‹ Le corrupteurChapitre 5 sur 115 · LES PARQUES · texte numérisé non relu

LES PARQUES

Salut, révéï'ente mère Censure! Quelle taille majestueuse ! que cette guirlande d'éteignoirs , cette ceinture de mouchettes , et cette garniture en ruches toutes de ciseaux vous sied merveilleusement.

La censure.

Tenez, mon cher M. Duplagiat , mon conseiller, mon secrétaire intime , tenez un moment mon portefeuille. Mesdames , Mercure vous a prévenues de votre devoir ?

CLOTH o.

Au nom de sire Jupin, que ce messager des dieux fait parler à la guise des ministres de la cour céleste : mais c'est un fripon dont le divin monarque ignore les ruses , et qu'il confondra s'il les découvre.

Parlez plus modérément de l'interprète de Jupiter.

CLOTH o.

Saurons-nous la vérité par sa fille Minerve?

LA C E N s U R E.

Taisez-vons sur elle. Vous savez qu'elle fut tant soit peu folle , quand elle hanta la pharmacie de Mercure dont l'ioflucnce lui monta la tête.

Sa guérison fut-elle opérée par votre génie conservateur , faux Esculape plus extravagant que tous ses malades ?

TRAGI-COMEDIE. vij

LA C E NSURE.

Taisez-vous mt lui comni(; sur elle qui n'a fait que trop d*; bruif.

CLOTHd.

EIi bien , nous ne la nommerons plus que Bellone.

LA CENSURE

Encore moins ce nom-là queTaulrc. Ne la désignez nullement, et poui' cause.

LA CHÉSIS.

Cetle déesse a donc des partisans que vous craignez?

LA CENSURE

T<«'en parlez pas.

CLOTHO

P^llc a donc des ennemis que vous soutenez ?

N'en parlez pas.

LACHÊSIS.

Qu'appréhendez-vous ?

LA CENSURE

Chut 1

ATROPOS

De quoi donc est-il permis de jaser ?

LA CENSURE

De rien. J'impose silence à toutes les pensées.

jN'os coups de ciseaux ne sont pas plus mortels aux hommes que cette loi tranchante.

CLOTHO

Nous en écrirons à Pluton , ou au tribunal de Rhadamante.

LA CENSURE

On arrêtera votre correspondance; on décachètera vos lettres à la poste infernale où les reçoit le bac de Caron , qui les remet aux mouchards des furies, surveillantes et vengeresses du bon ordre.

LACHÉSlS.

Vous les avez tous lâchés sur la terre qui devient un second

viij DAME CENSURE,

enfer pour les libertés les plus tolérables. Vos gens de peine s'en plaignent mystérieusement, et nous prient de les soustraire aux tourraens de leur passive obéissance.

LA CENSURE

Quoi ! mes ouvriers , mes dépeceurs , mes mutilateurs de pièces théâtrales ?

V ",": A't'ropos.

Oui , les ostensibles et les occultes , tous gémissent de leur tâche déshonorante.

LA CENSURE

Mais ne sont-ils pas gratifiés chacun d'un traitement de six mille francs ? N'est-ce pas de quoi digérer quelques affronts sans murmure ?

CLOTHO

Ils vous accusent d'exiger de leur part des injustices vraiment criantes.

LA CENSURE

Mais six mille francs !

LAC HÉSIS.

Ils disent que vous les forcez à détruire l'art de Thalie et de Melpomène en France , à ruiner les théâtres royaux , les théâtres secondaires , les théâtres forains , les poètes , les compositeurs lyriques , les comédiens, et tous les artistes vieux ou jeunes de la capitale.

LA CENSURE

3îais six mille francs !

CLOTHO

Ils se demandent par quelle étrange contradiction , tandis que le gouvernement accorde des gratifications, des subventions encourageantes aux acteux's, érige un second temple aux muses et paie ses dessei'vans des fonds de l'état , vous leur commandez de tarir les caisses des recettes théâtrales , en privant les directeurs et les entrepreneurs de nouveautés qui compenseraient les sacrifices pécuniaires, qui enrichiraient la scène sans frais, et accroîtraient la gloire duplusbrillant des arts ? Cette coûieuse et absurde rigueur leur répugne en secret , et les humilie eux-mêmes.

Mais six mille francs !

