelques femmes d'une laideur parfaite, vêtues uniformément d'une longue robe de toile bleue relevée par une ceinture et fendue sur le milieu de la poitrine .
Le campement est gardé par des chiens d'une race très pure uniformément jaunes, de moyenne taille, de formes élancées, avec le museau pointu, les oreilles bien droites sur la tête et la queue relevée et recourbée exactement sur l'axe de l'échiné, absolument tels que nous les avons vus dessinés sur les monuments égyptiens.
Les tentes sont très basses; il est presque impossible de s'y tenir debout. Leur couleur noire est parfois mouchetée de blanc par les fromages que les femmes font égoutter sur le tissu de la tente, ce qui produit à distance un effet très singulier.
Les campements d'Arabes cultivateurs se fixent à proximité des champs, selon la nature du travail et la saison. On les établit toujours dans une dépression en contre-bas d'une crête. De cette façon, on s'abrite du vent et aussi des surprises, la crête masquant le campement en même temps qu'elle sert d'observatoire.
Les campements des pasteurs nomades se placent en suivant les mêmes règles et de plus, comme ils sont souvent exposés, dans leurs migrations, à camper en pays où la razzia est déclarée, ils fontjalors un premier campement du soir qui n'est qu'une feinte. Pois, pour éviter^une surprise, ils décampent la nuit venue et vont
1114 AOX GORFiNS DO DESIHT Dl 8YR»
rétablir leurs cenies plos loin» derrière qaelqoe aatre crête qui les dissimule absolnment par rapport à la première posidon prise.
Nous croisons deux Arabes montés sar de superbes juments, Tan armé d'un fusil porté comme toujours sur les genooi eo travers de la selle, l'autre d'une énorme lance qu'il tient à bout de bras à la moitié de sa longueur.
Bientôt le sol s'abaisse très légèrement devant nous. Noos décosvrons alors Madeba formant comme un tas de terre grise dans la plaine verte, et, tout à l'borizon, une longue ligne d'un rooge violet. C'est le grand désert de Syrie.
Madeba est mentionné sur la stèle de Mésa en 896 avant J.-C — C'était une ville ornée de monuments au commencement de iMtie ère; c'est aujourd'hui un village chrétien assez important. Noos y soounes reçus en amis.
La population y est mi-partie catholique, mi-partie chrétie&oe grecque. Cela tient à une circonstance qui nous a été racontée par l'ancien curé du pays. Le curé grec avait deux vicaires quand Tidée prit aux habitants d'en avoir un troisième qui fût de chez eux. Us vont trouver le patriarche grec à Jérusalem. Celui-ci, qui ne voyait pas grande utilité à la chose, leur dit : « Eh bien, aooenez-Boi quelqu'un de chez vous et je le ferai instruke. » Chose dite, cbose 4ite. Nos gens trouvent parmi eux un brave père de fuzulle pieoi et l'amènent. C'est bien, leur dit-on. Revenez dans six mois et il sera vicw'e. Au bout des six mois, on va le chercher; mais an patriarchat on répond qu'il n'est pas assez instruit, qu'il fiant encore deux mois, et nos gens de revenir au temps indiqué. Même réponse. Ils reviennent une troisième fois et toujours même rép(mse. On ne les reçoit que dans la cour du patriarcat; ils étûent en nombre; ils se i&chent et disent qu'ils ne partiront pas sans avoir vu leur homme. On parlemente; on en réfère au patriarche qui cède sons la menace.
Le madabite descend au milieu d'eux et leur dit :
— On ne fait rien de bon ici. Je veux revoir ma femme et mes enfants. Croyez- moi. Allons chez les Latins et demandons-leur un coré.
Les compagnons, irrités du mauvais accueil du patriarche, partent et se laissent conduire chez le patriarche ladn.
On fait entrer la petite troupe au divan, le patriarche vient les recevoir lui-même, fion accueil, pas d'objection. Les madabites ^ ravis et bientôt ils reçoivent un curé latin, l'installent, et voici le village partagé entre les deux Eglises.
Que voulez- vous 7 Pour ces gens simples, les nuances qui font le schisme leur échappent. Ils sont tout de même profondément religienx à leur façon, et je n'oublierai de ma vie un madabite que j'avais im
AUX COMFWS DU DfiSSRT DE STEIS 11 1&
à Jérusalem, venu pour faire soigner ses yeux, et que j'ai retrouvé chez lui, priant avec une figure inspirée qui semUait d'un apôtre*
Voici, d'ailleurs, un exemple que je tiens de la bouche même du curé à qui l'aventure est arrivée.
Un jour, il prêche sur le pardon des injures, suivant le texte de l'Eyan^e; mais l'un des principaux du lâllage l'interrompt en pleine église pour dire aux assistants : « Un tel langage ne peut se souffrir. Nos femmes elles-mêmes nous mépriseraient I »
En effet, au désert, il n'y a d'autre 1(h que la loi du sang, et toute razzia, tout meurtre réclame le meurtre ou la razâa. Or, précisément, un madabite avait élé laissé pour mort sur la route de Jérusalem à Jéricho par des bédouins qui Tavûent confondu avec des gens contre lesquels ils étedent en razzia. L'homme avait été recueilli par des voyageurs et ramené à Madeba; il guérit de ses blessures, mais il resta imbécile.
Deux ans s'étaient passés et les madabites chrétiens n'avaient pas tiré vengeance.
Les bédouins de la tribu qui avsûent £ût le coup pensent qu'on a ouUié : aussi, un jour de marché, quelques-uns se risquent à Madaba, et, parmi eux, l'auteur du meurtre. On le reconnaît, car tout se sait au désert. Le frtee de la victime va aussitôt chez le curé :
— L'assassin de mon frère est ici. Je te préviens que je vais le tuer I
Le curé comprend qu'aucune parole ne l'empêchera. Il se lève, prend l'Evangile, l'ouvre, le présente à lire à l'Arabe, et les deux hommes restent silendeux.
L'Arabe sort, va ohez lui prendre sa jument, l'amène sur la place où est le meurtrier de son frère :
— Prends ma jument et va-t'en I lui dit-il.
L'autre se voit reconnu et comprend que la jument est le seul talisman qui lui permette de sortir vivant du pays. Il saute dessus et disparaît.
Le curé de Madeba, capable d'obtenir un pareil effort dans l'âme de son paroisiûen, n'est d'ailleurs pas un homme ordinsdre. Il a 2 mètres de haut, un visage ouvert, une barbe de Moïse, une force peu commune et l'âme sereine de l'homme vraiment fort. Il ûme ses Arabes avec passion.
Quand il a pris possession de sa paroisse, les gens de Bladeba étaient en guerre avec une puissante tribu nomade. Le péril était grand. Le cur^ trouva moyen d'acheter deux cents fusils à tir rapide provenant de la défaite de Tell el-Kébir et qui avaient passé la frontière égyptienne. Il les tira de Gaza avec leurs nomnitions.
