SCÈNE X
Les mêmes ; MERCURE , LES PARQUES.
MERCURE
Salut , nobles filles du Plnde ! Je vous rencontre à propos ici : vous y serez témoins de l'acte éclatant de justice que le grand Jupiter m'envoie exécuter. Les Vertus , chassées par la Censure, ont porté plainte au conseil de l'Olympe. Cette scélérate, accusée par leurs voix d'un double crime, en va recevoir le châtiment. On l'a convaincue , entre autres maléfices, d'avoir garrotté la Franchise , et de lui avoir coupé la langue ; d'avoir mis au secret l'Innocence , el de lui avoir coupé les oreilles.
THALIE
« Ah I Sorcière J'cnfer, empoisonneuse d'âmes! »
MERCURE
Allons, tôt, Parques vengeresses, tranchez son dernier fil.
MELPOMÈNE
«...., Seigneur, voyez ses yeux
» Déjà tout e'garés , louches , et furieux d
MERCURE
« Tous ses valets en fuite ont le même visage »
MELPOMÈNE
(f Quoi! pour six mille francs! ah! bons dieux ! quelle rage! »
THALIE , riant aux éclats.
Ah ! ah ! ah ! Le spectacle de sa peur me fournii'a une comique 5cène ! Etudions , pour l'amusement général , et ses gestes et ses paroles.
On abuse du nom suprême de Jupiter pour m'ancantir; crime de lèse-divinité.
xlij DAME CENSURE,
MERCURE
C'est loi qui abusais du sien, et sa haute intelligoncc le foudroie pour venger l'honneur littéraire.
LA CENSURE
On attaque le clergé , la noblesse, tous les ordres ensemble en m'attaquant ; attentat formel à la sûreté de l'état.
MERCURE
C'est toi qui les outrageais en leur appliquant ce qu'on n'adresse qu'aux hypocrites , aux vaniteux , et aux ridicules de profession.
LA CENSURE
Les ministres de Jupiter prendront ma cause en main.
MERCURE
Éclairés par le maître de l'Olympe , ils dédaigneront de se mêler dans tes vilaines affaires ; tn n'es pas plus respectable que le corps des huissiers , des médecins , que les marquis et que le cocuage , dévolus à l'enjouement correctionnel de la comédie.
LA CENSURE
On incriminera la conduite de mes ennemis, on les poursuivra d'office ; on leur donnera des défenseurs d'office.
MERCUR E.
Tout le monde se moquerait de ta cause en pleine audience" les magistrats eux-mêmes y dérideraient leur gravité , comme au procès de l'Avocat Patelin.
LA CENSURE
Je suis instituée par la nécessité sociale....
MERCURE
Point, mais par le caprice et les circonstances journalières d'une vingtaine d'années.
LA CENSURE
Les mœurs , la justice , la foi , le royaume entier sont perdus si l'on n'arrête pas les pièces où Ion me jouerait....
TRAGI-COMÉDIE. xliij
T H A L I E , riant aux éclats.
Ah ! ah ! ah ! sa querelle intéresse toute la terre ! Elle prend tous les conseillers pour des Bride-oies.
MERCURK.
L'équité , l'esprit , l'enjouement, la bonne foi , et les belles institutions des muses sont sauvés , si la cour et la ville et les juges se mettent gaiement à rire de ta déconfiture, comme ils riaient du temps de nos pères des facéties du Malade Imaginaire et des goguettes du Roi de Cocagne.
•LK C ENSURE.
Les théâtres deviendront une arène ouverte à mille boute-feux.
MERCURE
Les parterres applaudiront innocemment comme autrefois aux libertés naïves des auteurs , et siffleront judicieusement leurs licences , quand les entraves ne les exciteront plus à te faire des niches.
LA c EN SURE.
J'interjette appel contre un jugement arbitraire devant le tribunal de Minos....
MERCURE
Pour qu'il te déboute de ta requête , et que le parquet des lutins en dernier ressort te baffoue à perpétuité. Du reste , l'arrêt est irrévocablement prononcé par les articles du code de la raison souveraine. Lachésis, prends sa trame; Clotho, file son dernier écheveau
LA CENSURE
O miséricorde ! Que deviendront mes pauvres déeoupeurs ?
MERCURE
Ils tonderont les chiens et couperont la queue des chats sur le Pont-Neuf : Mais , avant tout, vieille Atropos , coupe , et avec ses propres ciseaux.
T H A L 1 E , enrayée.
Ouais ! seigneur Mercure , la sentence n'est donc pas un jeu ? Ge dénoùment devient trop sérieux pour moi.... Attendez que je sorte : il ne me sied pas de la voir pleurer et mourir. Sa fin n'au-
xliv DAME CENSURE,
rait qu'à m'inspircr des comédies larmoyantes ; cet accident me rendrait méconnaissable aux yeux de Ménandre et de Piaule. Je m'enfuis par précaution.
( Elle se retire.)
M ELPO MÈNE.
Et moi, je reste. Mon caractère sombre me le commande : il faut que j'assiste au supplice des coupables , pour y recueillir les semences de la terreur et de la pitié qu'il imprime aux justes.
M ERC URE.
Allons, sœur filandière , coupe.
ATROPOS
Oui , crac !... C'est fait. Voilà dame Censure évanouie pour toujours.
.' La Censure tombe. )
M EL PO MÈNE
O Apollon ! quel frémissement me saisit ! d'où vient que je frissonne pour elle ? Éprouvé-je moi-même ce que j'ai peint tant de fois , le remord de la vengeance satisfaite ? Oui , l'accomplissement de mes désirs me coûte cher. L'Esprit de Parti vivait des secours de cette scélérate corruptrice ; s'il périt , je n'ai plus de poignards : la Censure est morte , je n'ai plus de poisons.
MERCURE
Reprenez vos amples parures, Melpomène ; elles ne seront plus échancréeset rétréciespar cette maudite couturière. L'arbitre souverain des hommes permet aujourd'hui que mon caducée , symbole de la paix et des arts , évoque librement dans vos cirques les grandes âmes des vengeurs et des défenseurs de la patrie et des trônes , les héros de l'antiquité , les tyrans qu'ils ont punis , les citoyens qui combattirent pour la liberté , dont on ne craindra plus de prononcer le nom , et les rois que les vertus et la vraie philosophie ont placés près de Marc-Aurcle et de Charles-le - Sage. Ne songez plus qu'à vous consoler de vos misères passées , dans les jeux nobles ou riants qu'autorise notre inviolable monarque. Tenez , tenez , voici votre sœur Thalle qui revient avec la Satire- Elle l'a délivrée de la prison où l'avait enchaînée et bâillonnée dame Censure , en punition d'avoir jadis osé faire dire au chantre du lutrin :
« Abîme tout pliitùl , cVst Tesprit de l'église, n
TRAGI-COMEDIE. xlv
On ne risqua point de trait plus caustique et plus fort dans les poèmes du dix-neuvième sit'cle. Aussi voyez messieurs les rémouleurs et les dcpeceurs, messieurs les tranche-pièces et les emportepièces la poursuivre avec leurs armes ordinaires. Elle danse et gambade en leur lâchant des coups de son fouet , qui tantôt font sauter leurs ciseaux en l'air , tantôt leur sanglent les doigts , l'âpine dorsale , les reins , et tout ce qui s'ensuit. Sa lutte burlesque avec eux va couronner le spectacle par un divertissement non moins gai que le ballet des apothicaires harcelant et couchant en joue de toutes leurs seringues le bon monsieur de Pourceaugnac.