LA CE N SUR F
I)«''bitpz sa bonne monnaie et n'y mêlez pas son alliage; laissez ]o6 prêtres, les Calchas derrière la toile
MELPOMÈNE
"^'ous ne souffririez donc plus ni Joad, ni Mathan?
LA CEÎÎSURE.
Non, vous dis-je, n'exposez en public que les héros.
MELPOMÈNE
Ils jîourront donc exprimer franchement des pensées telles que celles-ci :
« Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. «
Non, parce que cette maxime est fausse, très-fausse, que cela ne s'est jamais -vu dans les états policés : notre premier roi Pbaramond sortait d'une grande race.
THALIE
Et Mérovée, dit-on, était bâtard.
LA CENSURE
Peut-être, mais de quelque liaut seigneur.
MELPOMÈNE
« Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux. »
LA CENSURE
Évitez encore cette idée-là ; idée subversive des droits imprescriptibles de la noblesse.
MELPOMÈNE
« L'injustice à la fin produit l'indépendance. »
LA CENSURE
C'est un trait révolutionnaire, un appel au peuple, que saisirait avec transport un certain parti...
MELPOMÈNE
<c Est-il d'autre parti que celui de vos rois? » leur répondrais-je.
LA CENSURE
Ah ! par ma foi ! voilà un beau mouvement pour vos poètes.
TRAGI-COMÉDIE. xxxiij
MELPOMÈNE
Aujourd'hui, d'accord : mais hier il leur eût coûté la tête.
LA G F. N s U R E.
Eh, dame! autre temps, autres vers.
MELPOMÈNE
Votre manie ne tolérait que le sentiment dont la fieité dit au favori d'Auguste :
« Pour être (ilus qu'un roi tu te crois quelque chose !
LA CENSURE
Vous répétez toujours et ne faites que rajeunir en les rhabillant les vieilleries du père de la scène française, dont il faut oublier l'école trop républicaine.
MELPOMÈNE
Voudriez-vous qu'on oubliât aussi cette belle réponse en faveur des monarques , lorsqu'attestant le ciel même , Cinna s'écrie :
« Quand il e'iève un trône, il en venge la chute ;
» 11 se met du parti de ceux f^n'il fait re'gncr j
» Le coup dont on les tue est long-temps à saigner j
» Et quand à les punir il a pu se résoudre,
)) De pareils clultimens n'appartiennent qu'au foudre. »
Laissez-moi donc plaider le pour et le contre avec une noble impartialité , dans l'intérêt de produire en définitive un bon jugement qui satisfasse tous les esprits. Par votre méthode exclusive, les déclamations toutes monarchiques ne sont que de basses flatteries aux rois, et les tirades toutes démocratiques ne sont que de viles adulations aux populaces. Le vrai peuple , qui se dégoûte des unes et des autres, en repousse les fadeurs nauséabondes par la vertu de son bon sens. Souffrez donc indifféremment qu'un républicain dise au théâtre :
(f On hait la monarchie j et le nom d'empereur » Cachant celui de roi ne fait pas moins d'horreur. '> Et qu'un interlocuteur en opposition lui réplique de son côté : « Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte ,; » La voix de la raison jamais ne se consulte. >' Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux j
)i L'autorité livrc'e aux plus séditieux
» Le pire des états, c'est l'ctat populaire. ><
xxxiv DAME CENSURE,
Voilà comment on développe deux grandes causes équitablement contre-balancées. Vous retrancheriez tous ces morceaux à cette heure, et l'on crierait niaisement à la décadence de l'art que vous abrutissez , et du raisonnement que vous tronquez. Misérable Censure! vos peurs des révolutions persuaderaient que lu nôtre ne finira jamais.
L\ CENSURE
Oui , j'écarte tout ce qui frappe un peu fort , par prudence pour moi-même. J'abhorre les claques.