Les madebites une fois armés, il les exerça au tir et on attendit
1116 AUX OONFiHS DU DfiSBRT M STBIE
les bédouins qui vinrent donner l'assant an village pendant umte une journée, mais furent si chaudement reçus que la paix s'ensuivit.
— Vous avez fût le coup de feu? lui dis- je.
— Non pas. J'ai posté tout mon monde. J'ai barricadé le village et dirigé la défense, mon bâton à la main, mais rien de plos.
Ce qu'il n'ajoutait pas, c'est qu'il avait conquis parmi les Ânbes l'auréole d'un grand chef et qu'on ne l'appelle que AboaDaoad,le père ou le roi David. Voilà ce qu'est devenu le pauvre nmâonmire luxembourgeois arrivé à Madeba avec le nom presqaeridicolede P. Zéphirin. Voilà comment il a appris à ses chrétiens à se &ire respecter et même parfois à pardonner.
Nous vi^totts à Madeba des ruines d'autant plus dévastées qœ la ville est restée habitée de tout temps. Ce qui domine, œ sont des débris d'églises, de basiliques ou d'autres édifices de médiocre grandeur avec une décoration qui révèle l'art grec de l'époqoe des Antonins, chapiteaux corinthiens, etc.
Hais ce qui fixe l'intérêt, ce sont les mosaïques.
D'abord, dans l'église grecque, construction toute moderne, oo conserve en place dans le sol une mosaïque qui donne la géographie, non seulement de la Palestine, mais des pays avoisinants et qui a fût l'objet de travaux et de commentsdres très importants.
Un peu plus loin, chez un marchand, on trouve en place la mosaïque du sol d'une chapelle chrétienne avec une longue inscription grecque et à un mètre en dessous de cette mosaïque détraite par moitié, on voit une superbe mosaïque païenne avec des rinceaux du pins riche dessin et d'un 8uperî)e coloris enroulés aotoor de médaillons qui représentent chacun un arbre et un animil iu pays. Les médidllons des angles ont des tètes humaines antiques.
Ces mosaïques sont au nord de l'église latine. — Au sud-ooest, nous en avons encore vu une moins belle, quoique importante. Enfin, il en existe une autre, dite du Satyre, que nous n'ayons pn voir, car ces visites chez les habitants ne sont pas toujours fiaciles à cause des fenunes.
Du camp de l'ouadi Hesban au camp de Madeba la différence d'altitude est de 1200 mètres, et la nuit venue sur ce plateau découvert, la transition a été dure; aussi avons-nous eu besoin de toutes nos couvertures sous la tente. C'est dans ces cas-li qn*oii vérifie si tout a été bien prévu. Le tapage des chiens a seul troublé notre sommeil, ce qui arrive quand on campe aux portes d'one ville et ce qui fait préférer la grande solitude.
Il n'y avait, en ce moment, à Madeba que très peu d'habitants à cause des travaux des champs; car les Madebites couchent sons la tente comme des nomades, pendant huit mois de l'année, ponr
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pooToir calti?er les terres sur ces immenses étendues que nous parcourons.
16 avril.
Après la matinée passée à Madeba où Tean est détestable, nous gagnons, pour la halte de midi/ les ruines romaines d'Hesban, toujours à travers les moissons à perte de vue avec la ligne rouge du désert formant Thorizon à Test. Les rares indigènes que nous rencontrons avec leurs chameaux ou leurs bœufs sont tous armés. Leurs fusils sont de vieux fusils arabes ornés en cuivre, mais transformés en fusils à piston. Les petits pâtres ont au moins une bonne matraque.
Hesban est sur un col qui domine la pUdne. Au delà, nous traversons un pays plus vallonné entre Bêla ât et Ben Ayat. Tous ces noms sont relevés sur la carte; car nous ne trouvons aucun habitant. Nous campons le soir près d'une source, au pied d*une hauteur devant un grand bassin qui reçoit l'eau de notre source. Quelques Arabes viennent lôder autour de nos tentes. Cependant nos jeunes gens, partis en reconnaissance, découvrent sur la hauteur un chrétien qui a un bon réduit en pierre, du lût et du fromage dont nous profitons.
De mon côté, j'examine quantité de tombeaux taillés dans le calcabre de ce monticule qui se nomme Abou Djaber.
La nuit tombe et, peu à peu, de tous les points de l'horizon, nous voyons converger, aux dernières lueurs du jour, des troupes de cigognes, qui se rassemblent au nombfe de près d'un millier au bord de notre étang. Quelques ânes et quelques vaches viennent boire. La ligne de la grande steppe à l'horizon passe du rouge au violet; on a soupe; nos. chevaux frappent du pied au piquet. Auprès d'un petit feu qui fume devant la tente des moucres, notre sentinelle veille; diacun se blottit dans sa tente. Et puis, sous l'immense voûte étoilée, règne un silence si profond, volontiers je dirais si pur, qu'une impression délicieuse s'empare de vous; on prie, on rêve, on s'endort dans un air qu'aucune vibration
n'ébranle.
17 avril.
Ce matin, trois heures de cheval nous ont suffi pour arriver à Ammon. Toujours ces cultures sans habitants à perte de vue. Nous trouvons sur notre route un édifice carré d'au moins 10 mètres de côté et de 2*^,50 de haut mouluré finement comme un socle énorme. Une voûte basse permet d'y pénétrer sous terre, mais l'entrée est comblée. Est-ce un tombeau, est-ce un réservoir? Nous observons en même temps à notre gauche, trop loin pour y aller, une colonnade d'ordre ionique, ruines de même aspect que celles d'Anmion. 25 MARS 1904. 72
lift HJX GOSfillS DU^ DftKRT OK SYUI
Aliisi tout ce pays désert a été coo?ert deiwmiiBients ao cernent de Tëre chrétienne.
Plus llûn nous rencontrons des Tcherkesses avec leurs dNuîots à troues plemes en bois. Ces chariots font notre adadration dans lUDpayt où pas oiTTéhumle ne circule janiais et où le chaaieaaeBt le seul moyen de port^ les lourdes charges.
C'est le' snUaai qui a attiré ces fitrouches CancasieQS eit leur donnant des terres pour faire & Ammomet le long du cheoûnde fer de Damas des^ colonies miUtairesw
Il s'agit eu eflfet pour lui de protéger la voie faniée qv'il £ût construire de Damas à la Mecque, le long de la. gcaade ste^^ contre les Acabes du désert qui tentent de la détruire. Ei les Ttherkesses lui donnent un. contingent d'une valeur pnéoiease, pouv batailler contre les tribus;
Blondsv grands, superbes cavaliers^ admicablement montéa,. nmsulmans fanatiques, ils/portent le costume cosaque, et Toyageet avec femmes et enfrats, tratnant leurs cbadots da.Caûase k tnavers le pays sans route.