TRAGI-COMEDIE. ix

ATROPOS

Cei'tes, ils y tiennent fortement : les humains ne nous ressemblent pas : l'argent les possède et les domine. Mais écoutez; vous êtes la noble fille du Soupçon et de la Peur, madame la Censure, de sorte que les oreilles vous bourdonnent sans cesse comme deux trompes , et que vos yeux écarqulllés sont tels que deux microscopes. Le moindre vers applaudi vous semble un roulement de tonnerre prêt à vous écraser : le moindre mot finement écrit se grossit sous vos regards ainsi qu'une large affiche au peuple des faubourgs. La Tyrannie fut votre aïeule; de là votre naturel ombrageux, poltron et impitoyable. Avez-vous garanti vos comités de salut public par vos mesures acerbes ? Nous vous avons vue et connue tour à tour jacobine, directoriale, impériale, sans que vous ayez pu sauver ni l'autorité ni les têtes de vos chefs. Vous vous dites monarchique aujourd'hui; vos façons de faire étaient pourtant les mêmes à toutes les époques ; à quel mal ont-elles remédié.-* Vos ouvriers étaient les mêmes, sont les mêmes, et ne vous servent encore qu'à persécuter , sans avantage pour vos maîtres, et le bon sens, et l'esprit, et le génie. Les éplucheurs que vous avez associés aux anciens suivent la même routine que leurs devanciers ; qu'en résulte-t-il ? Tin mépris général de vos vexations, et des haines pour vos inslrumens. C'est ce désordre excessif dont ces pauvres gens s'affligent et redoutent le blâme universel.

LA CENSURE

Biais six mille firancs !

CLOTHO

Ils rougissent de ce que leur responsabilité parait plus sûre que celle des académiciens distingués et des littérateurs en réputation, dont vous soumettez les lumières , la moralité reconnue à comparaitre indignement devant eux.

LA CENSURE

Mais six mille francs que je leur alloue à chacun! six mille francs par an, vous dis-je! six mille francs, et quelquefois le double ! Cela répond à tout, console de tout, et satisfait à tout.

L ACHÉSIS.

Cela ne fait qu'intéresser leur zèle à nuire, de peur qu'on ne

X DAME CENSURE

les casse aux gages , et que leur inspirer un pusillaulino effroi de perdre leur salaire s'ils tolèrent la moindre vétille qui vous choque. Tout tremblans de voir les choses sous des couleurs qui vous déplaisent, ils scrutent chaque ligne, chaque mot, chaque syllabe douteuse , la loupe d'une main et les ciseaux de l'autre. Dans quel état ont-ils mis le pauvre clieval Pégase! Ce n'est plus qu'une rosse, dont ils ont tondu la crinière et abbattu les quatre ailes; il se cabre, il bondit; mais il n'a plus d'élan ni d'essor : le public ne reconnaît plus son reste de vigueur qu'à des ruades, et vous maudit de l'avoir privé de la sublimité de son vol.

LA CENSURE

Le public ! Le public a-t-il besoin d'autres arausemens que ceux dont je lui prodigue leplaisir aux boule varts? Lui ôté-je les farces grossières, les pantomimes à riches décors, les chevaux du Cirque, les dramaturgies forcenées, les noirs mélodrames où triomphent les héros de potence, les empoisonneurs, les brigands vertueux, les galériens sensibles, les solitaires, les vampires, les Fualdès, les assauts , les incendies , les échafauds , les évolutions accompagnées des concerts du canon et de la mousquetei'ic , et tous les spectacles ravissans de la Gaieté? c L o T H o.

Oui, vous souffrez qu'on étourdisse les oreilles de la multitude, et qu'on éblouisse ses yeux', pourvu q[u'on n'adresse rien à sa raison. Peu vous importe de gâter ses mœurs par les images des monstruosités surnaturelles, quand le génie l'éclairerait par la peinture des vices et des vertus fidèlement représentés. Tenez, dame Censure , c'est aller au rebours du chemin qne vous tracent les lumières du siècle. En notre qualité d'immortelles, nous avons droit de le déclarer à une créature péiissable, vous ne voyez pas clair, vous marchez en aveugle, et vous vous conduisez comme une idiote.

LA CENSURE

Comme une idiote, moi, la pénétration, la sagacité même! Osezvous insulter un pouvoir tel que le mien ?

LACHÉSIS

Petite maman , il n'est qu'éphémère.

LA CENSURE

Outrager votre supérieure !

TRAGI-COMÉDIE. xj

Du jour : mais qui sait si demain

ATROPOS

Demain peut-être on dira : « Morte la béte, mort le venin. » Ua tour de nos fuseaux suffit, si notre paternel Jupiter l'ordonne.

LA CENSURE

Ali ! coquines! vous êtes trois conspiratrices, trois divinités libérales, cerne semble. Je vous dénoncerai aux juges infernaux, et vous ne paraîtrez jamais sur aucun théâtre , pas même sur les tréteaux de la foire. Que pensez-vous, monsieur mon commis, du langage de ces impudentes ? vous observateur policiel , et que ce titre a fait surnommer Poliron, Duplagiat, seigneur des biens cl'autrui , répondez-leur de grâce , et réprimez leur impertinent caquet.

DUPLAGIAT.

Très-savante, très-experte , très-morale et très-pieiise Dame Censure, toutes les fois qu'il me faut ouvrir la bouche, je crains de prononcer quelque sottise : cependant vous voulez que je m'explique , et l'obéissance m'enhardit.