MELPOMÈNE
« Tu veux te faire craindre et ne fais qu'irriter. » La France a pour ta perte une hydre trop fertile : )) Une rime coupée en fait renaître mille. » Penses-tu complaire au souverain par tes bassesses qu'il est loin de soupçonner, par les applications injurieuses que tu lui adresses dans tes notes marginales ? Va , va , s'il apprend combien tu l'outrages impudemment par tes allusions supposées , et que tu calomnies l'opinion de tout le monde avec infamie, il t'écrasera comme un venimeux reptile. Les plus mauvais princes méprisent l'extrême abaissement de leurs esclaves :
« Leur prompte servitude a fatigue Tibère. « Juge donc quel châtiment mériteraient tes perfidies sous le sceptre d'un Titus , ou d'un Louis XII et d'un Louis XIV qui nous ouvrirent si largement nos deux carrières glorieuses! Tu n'agis point par dévouement , mais par avarice et pusillanimité personnelle. Quel est ton langage ? celui de l'affranchi qui , dans la tragédie d'Othon, dit à son vil collègue :
« Point , point de bien public, s'il nous devient funeste ! »
THALIE
Cesse de lui citer de tels vers, ma sœur , elle les ôtera de tes plus vieux ouvrages. Son système retranche tout ce qu'on applaudit, et n'approuve que les platitudes qui font bâiller les spectateurs. Grâce aux soins qu'elle prend, le sommeil et l'ennui rendront les salles muettes : on les désertera même pour aller aux sermons , où du moins il est permis de dauber chaudement sur les philosophes d'un siècle désolant pour les missionnaires. Ce plaisir sera désormais ma comédie, puisqu'elle n'en permet plus de riante.
TRAGI-COMEDIE. xxxr
LA CKNSURE.
Tâchez de faire rire sans toucher à quoi que ce soit. Quelle rage est la vôtre? Vos personnages ne sont plus que des ministres, ou des préfets qui tendent à l'être.
THA LIE.
C'est qu'on ne volt que cela partout.
LA CENSURE
Ils parlent toujours politique.
THAL 1 E
C'est que du temps qui court, chacun en fait de mauTai»* comme vous-même.
LA CENSURE
Vous drapez toutes les classes.
T H ALI E
C'est mon devoir.
Ça, Muse comique, faisons nos conditions à l'amiable, et je vous passerai des gaietés : mais plus de militaires au théâtre, pas même l'uniforme d'un soldat.
THALIE
Mais mon Larissole....
LA CENSURE
Plus d'ecclésiastiques, pas même de petit collet ni de rabat.
THALIE
Mais mon abbé du Cercle....
LA CENSURE
Plus de magistrats , de juges.
THALIE
Mais mon George Dandin disant à son fils Léandre : « Chacun de tes rubans me coûte une sentence. »
LA CENSURE
Plus de grands seigneurs, ni de comtes , ni de barons, ni de narquis de la vieille cuisson, ni même de ceux qui sortent tout dorés de la nouvelle fournée.
xxxvj DAME CENSURE,
THALIE
Mais mon Glorieux , mon seigneur de Tufières Mais mon
risiblc mot ; Saute Marquis I
LA CENSURE
Plus de gentilshommes, même campagnards.
T HA LIE
« Qu'est-ce qu'un gentilboinine? un pilier d'antichambre. » a dit le doux Racine dans ses Plaideurs. Lui en a-t-on fait uti crime ?
LA CENSURE
Enfin , plus de plébéiens parvenus , et décorés , plus de libéraux cosmopolites, plus de constitutionnels.
TH ALIE
Fort bien! ni nobles, ni roturiers, ni l'église, ni la robe, ni l'épée. Il ne me reste que les médecins et les cocus que Molière a retournés de toutes les façons.
LA CENSURE
Plus de cocus; c'est immoral d'en parler. Nos mœurs et l'enseignement mutuel les ont fait disparaître.
Me voilà bien à mon aise!
LA CENSURE
Amusez-vous, amusez -vous, belle, mais seulement sur le compte des partis qui nous nuisent.