Un peu plus loin, nous tombons sur les) camps des misérablf» Italiens qui travaillent à ce chemin de fer, mais nous les évitons avec soin, cav ce sont des foyers de pestilence. Sous leurs tentes en toile et dans leurs mauvaises baraques, ces> malhenreig manquent de tout et surtout d'eaa potable et la dyssenterie, le diolâra^ les ravagent.
Enfin^ au bord même du désert; nous voyons des reiid>hii8^ des ponceanx, une voie ferrée presque établie. Dès maûitenani le diemin àd fer fonctionne de Damas à Mzèrib sur la moitié de la distance qui sépare Ammon^de Damas.
La <âvilisation est & la vdlle de reconquérb ce pays qu'oir n'avait
.pu visiter il y a vingt ans et que^ déj&v i^ous parcourons à pràie
arméSi Où uous campons, il y aura des statbnsioù nousKxm]{>iofl8
par joonnées de cheval, on^va compter par heures de chemin de fec
Il faut s^en féliciter dovajit ces ruines romaines que le pied de nos chevaux heurte partout et qui témoignent de la civilisatioo et de la richesse de ce pays jusqu'au sixième siècle.
L'islam se laisse enfin infuser un peu de civilisation ooddeoiale.
C'est sa mort, unis c'est le salut pour ce maUieareux pays rmnà^
depuis tant de* siècles, par les hordes graadest.oui petilea, pv
l'inséeurité et par le pillage* dont le Turc gardellnsthnct, mèoie
quand il administre en tempsdepaiil
• 17 avdi: (soir).
Aaunon< a la ville dea eaux »^ comme l'appelle le* roi David qn l'enleva aux Uoalrites, est sur une jolie' petite rivière. Et nous y
AUX (mms DU DisniT de strr tut
YoyoBs des arbres I saules, peupliers, figuiers, les prends ^arbres où reposer nos yeux depuis ^Aïu Moussa. Nous deocendous* dan» une gorge assez étroite au fond de laquelle nous voici devant /une scène de bûgneurs. Nous ^pasBons et repassons i gué la rxviètiB qui coupe deu^r fois notre chemin, dans la viHe, peur nous>in8taHeî sous quelques arbres en fece de rénonae ruine d^un théâtre rcMmain tdllé dans la montagne.
Un édifice, baptisé OdéoUy forme un côté de la place Refont le théâtre. L'autre côté est bordé d'une eokwnade «orinthienue.
Plus en amont sur la ri?i^, il y a une gmnde construction dont les absides s'avancent comme des tours au^^desBtts de Ttau, des thermes pr(ri)ablement, en somme une architeeture romiÂae de blocages, avec revêtements d'entr&^colonnements, de niches et de pierres scutplées, sur les faces intMeuies de ^Fédifiee. Mais tout cela est d)èva8té par les masures arabes qui^sont agrafées comme le lierre à toutes ces ruines. Un peu plus loin, une basi^ lique, mais l'entrée en est impossible, car onen-afa^t unemosquée, et les Arab^ rivalisent id de ftinatieme avec les Tûhdikesses.
Dans l'unique rue étroite* 'où ces gens se cn^nt avec les Italiens, il faut circuler avec une certaine prudence en tenant en respect du regard les gens que l'on rencontre. Les débris abondent aussi par le chemin et nous y trouvons, comme une simple borne, un torse drapé, deux fois grand comme nature. C'est un superbe fragment de statue en marbre blanc.
Nous revenons sous les arbres pour dînerai midi au nulieu^des mouches qui volent de tous les immondices sur les aUmenis, sans qu'on puisse s'en défendre. £n dépit deces eaux limpides et de ces ^s ombrages, une odeur infecte s'eihale de tout ce qui entoure ces demeures sous un soleil ardent et nousinsinre un tel dégoût, une telle inquiétude qu'on n'a d'autre idée que de liuir; malgré la beauté du site. La visite des ruines de la ville 'basse s'achève & cAieval par un temple situé i mi-côte et nous escaladons tes 150 mètres qui nousmènent à la ville haute ou citadelle. . Sur ce sommet, la confusion des débris est complète. C'est i grand peine qu^on y drcule à pied dans «les enceintes lébautées. Hn arrivant par le nord on wit d'abord une jolie déooMtion avec^ petite frontons et des niches ornant extéttenrement un édifice bas dont l'intérieur est détruit; puis un isnperl)e monument d^arcinteclure arabe qui xappelle, comme plan général, la mosquée du sdltan Nissan au Caire. Quatre angles massifs ornés deeculptures contrebutent quatre ^(normes voAtes ogivaleset donnent à l'inférieur *une forme de crmz. On peut supposer qu'une coupol&^en iMis couvrit ja£s 'le centre. Des tombes musulmanes Favoisonent. Pais 4ioub
1120 AUX QONFlNS DU DÉSERT DE STRIE
Tiou» retroavons dans les raines romaines et nous adnûions les proportions gigantesques des colonnes d*on temple qui sanble renversé par un tremblement de terre; les bases seules sont en place. Je mesure une colonne couchée sur le sol en tronçons tombés^tous à la suite dans un «ordre parfait, évidemment d*nn seul coup. Elle a l'^fiO de diamètre à la partie inférieure et 12",50 de haut, y compris la base et le chapiteau corinthien fort beau ([oi la termine. Des débris] analogues l'entourenti ainsi que des fragments], d'un riche entablement de même style.
Ces proportions soât comparables à celles des monuments de Palmyre. Plus loin /nous trouvons une énorme dterne d'ob s'exhale une odeur étrange. Un Arabe nous confie que c'est là qu'on jette les corps^des cholériques,'[ce qui détermine le P. Jaossen à sonner la retraite. Quelques vautours charognards planent mollement autour de nous sous l'ardent soleil et nous regagnons nos chevaux, heureux de retourner aux grands espaces couverts de blés verts à perte de vue et toujours sans habitants.
Le chemin que nous suivons nous conduit dans une forêt de térébinthes ravagée par les troupeaux et par le feu des pâtres, puis dans un frais vallon. Nous y trouvons nos tentes sons nn massif de térébinthes superbes, au bord d'une jolie source qoi s'échappe entre des pierres renversées, portant encore visibla en haut relief les ûgles romaines.
Quelle joie de se retrouver dans la solitude 1 — N'est-ce qu'une illusion? Le P. Jaussen demande deux hommes de bonne volonté pour relever une sculpture, qu'on a aperçue à 500 mètres dans la bronssaille. L'abbé H. et moi nous y allons; mads on nous recommande de ne pas nous quitter et nous acquérons la certitude de n'être paà seuls malgré les apparences.
Notre dessin terminé, nous revenons pourtant sans acddent.