Dès mon enfance, je manquai d'esprit, mon éducation ne m'en a pas procuré; et je n'ai, pour sentir et juger les choses, que l'instinct d'un humble animal. Celte faculté suffit auprès de vous pour répliquer à ces demoiselles. Reprochons-leur, primb, de s'être rendues les organes des mécontenteraens de messieurs vos tranche-pièces. Le cours des temps vous ayant engagée à garder les vétérans de votre comité réviseur, et à leur adjoindre les surnuméraires de deux ou trois autres dates, il s'ensuit que votre conseil privé se compose de gens de toutes les couleur-; par conséquent les coupures n'en sont que mieux faites par les diverses opinions. Les anciens rognent par frayeur d'être soupçonnés d'une tiédeur qui les ferait chasser ; les nouveaux rognent pai- émulation et chaleur de zèle pour la cause qui les a fait admettre : puis , l'ouvrage reste comme le vieillard de la fabie épilé de deux manières par ses deux maîtresses intéressées. On ignore la main qui a tiré le plus de poil aux auteurs. Chacun des censeurs peut blâmer l'arbitraire : le libéral en rejetant le tort sur l'ultra; celui-ci sur celui-là; tous deux sur le révolutionnaire des années antccc-

^ij DAME CENSURE,

tlenlcs ou subséquentes; et le poète, ne sachant plus à qui s'en prendre, accuse vaguement le despotisme ministériel de l'avoir soumis à votre littéraire conseil des dix. Ainsi personne n'est responsable; et ces messieurs, bien à couvert , peuvent aller leur train dans leur inquisition réactionnaire.

LA CENSURE

Voilà raisonner très -administra tivement ; et mes bons tranchepièces me paraissent en sûreté : leur honneur est sauf. Dieu merci! mais les écrivains m'imputent de frustrer le public des produits instructifs de leurs veilles, et de leur ravir les fruits de leurs travaux souvent nécessaires à leur existence et à leur réputation lucrative.

nUPLAGIAT.

Vous avez admis mon premier point : secundo, les tragédies, les comédies ; opéras, vaudevilles et autres œuvres , ne sont pas des propriétés immobilières bien définies, bien garanties par les lois; mais conjecturales, éventuelles, et ne méritant aucune indemnité préalable, quand on les arrête, et même quand on les vole. Toutes ces productions en passant aux mains des censeurs titrés, des censeurs sans titres, des secrétaires, commis et sous-commis, plus ou moins lettrés, et'plus ou moins discrets, n'appartiennent vraiment plus à l'auteur qui les livre à voire juridiction : ils entrent dans le domaine public et dans le fonds commun d'où nous retirons ce qui nous paraît profitable à nos intérêts généraux. L'état ne voit pas les individus , mais les masses : partant de là, si le germe sorti d'un cerveau mal pensant peut fructifier dans un cerveau docile et pensant bien , celui-ci le prend, en détourne la tendance pernicieuse, et le restitue sainement à l'art théâtral pour le bien du pouvoir et pour son profit particulier. Ce fonds inépuisable de vues dramatiques est la source où nous* autres plagiaires nous puisons notre gloire, nos succès , et nos pensions. Si je n'avais pas volé dans vos bureaux obscurs et dans vos secrétaireries des scènes, des actes, des plans de pièces entières , je n'aurais pas eu le talent de briller à voire service : car la nature ne m'a pas prêté d'imagination, et je ne compose rien que d'emprunt : tout ce que j'expose est pillé , escroqué; je le corrige, je le retourne à votre gré : je réussis par >olrcaide, par vos cojnmunications secrètes, et je jure ensuite

TRAGT-COMEDÎK. xiij

sur l'honneur que les œiivrosrl'anfrni noino fnrrntjaninis connues. Comment aurais-jc fait sans vos secours, moi qui répétai rent et cent fois qu'on ne peut plus créer rien de neuf, moi qui nonseulement ne conçus jamais une idée neuve , mais qui n'ai pas même d'idées dans la cervelle? hé bien! c'est à vous, c'est à vos confidents que le public doit tout l'éclat que nos larcins légitimes répandent sur notre manufacture théâtrale. Tant pis pour les auteurs qui nous confient leur portefeuille! autant de perdu pour eux et pour leur famille ; autant de gagné pour nos emportepièces.

LA. CENSURE

L'argument est sans réplique. Les sujets, les caractères, les plans, sortent de l'histoire et appartiennent à tout le monde, pourvu que la verve n'en fasse que l'usage qui nous convient. Sus, mesdames, revisez, taillez, supprimez, et livrez avec soin les rognures littéraires mises en séquestre, au bon emploi qu'en feront M. PoHçon Duplagiat , ses frères, ses cousins, et ses petitsneveux, que je pensionnerai dans la suite très-honorablement, si le puissant Jupiter m'y autorise. Allez , et travaillez comme il faut avec mes découpeurs à gages.

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