TH A LIE
Oh ! les partis se ressemblent trop entre eux par leur jactance et leurs bravades dans le succès , par leur abattement dans le revers , leur intolérance réciproque et leurs susceptibilités vindicatives. Ils ne remplaceraient dans mes cadres que les plaisans Turlupins de Molière , se rejetant tour à tour les traits Liucés sur chacun d'eux , et s'attribuant en personnalités offensantes toutes les généralités de mes portraits en l'air et de mes leçons communes à tous. Je gage cpio c'est loi qu'on joue, dirait celui-ci. — Je parie que c'est toi dont on se moque , dirait celui-là. — C'est toi , damné libéral. — C'est toi, maudit royaliste. — Toi. — Toi. — Lui. — In tel. Ainsi tous se renverraient la balle, et je me ferais
TRAGI-COMEDIE. xxxvij
liiiir des cliefs tic doux ou trois coteries très-clialouilkiiscs que vous finiriez par vengera mes dépens. A toi, ma sœur; compte avec elle.
LA CENStIRK.
Çà , grave Muse tragique, dorénavant clioisissez des sujets fabuleux ou romanesques, et traitez-les sur le ton vague de Jéréniic ou des romantiques. Plus d'époques , ni de contrées, ni de caractères historiques.
MELPOMÈNE
Ne puis-je animer dos héros grecs .>*
t A CENSURE.
Plus d'Athéniens ni de Spartiates ; ils sont trop démocralcs.
MELPOMÈNE
Des anciens Romains ?
LA CENSURE
Non; ils sont trop entichés de républicanisme.
MELPOMÈNE
Des Romains de l'empire?
LA C E N s L R E.
Non ; trop pareils aux esclaves du jour.
M ELPOMÈ NE.
Ceux du bas-empire ?
LA CENSURE
Bien pis encore! allusions frappantes aux affranchis modci ues.
MELPOMÈNE
Ceux de Rome chrétienne?
LA CENSURE
Non , par respect du pape, des cardinaux et dos évciiucs (ju'on n'a le droit d'exposer Cii scène que sur tous les lhéàirc6 élraiig<frs.
MELPOMÈNE
Des Napolitains , des Autrichiens ?
LA CENSURE
Non; la musique des Italiens et des Allomauds s'accorde sous le bâton de rorcheslre: ne troublez pas leur concert par vos présages tragiques.
xxxviij DAME CENSURE,
MELPOMÈNE
Eh bien , des Polonais ?
LA CENSURE
Non, les puissances ont démembré leur pays, en vertu de leurs
benoites alliances.
MELPOMÈNE
Des Russes ?
LA CENSURE
Non , leur sceptre du Nord n'est qu'une verge militaire.
MELPOMÈNE
Des Anglais ?
Diantre! ils ont détrôné des rois et des reines , et se gourraent dans leurs élections de boxeurs.
MELPOMÈNE
Des Espagnols ?
LA CENSURE
IVon, ils ont des cortès qui donnent la chasse aux serviles , et des tauréadores d'indépendance nationale qui ont su toujours démêler leurs affaires domestiques.
MELPOMÈNE
Des Suisses ?
LA CENSURE
Hou... hou ! leur Guillaume-Tell ferait fureur, et leur Guesler ferait peur. II ne faut pas que votre dur Lemierre redise aux jeunes gens:
« L'arc qu'on tient trop tendu se brise de lui-mcnie j
» Et lorsqu'à son excès l'esclavage est monte' ,
j) L'esclavage souvent touche à la liberté'. »
MELPOMÈNE
Des Hollandais , des Belges , des Flamands ?
LA CENSURE
Pou OU ! Sujets rebelles au bon Philippe H! Votre philosophie déclamerait contre le brave duc d'Albe. La richesse des Provinces- Unies est d'un aussi mauvais exemple pour l'ancien continent, que celle de Philadelphie pour les nègres et les blancs du Nouveau- Monde : car l'âge présent va un train d'enfer.
TRAGI-COMÉDIE. xxxix
MEI-POMKNE.
Au moins je puis faire parler des Gaulois, des Francs?