L'un de nos moucres avait emmené avec lui son fils, un gamin arabe monté sur un brave âne aussi gamin que lui et qui marche tantôt avec les bagages et tantôt avec nous, suivant la longueur des étapes, l'âne galopant^ plaisir, le gamin chantant, jouant tout. le long du jour. On [l'appelle Boulbouli, rossignol en arabe. Au soleil couchant, on s'aperçoit qu'on nous a volé son âne. A lui seul, le gamin s'échappe dans la bronssaille, le rattrape et le ramène au camp. Enfin, la nuit, à une heure du matin, nous sommes réveillés par deux coups de feu. C'est notre sentinelle qui a tiré sur des maraudeurs rôdant pour voler nos chevaux. Le P. Jaussen bondit dehors et crie : « Que personne ne sorte des tentes et surtout qu'on ne tire pas! » Hais comme le plus andesi de ma tente, j'û sauté dehors avec [mon revolver, pris contact
ADX CONFINS OU DtSERT DE STRIE 1121
avec le Père et nos moucres qui sont tous sur pied. Après cette alerte ou se dit : ce ue sera rien; et vite, je retourne dormir avec cette tranquillité qu'on acquiert bien ûsétnent par habitude.
18 avril.
Ce 18 avril au matin, on a levé le camp à six heures et demie et nous voici descendant dans de pittoresques vallons jusqu'à la belle vallée d'El Bkeiâ. Dans les herbes, entre les roches, j'aperçois une cigogne à portée et, de dessus mon cheval, je l'abats d'une balle de revolver pour montrer à nos hommes que si nous ne tirons pas, notre poudre peut tout de même porter juste.
Malheureusement, la dgogne est un animal impur pour nos musulmans. Impossible de U rapporter. Ils m'inventent toutes sortes d'histoires, comme tous les gens superstitieux et je suis obligé de renoncer à l'envie que j'avais d'en faire un rôti pour le soir.
La vallée nous a ramenés dans de belles cultures de blé et nous avons vu quelques tentes sur une montagne voisine. Mais nous ne tardons pas à nous engager dans une suite de gorges étroites et sauvages, vndes embuscades de brigands. Heureusement pour nous, le pays est si rarement parcouru que les brigands n'y trouveraient pas de quoi vivre. Nous arrivons ensuite à une longue rampe rocheuse avec une pauvre source autour de laquelle paissent les chameaux d'une caravane. Enfin, après cinq heures de cheval, nous franchissons à gué l'oued Zerba, le plus gros affluent du Jourdsûn et nous voici délicieusement sur le sable et & l'ombre sous les lauriers- roses qui croissent touffus sur ses rives.
Quand on a souffert sous le soleil, les cavaliers comprennent bien cette gradeuse image du cerf altéré qui soupire après l'eau des fontaines. Nos chevaux eux-mêmes avsdent dû soupirer comme les cerfs, à la façon dont ils aspiraient l'eau du gué.
Aussi quelle halte ravissante, quel dîner de midi et quelle détente pour les amateurs de sieste I
Nous sommes à 450 mètres plus haut que le Jourdsdn et cependant le soleil est dur pour remonter l'autre flanc de la vallée. C'est alors qu'à cinq heures et demie du soir, après une longue tirée, nous débouchons dans une vallée bien ouverte et devant nous se dresse soudsdn un superbe arc de triomphe romûn.
C'est Djerach qui s'annonce fièrement et va continuer par une féerie de temples, de colonnades et de ruines de toutes sortes.
Le soleil, qui busse sur l'horizon, écUdre à pdne la façade de l'arc de triomphe dont les ombres accentuées font ressortir la masse. Il y a, d'ailleurs, ce qui ne manque januds aux édifices antiques, le charme du site et la valeur due à sa âtuation domi-
tl22 AUX GORHNS DU BtSIRT DE STRU
Hante par rapport à la voie romaine qui nom y conduit. L'entiioii- Biasme, le saisissement, noss font presser nos dieram. Um l'accumulatian des d^ris nons oblige à mettre pied à terre devant les colonnes de la façade, bizarrement décorées de feoillages à leur base. Nous passons sous Tarcade centrale et tout aussitôt, & gaucbe de notre route, se découyre un long bassin dont les ouirs, presque intacts, abouttesent à un bémicycle. C'était là, paratt-il, une naumacbie; et, en effet, la rivière qui coule à notre dreite, m fond de la ?allée, avait eu, sous les Romans, ose dérivatioa alimentant à ce niveau les châteaux d'eau que nous retrouverons dans la ville; toutefois, au prmiier moment, tout cda semble invraisemblable.
Nous remontons à cheval, car plus de &00 mètres nous séparent du commencement des colonnades et des monuments dorés par le soleil couchant, dont nous avons hâte de nous rapprocher.
Sur un monticule, toujours & notre gauche, une grande oiasse sombre se dresse. C'est la cella d'un superbe tCTi'ple, entouré naguère de a)lonnes d'ordre corinthien de 12 à 13 mètres de haot, d<mt pas une n'est restée debout. Devant nous, une place drcohure d'environ 100 mètres de diamètre; le pourtour oo péribole est formé par une colonnade d'ordre ionique avec plus de cînqiiate colonnes encore debout. Elle sert de point de départ à la vâc triomphale où nous allons nous ragager.
Avant d'aller plus loin, nous jetons un coup d'osil à gaadK, derrière le temple, sur un grand théfttre presque intact, adoaaé an monticule, et où nous reviendrons à loisir.
Nous voici engagés dans la voie triomphale, tonte bordée de colonnes corinthiennes de hauteurs différentes, variant de 5 i 7 mètres, suivant les édifiées dont elles décoraient les façades alignées.
Sur la droite se détadie une autre voie romaine perpendioaJaire. Elle descend à un pont de cinq arches, dont la plus grande firauichit la rivière.
Sur la gauche, on passe devant un monument élevé de ^eu étages purement décors^ife, avec des niches toutes vides encadrées de frontons surmontant des entablements chargés de fines ««Iptures, qui devraient reposer sur de déficales o^mMs de msrtiies précieux; mais les entablcanentSTestentaccrochés an mur ide fond et les colonnes ont été enlevées comme ^es statues. Test ce lîdie monument a pour base un immense sodé en beau calcaire blaac et poli et constitue un tdiàteau d'eau dont le bassin bordait la voie Iriomphale.
Nous continuons piéniUement, aun^lieu desjonobées de CMs 4e
AU GOSFIIfS DO DtSERT DI& STRIE tllS
coloimes, et nous Toyons se dresser un aatre momuaent anaiogiie M précédent, avec une grande porte au centre. Pai^deseus^ des colenneB loiatainee ea pleine lumière dardent dans le oieL Puit^ des confusions d'édifices de tonte sorte vers la rivière, et au loin; dans la campagne, fuient encore des rangées de colonnes ioniques. Tant de choses deyiennent confuses devant les yeux« La luDÛëre baisse. Hàtons-nous de passer mr l'aulfe rive (pz'éclaireoft les derniers^ rayons du soleil coachant.
Noue traversons le^ village tcherkesse, établi depuis peu^ am grand dommage des ruines. Une belle eau linqpide forme un atoeu^ voir sous un socle monumental, reste d'un château d'eau miné. Nous y poussons nos bravesbètes avec d'autant {dus de joie que le drapeau tricolore flotte tout auprès, sur nos tentes^ dam on temfde en mines» & c6té d'une colonne corinthienne encore debout, el MUS révèle à^ la fois notre sou]^r et notre gtte.
19 avril, dimanche.
La messe au camp.
C'est sous la tente des religieux. On met leui» lits dehors. Deux planches sur des tréteaux font l'autel et tout ce qui est^ chrétien, dans notre troupe, compose l'assistance. Nos musulmans se tiennent à l'écart, avec leur respect profond de tout homme qui prie.
On restera aujourd'hui à Djerach. Aussi, après l'office, neus allons visiter, au nord, l'extrémité de la ville, que nous avons a^rçue seulement de loin hier soir.
Remontant la rivière au-dessus du camp, nous la passons à gué, près d'un moulin arabe, et nous escakidons le o^eau pour atteindre la voie bordée de colonnes ioniques. Celle-ci suit, dans lavaHée» un alignemrat diffifirent de l'aligmment de la voie triomphale, à raison de la courinire mèoie de la vallée. Le raccordement entre les deux dhrections est obtenu au moyen d'une jdace entourée de portiques d'ordre corinthien qui concourent à décorer l'^itrée d'tm théâtre moins grand que odui de l'extrémité méridionale de lairiUe.,
Ce théâtre a ses. gradins interrompus â une oertaioe hauteur par des niches ornées et des arcades servant à venir occuper les place» depuis le vomitorinm. Il suppose par sa. disposition deux classes de spectatevrs tenus bien à distance les uns des antres^
Tous les gradns une fois escaladés^ on atteint le haut de la colUne à laquelle s'adosse le théâtre et nous sommes attirés par les colonnes d'ordre cdossal que nous voyons, depuis la veiUe, darder dans le ciel au^^essus de toute la ville.
Pour y parvœir, il faut traverser une eeplanade qû: dms rappelle en petit les terrasses du temple de Jémsalem. Je l'ai
IIU iUX 00XF1I8 DD DÉBSKT DE STIII
mesurée; elle a 80 ooèlres de façade au-dessua de la voie triomphale et 150 mètres de profondeor. Ce saperbe atriam ëtaU entouré d'an portique d'ordre corinthien. Quelques colonnes sont encore debout, les autres sont indiquées par des bases ou des parties de fûts.
Le temple lui-même, placé sur un soubassement de plus de 2 mètres de hauteur, qu'on franchit par des degrés, et ayant sa façade au milieu de l'esplanade, est précédé d'un portique de six colonnes de face. Ces colonnes sont de Tordre colossal que noos avons déjà contemplé au temple renversé au-dessus de la fille d'Anunon et au temple que nous avons vu hier à l'extrémité véndionale de Djerach. Elles ont également de 12 à IS mètres de haut. La cella derrière le portique est en grande partie raioée, ce qui donne aux colonnes leur silhouette hardie, découpée soi le del, tandis que la chute des colonnes du tem(de du sud fût, au contndre, ressortir la masse épaisse de sa celU perchée d'ailleurs un peu comme un donjon sur son étroit monticule. iUnsi jusqu'aux diversités dans la dévastation, tout diCTérencie ces deux monuments et ajoute au charme des mines.
De la terrasse où nous sommes, nous avons une vue d'ensemUe sur toute la ville et nous pouvons apprécier le groupement merveilleux de ses édifices.
L\ voie triomphale est à nos pieds s'allongeant de gauche i droite, du nord au sud. La rivière court parallèlement du nord an sud au fond de la vallée. Perpendiculairement à ces deux lignes et juste devant nous, se dresse une basilique que nous allons reioir tout à l'heure, ayant son portique sur la voie triomphale et son abside sur la rivière.
Au fond du tableau se développe le village tcherkesse, étage sur le coteau qui nous fait face, entre le château d'eau avec le temple où sont nos tentes à gauche et une énorme construction de voûtes en blocage & droite.
Sur la rive où nous sommes, à gauche de la basilique et en fiice du petit théâtre, sont les thermes. A droite, une série d'édifices dont il ne reste que les colonnes bordant la voie triomphale, le magnifique château d'eau que nous avons vu hier, puis, au loin, kl grande place avec le grand théâtre, le temple voisin et, tout i l'horizon, l'arc de triomphe qui fut notre première surprise en arrivant.
Et toute cette ville était enveloppa de mundUes passant Im derrière la terrasse où nous sonunes, par la crête des hauteurs de la rive droite, descendant à la rivière aux deux bouts de notre panorama, revenant enfin couronner ht crête de la rive gauche en face de nous.
AUX GOSFmS DU DËSIRÎ DE STRIE 1125
Comment ne pas adimrer cette conception générale de toute une dté, et encore plus, la puissance souveraine qui réalise un tel ensemble d'un seul jeti II faut rester encore sur la terrasse du temple pour contempler ce long alignement des colonnes^ des façades, des monuments, qui se déroule à notre droite jusqu'& la grande place du péribole avec son grand théâtre et son temple.
Nous sommes passés si rapidement hier dans ces deux derniers monuments, que force est d'y revenir pour les admirer plus à loisir, et comme la voie triomphale est singulièrement longue et attachante, c'est encore à la fin du jour que nous venons nous asseoir sur les gradins du grand théâtre où plusieurs mille spectateurs pouvaient se placer comme nous.
La £cèDe subsiste ornée de colonnes de marbre rose sous un joli entablement qui couronne des entrecolonnements alternés de portes et de niches. Et, devant cet agencement des portes, on se représente aisément les entrées et les sorties des acteurs, comme aussi les scènes en pleine lumière et en bonne acoustique devant les murs pleins, ornés de niches.
Les spectateurs avaient naturellement le soleil & dos, la salle faisant face au nord, tandis que le soleil éclairait en plein le jeu des acteurs. Enfin, tous ceux qui occupaient les gradins supérieurs voyaient la ville elle-même comme un décor au-dessus de l'architecture de la scène.
La nuit vieot une seconde fols nous arracher à toutes ces merveilles et nous empêcher de voir une foule de choses de second ordre ou plus enfouies dans l'herbe et les décombres.
Les inscriptions à relever abondent, rattachant la splendeur de Gérasa à Vespasien et au temps des Antonins. il faudrait s'installer ici, faire des fouilles et surtout avoir la puissance d'arrêter la destruction de cette ville antique qui ne s'est conservée depuis l'invasion des Arabes, que grâce à ce que, totalement dépeuplée, elle est restée enfouie dams le désert.
Voilà les Tcherkesses arrivés : la dévastation reprend et nous avons vu ces gens construisant, au bout de leur village, une petite mosquée dont tous les matériaux étsdent arrachés aux ruines. Même ce misérable édifice va reposer sur d'élégantes petites colonnes en marbre précieux; les unes cannelées, les autres à fûts lisses trouvées dans le sol, ce qui prouve combien des fouilles intelligentes pourraient être fructueuses.
Hais quand les hommes arrivent, c'est la destruction qui va la première non seulement où régnent les Turcs, mus aussi où doinjneut les Angids, comme nous en avons été témoins à Philoé.
*tU ADX cornus DU DÉ8EIT Dl ZYK%
Djerach a pourtant une valeur qui mériterait de trouver grâce et par son importauoe, poîscpie ses rutoes se développent sur plssde 2 kilomètres de longueur, et par la belle expresskm de rartgréo»fonaiu an temps des Antoaiis.
On y voit, clairement manifestée, rarchitectore adoptée daa lootes ces villes frontières de la Syrie et doot, ailleurs, on n'a pins qu'une manifestation incomplète : le temple qui doonne le théâtre, ha thermes, la basilique^ ces organes de la vie roauône et p«is ce système de décoration qui attribue exdusiv^n^it an temfrfe rorire colossal, et à tous les autres écUfioes, les oolonnades aux proportions plus humaines variant de 5 à 7 mètres de hauteur, et ^ emploie exclusivement l'ordre corintUen dans la cité et l'ordre ionique dans les abords, le $ub urée; — la construction de toot k fros oeuvre aivec la roche du pays (ici un beau calcaire blanc Urgemeat veiné de jaune) et l'emploi des matériaux précieux liante vu pièces de décoration, telles que statues ou c4)lonttes .monoliibes de pedte dimension.
Il sermt à souhaiter que la France envoyât à Djerach qvelfDe architecte, élève de Rome, ayant assez de temps et d'énerpe pour lestituer, au moins par le dessin, oette ville avec ses monuments, et conserver aux érudits «taux ans du beau Timage, sinon k féalité, d'un pareil spectacle.
Lundi, 20 aTiil !903.
Nens quittons, par le nord, la vallée de Djeracb, i 7 heures da matin et nous poursuivons une naarche monotone dans les vallonaements couverts de blés et d'orge, sans aucun haUtant. Noos avons toujours le désert à l'est. Enfin, à midi, dans im pli de ^rrain^ voici un misérable village avec une douzaine de maigres figuiers qui ne peuvent nous abriter du soleil. G'^t pourtant M qu'il fBmt fmre ia halte avec de l'eau apportée de Djerach. De 11$ MUS commençons à voir les cimes de l'Hermont couvertes de neige, bien loin dans la direction de Damas.
Nous avons rencontré une caravane de chameaux et une colonne d'nne vingtame de cavaliers qui, heureusement, défilent à un millier de mètres de nous et n'ont pas l'ûr de nous chercher.
Nous apprenons, le soir, que.ceeermt une troupe plna ou moins régulière qui se promène par là pour écarter les Arabes de h ateppe ; et c'est tout oe cpie nous avons vu dans la journée.
Kromptement remontés à cheval, nous arrivons avec satiafaclion,
AOX CONFINS DU DtSERT DE SYME 1127
dès trois heures et demie, à El Hoesn, village chrétien, où Ton â6(^e de rester pour la nuit.
A peine sommes-nous installés devant nos tentes que les bonnea gens, attirés par la vue des Pères, viennent demander des consultationfl de médedne. Le P. Jaussen traduit en arabe tout ce que sa science, combinée avec celle de M. H., lui inspire. Les cas embarrassants se succèdent et nous voilà constitués en académie de médecine dont la candeur est presque égaie à celle des pauvres femmes qui forment le gros des clients. L'envie de faire un peu de bien nous rend fort graves pourtant* Sur ce, une tempête de vent éclate au uMunent du souper, si bien que la prudence nous oblige à jeter bas nos tentes et à nous réfugier avec nos sacoches et nos couchettes dans une manière de galerie voûtée dépendant de l'église latine et oii nous passons la nuit avec bonheur I
Mardi 21 avril.
Nous reprenons notre route à travers un pays semblable à celui parcouru la veille, mais sous l'empire d'une préoccupation particulière. En effet, nous sommes dans la zone ioterdite par les quarantaines contre le choléra et« pour en sortir, il faut nous tirer d'affsdre avec les autorités turques. Nous allons tout droit sur l'obstacle, le caîmacan qui réside à Irbid. — Et, à neuf heures, npus voici au serai d'Irbid, sorte de mûson forte sur un monticule.
Nous mettons pied à terre devant le poste turc et nous attendons le bon plaisir du caîmacan. Celui-ci, qui est un nouveau venu dans le pays, se trouve être un fonctionnsdre très aimable. Après l'attente nécessûre pour qu'il s'habille à l'européenne, il nous reçoit dans son divan, nous fût passer de la limonade, se caresse galamment la plante des {ûeds avec les mains, nous fait donner des cigarettes et prolonge largement cette période de silence qui doit précéder toute conversation, ordonnée.
Enfin, quelques mots sont échangés et il envoie chercher le médecin. Autre chance heureuse après une nouvelle atteote, le médecin qui arrive en redingote noire est un Arménien. Il a fait i Gonstantinople des études françaises et fait actuellement son service militaire comme médecin sanitûre. Aussi tout s'arrange au mieux; en prenant le café, le docteur, qui est ravi de se montrer civilisé avec les Européens, nous fabrique une patente parfaite de ^aoté. Le caîmacan nous vise nos teskiérés avec attestation que nous n'avons pas été dans les régions infectées et, pntdemment, il nous engage à prendre tout de même une escorte. Nous nous confondons en remerciements et nous acceptons un gendarme.
1128 AOX GORFUIS DU DfeSIRT DE STRIB
Saluts à l'arabe et à reuropéenne et vite en selle quand nous voyons arriver, sur un beao cheval noir, un nègre loqueteux avec son turban en poil de chameau, son yatagan, sa carabine à tabatière en travers sur les genoux et une sorte de dolman où noos retrouvons quelques brandt bourgs orange qui distinguent le gendarme en Syrie. Et, comme son keffié lui masque la moitié da visage à la façon des gens du pays, il a Tair d'un vr^ bandit.
NousvoilA en pleine confiance et nous recommençons une longue tirée à travers les vallons solitaires. Une petite source se rencontre où nous trouvons pourtant deux pâtres qui, voyant notre nègre et moi d'abord seuls, glissent rapidement des balles dans le canon de leurs longs fusils, mais incontinent ils voient toute notre troupe surgir entre les rochers. Nous sommes les plus forts. Donc, ils sont nos amis et notre nègre leur donne à garder son cheval et son fusil pendant qu'il boit avidement à la source.
Nous marchons vers l'ouest depuis Irbid et nous retrouvons les térébinthes et la montagne avec quelque culture parnû la forêt et les roches, puis, à un détour, nous découvrons les monts de la Galilée par delà le Jourdain et, gravissant une dernière crête qui domine tout le pays, nous voici à Dmkeiss, village niché tout an sommet d'un amas de ruines romaines. Derrière apparaît, à nos pieds, le lac de Tibèriade, dont les eaux éUncellent aux feux da couchant, dans une ceinture ravissante de petites montagnes aux tons d'un vert assombri par le déclin du jour.
Le camp est dressé devant cet horizon que dominent, à Tonest, la masse arrondie du Thabor et, au nord, les cimes blanches et lointaines de THermont. L'arrivée à Umkeiss s'était faite au travers de tombeaux romains, tous taillés et sculptés dans une lave noire absolument semblable à la lave d'Auvergne.
Déjà, dans les murs d'Irbid, nous avions trouvé quelques fragments de cette même lave noire. Nous sommes, en effet, séparés du massif de l'Hermont par un plateau hérissé de cratères volcanique qui ont déversé, aux âges géologiques, des couches de lave autour du lac de Tibèriade et zébré de noir la bancheur des montagnes calcaires.
Umkeiss est l'antique Gadara. Elle était trop en évidence au-dessus du Jourdain pour échapper à la destruction. Aussi ne nous offrentelle plus que deux théâtres à peine debout dont les gradins, adossés au petit mamelon qui pyramide sur la montagne, n'ont pas encore été^tous arrachés et laissent lire la forme de ces deux édifices.
La ville se développait en contre-bas du mamelon sur la crête de la montagne, car nous trouvons une voie romaine dont le dallage subsiste creusé par le roulement des chars. Elle est bordée de ^û\3
AUX GOflFINS DU DtSERT DE STRIE 1129
de colonnes corinthiennes renversées et s'allonge, au nord- ouest, sur près de 2 kilomètres dans les champs où surgissent partout des débris de constructions.
Toutes ces ruines sont absolument noires, de ce non: mat des laves volcaniques, et l'aspect de ces monuments tout noirs taillés et sculptés, comme les monuments gréco-romains, ordinairement de tons chauds et clairs, devait être étrangement triste, car je doute qu'à cette époque l'architecture fût assez polychrome pour masquer le ton de la pierre.
Sur l'étroite esplanade où est notre camp, le révdl du 22 avril est plein de joie. La Galilée, cette terre promise de notre voyage, n'est-elle pas devant nous, illuminée par le soleil levant qui frappe directement sur ses montagnes. Aussi avec quel entrain nous suivons la voie romaine pour gagner le Jourdain. Seulement, nous avons 600 mètres d'altitude à descendre et notre brave nègre, qui se pique de nous guider, nous égare à fond dans les roches glissautes sur des pentes impossibles et nous voici dévalant, les uns à cheval, les autres à pied vers la vallée du Jourdain où frémissent sous la brise de superbes champs de céréales.
Notre premier mouvement est d'y pousser le plus tôt possible nos chevaux pour courir à l'aise comme sur les confins du désert; mais le P. Joussen nous retient impérieusement en nous prévenant que les estimables fellahs de la vallée ont l'habitude de recevoir à coups de fusil les bédouins, quand ils descendent comme nous de la montagne pour faire quelque incursion dans leurs récoltes.
Notre troupe, bigarrée de costumes arabes et européens, se trouve en danger d'être mal reçue et force nous est de nous prolonger dans les roches jusqu'à la rencontre d'un chemin bien long à atteindre.
Le voici enfin et quelle joie de galoper sur la terre de la vallée vers le pont de Medjemab, qui se dresse noir et saillant, comme le dos d'un chameau, par dessus lé fleuve.
Il y a des cavaliers sur le pont. Nous laissera -t-on passer? Notre nègre va les reconnaître. Ce sont des gendarmes comme lui. Il n'y aura pas d'objection. Alors nous courons joyeusement parmi les lauriers -roses couverts de fleurs sur les roches basaltiques entre lesquelles cascade le fleuve, chacun cherchant quelque coin d'ombre pour son repas de midi.
Le départ est pénible sous l'écrasant soleil, à 200 mètres audessous du niveau de la mer, dans cet encaissement au pied des monts de Galilée.
Le vieux pont de pierre noire date au moins des croisés avec sa
ix^ lox comvk m dueit dk stuk
grtnde accade ogivale flanquôede dfiux étages de pe)dt8 aies jdeb dnlre<
Nous côtoyons le fleuve en le remontant jusqu'à sa sortie do lac de Tibôfiade et nous rencoutrona nos moucrea et leura mulets comptètemcm embourbés au passage d'un petit torrent Tentes et promena ont roulé à l'eau. Et bètes et gens de se repêcher. Noos les devançoBS vers des tentes de mauvais augure» Cette fois nooi toiobons déddément sur la quarantaine où l'on veut nous arrêter.
Un seul gendarme turc est en ce moment de garde et notre i^gre^ brave comme le chien qui sent son maître derrière loi, le pvend dehaut et bouscule le collègue. Celui-ci cède. Nous passons la lignei filais il se ravise, veut chercher main forte et le P. Jaosseo qui pense au convoi resté derrièrot engage un long palabte pendant lequel nos moucres désembourbés nous rallient et filent devant nous. Alors nous fermons la marche, rendant sa liberté an faoïionncdire et prenant ^illardement la ndtre en. trottant vers Tibériade.
Arrivés en Galilée, M. Honoré et ses compagnons abordaient one région qui a été maintes fois visitée et décrite, et les lettres qa*il coqtinuA d'adresser à ses enfants n*ont plus la nouveauté de celles qa'on vient de citer. Nous laissons donc de côté le récit de la visite de Tibériade, qui occupa la journée du 22 avrils et^ue reproduisons plus que des fragments de Texcursion que la caravane fit, le 23 avril, sur les
bords du lac de Génésareth.
Jeudi, 23 avril.
Soufi l'influence de la vie civilisée» nous levons le camp à neuf heures, après un dernier tour dans Tibériade et nous partons suivant le bord du lac par le pied de la montagne jusqa'à filkgdala. Ce nom qui évoque le souvenir de la belle pécheresse an cœur si plein du plus ardent amour, eat porté par j un pauvre village, bâti de maisons en briques cuites au soleil n^pelant les villages de la vallée du Nil. Quelques femmes, quelques enfants surtout jouant au bord de Teau.. La misère arabe ou galiléenne^la jius complète, la plus abaobie« voilà xe que nous montre liagdala sur un sol merveilleux^ dans un site ravissant an milieu des arbres et des fleurs d'une végétation luxuriante, sur cette rive de la mer de Génésareth» qui vous renvoie l'éblouissement des souvenirs divins avec le miroitement de ses eaux bleues sous le soleil
Nous contournons le village de Magdala au nord et laissant la plaine de Génésareth à notre gauche, nous tournons le dos à la
AUX GOHFOIS DU IltSRRT DE STME 113!
mer pour reaionter le ooadi el Hanàm jqni nous conduit dans une gorge étroite entre devx cimes aigoes. Celle de droite, complètement inacces89)le depuis la base, nous laisse ycnr à flanc de rocher, près du sommet, des grottes qui ont formé la forteresse d'Ibn Uaan, d'où Hérode délogea les Inîgfinds qui y avaient établi leur repaire.
L'ooadi cascade délicieusement au-dessous de nous dans Je fond de la gorge où la chaleur tropicale unie à Feau courante fait pousser figuiers, bananiers, tout ce qu'on voudrait, si l'on voulait,, mais l'homme ne veut pas et, à côté d'une bande de culture de quelques semelles de burgeur, c'est l'enivrante flocaison sauvage.
Je dis enivrante sans aucune métaphore, car l'odeur de l'anis et de cinquante autres fleurs, jointes aux roses trémiëres, aux (^euls d'un rouge violacé, nous incommodait sur nos chevaux. IL fallait sortir de là, et, après une marche rétrograde dans le lit du ruisseau, nous nous jetons sur sa rive gauche, au débouché dans la plaine de Génésareth, à laquelle nous voici revenus et que nous voulons traverser en diagonale pour atteindre le rivage de la mer à l'extrémité opposée à Blagdala.
Biais il est l'heure de midi. Notre guide s'égare à fond dans les hautes herbes qui nous enveloppent de toutes parts jusqu'aux oreilles de nos dievaux.
Plusieurs ooadis coupent la plaine portant leurs eaux i la mer. Nos chevaux Bienaoent de s'embourber, la marche devient épuisante. Enfin, nous trouvons une tente noire de fellahs et cteux ou trois champs cultivés, et, n<»is guidant sur le cours d'un puadi, nous venons échouer sous des lauriers-roses, au bord de la mer, sur une plage ravissante couverte d'un sable fin semé de coquilles d'une nacre rosée éclatante. Chacun de se faire un nid à l'ombre pour le dtner de la halte en lâchant les chevaux entre les broussailles et le flot. Et de place en place devant nous, les rochers de basalte, comme des monstres au repos, fiant émerger de l'eau leur tète noire et luisante arrondie par le choc des jolies lames bleues.
Quitte à me faire pimsanter par mes jeunes compagnons, je ùàs une distribution de quinine préventive. Hélas I païuni ceux qui n'en ont pas pris se trouve le P. B..., dominicain ang^s, le plus aimable compa«rnon de caravane qu'on puisse voir, s'essayant au françids avec une humour charmante et avec tonte rheureose gaieté de ses vingt- ûx ans. 11 est mort de la fièvre à Jérusalem, six semaines plus tard, demandant au ciel, en pleine confiance, ce Sauveur dont il avait cherché la trace sur les bords du lac de Tibériade.
Reposés de notre mieux^ nous reprenona notre loate, et, cette fois, lesr Européens défiants, le P. Jonssen,, H...« et moi me quittons
llSt AUX CONFUS DU DtSIRT DE STR»
plas la tète de la colonne. Bientôt, à traders les boaqnets d'onbrages d'une rive enchanteresse, nous atteignons une croupe de montagne que nous contournons très aisément à une jolis hûteor au-dessus du lac, grâce à un aqueduc ruiné qui noas sert de chemin, et nous arrivons, par un sentier, dans des blés superbes, à une nouvelle plaine qui s'ouvre par de beaux arbres eDcadiaot une source délicieuse avec une maison européenne.
C'est Âîn-etTabighal . Ce qui veut dire en bon françûs pour notre caravane, repos, bonne table, bon gîte, accueil cordial, tout ce que peuvent itrer des gens fourbus et privés de tout cela depuis longtemps.
Et quel est notre hôte?
Abou Daoud lui-même, le bon géant, le P. Zephirin de Madeba, qu'on a transféré ici depuis peu pour diriger la colonie catholique allemande qui s'organise dans le but de ramener doucement ce pauvre peuple galiléen à U prospérité du temps du Christ.
Nous restons au bord du lac tout l'après-midi. On s'y baigne, ob s'y repose, et surtout on contemple ce pays. Devant nous, b'itobsnous pas la montagne des béatitudes avec Capharnaûm au tx)rd de la mer ? Je dis la mer, car l'eau est très légèrement salée. D'ailleors, les petites montagnes qui nous entourent sont d'une proportions parfaite que le lac, avec ses 9 kilomètres de large, paraît une mer, d'autant mieux que, vers le sud, c'est l'horizon marin le plus complet. £a effet, la vallée du Jourdain, toute droite, suivie de la mer ilorte, enfoncée 200 mètres plus bas encore que la mer de Tibériade, donne un vide de plus de 200 kilomètres de long quiproloDge étrangement les 21 kilomètres de la nappe d'eau et donne celte sensation de l'infini en étendue qu'on n'éprouve qu'au bord delà mer.
La rive rocheuse par places est formée, presque partout, d'one plage de sable et de petits g4lets, ayant & à 5 mètres de large. U pente assez forte permet d'arrêter une barque tout près du rivage ^ de profiter de ce que la voix porte sur l'eau pour haranguer, par do temps calme, une foule groupée sur le bord.
La montagne est toute proche pour s'y retirer.
La mer, avec ses 9 kilomètres, est assez large pour qa*en b traversant on change de pays, et nous allons l'éprouver, car, aujourd'hui encore, on n'est pas en sûreté quand on passe sor la rive orientale.
Une dernière citation s'impose : c'est la page que H. Honoré consacre à ses impressions sur la Galilée qu'il vient de parcourir.
AOX GONFIRS DU DÉSERT DE &YR1E 113S
Il y a, dans ce pays, une harmonie particulière qui en fût comme nn abrégé du monde.
An del& des petites montagnes qui nous touchent, les cimes neigeuses du grand Hermont pointent au nord au fond de l'horizon. Les plantes de notre climat tempéré s'y rencontrent avec le figuier, le grenadier, le palmier et jusqu'au bananier dans certains endroits, car l'altitude au-dessous du niveau de la mer permet des manifestations de la flore tropicale.
Impossible de voir une nature qui vous dise mieux l'Evangile, le résumé du monde terrestre dans la main humaine du Fils du Père céleste.
Grâce aux Arabes, rien n'a survécu ici à l'empire romain. Toutes les jolies petites villes sont en mines, enfouies sous l'herbe et les fleurs; plus de routes; presque plus de barques même sur ce lac.
11 reste tranquille sous son beau ciel devant Dieu, bien mieux que dans la main des civilisés, et l'on y goûte en paix un charme que rien ne trouble, dans ce recueillement sublime que donne la nature et que la pensée complète ici mieux qu'en aucun lieu du monde.
C'est bien le lieu fait pour recevoir la loi nouvelle, substituant l'idée du Père accessible à sa créature, à l'idée, de plus en plus séparative, du Dieu terrible.
L'enfant aimé a remplacé le serviteur soumis à la loi dure.
Nous nous garderons d'ajouter aucun commentaire aux pages qui viennent d'être citées. Quelle valeur des réflexions écrites au fond d'un cabinet de travail pourraient-elles avoir, à c6té du témoignage d'un voyageur qui décrit Odèlement ce qu'il a vu, sans autre préoccupation que celle d'intéresser ses enfants; car il ne s'attendait guère, en leur écrivant, à travailler pour les lecteurs du Correspondant.
Anatole Lakolois.