‹ Le corrupteurChapitre 9 sur 115 · L A VA N I T É · texte numérisé non relu

L A VA N I T É

Moi, je souhaiterais que vous supprimassiez du répertoire théâtral les hobereaux de Sotte mille , le Bourgeois- Gentilhomme , plein d'allusions cruelles pour mon mari; la Comtesse d'Escarbagnas , les Bourgeoises de qualité et Madame Ango , pleines de personnalités contre moi qui suis préfète.

J'entends , excellente dame Vanité.

l'intérêt.

Moi, je voudrais qu'on ne raillât publiquement aucun vicc.parceque les vices rapportent beaucoup d'argent , et qu'on ne se moquât plus des sottises , parce qu'elles en dépensent beaucoup. Quant à moi particulièrement je brave les sarcasmes et le mépris. Ni les déclamations morales ni les quolibets ne me tueront. Je naquis de l'avarice , et suis éternellement industrieux ou industriel , royaliste ou impérial , ou jacobin, comme on voudra.

xvli] DAME CENSURE.

LA C. ENSUEE,

J'entends , monsieur l'Intérêt.

l'ignorance.

Je vous demande aussi de ne permettre que des costumes imaginaires , de peur qu'on ne m'aperçoive sous tous les habits et sous toutes les robes , même sous celles des magistratures et des universités.

LA CENSURE

Il m'est impossible de déguiser tout-à-falt l'ignorance ; mais je ne laisserai paraître que le pqtit bout d'une de vos oreilles d'âne.

Pour moi, je suis le même sous toutes les formes et sous tous les vétemens , je les prends tous : ainsi cachez-moi entièrement.

l'h y POCR I s lE.

Je réclame surtout contre ce qui désigne le sacerdoce : autrement quel scandale ! On me représenterait courant les rues en soutane , et fréquentant les salions en bas violets , ou coiffé d'un chapeau rouge comme ce vieux bonnet que vous portiez.

LA CENSURE

Marchez en paix. Je n'ai pas encore reçu , par respect de votre tonsure , la Journée des Dupes , comédie du diabolique auteur dont j'ai déjà supprimé le Pinto qui introduisit, dans des chambrées pleines de monde , un moine et un archevêque. Ce poète-là m'objectait philosophiquement que le pape Léon X fit jouer à sa cour le Frère Timolhée de Macln3i\el; qu'à Londres, à Pétersbourg, à Berlin, que dans les royaumes catholiques, sur les théâtres de Vienne , de Naples et de Madrid , le clergé figurait en personne , et qu'on ne privilégiait nulle part les crimes et les travers sacerdotaux plus que ceux des princes. Moi je lui oppose le bon exemple de la France qui seule proscrit toujours les libertés dont elle babille en étourdie ; car , il faut qu'elle se singularise. l'hypocrisie.

Dites qu'elle se distingue saintement, étant à la tête des nations chrétiennes.

l'orgueil.

Moi, moi, moi, je ne tiens pas moins à la suppression de ma

TRAGI-COMEDIE. xix

double mise de cour et de viUe. Vous me voyez : la moitié de ma tête est frisée en aile de pigeon et poudrée à blanc ; l'autre coiffée à la Titus. L'une de mes épaules endossant l'habit de cour, riche et brodé , me montre en courtisan gentilhomme ; l'autre , revêtue d'un magnifique uniforme militaire, me signale en grand maréchal d'armée. Sous ces diverses casaques , on uie salue aux audiences royales et aux parades des revues. Là , les évolutions de troupes m'ayant accoutumé à tourner de droite et de gauche, je passe tour à tour sans gêne des deux côtés. Vous préjugez bien que si l'on mettait en scène mes voiles-faces, la canaille , toujours encline à la malice républicaine, en rirait follement! Prévenez les singeries : l'orgueil les déteste autant que les craint l'hypocrisie. Une confidence me reste à vous faire qui vous instruira du danger que nous courons.

Ma noblesse de droit est la seule réelle par son ancienneté; elle date delà Gotliie et de l'Ostrogothie : celle de la vanité, que je tenais en roture , prétend s'assimiler , de fait , avec la mienne han tée sur la généalogie. Les petits nohlions qu'elle engendra d'un lit de bâtardise traiteraient mes aînés en cadets de famille par suite de confusion. Or, le seul moyen d'obvier à ce conflit héraldique...

LA CENSURE

Quel est-il ?

l'o r GUE il.

C'est de nous marier ensemble et de relever ses richesses bourgeoises des illustres pauvretés de mes blasons. L'alliance de Y Orgueil et de la Vanité me semble très-sortable dans ce siècle d'égalité rationnelle. Nous nous épousons tous deux comme après les croisades , de sorte qu'à l'avenir on ne verra plus sortir de nous qu'une même grande souche. Vous concevez, ma chère et belle dame, quelle juste indignation exciteraient en nous les railleries des petites gens. Silence donc! nous craignons le moindre galoubet de Momus.

LA CENSURE

Peste ! c'est une affaire d'état. Je me félicite d'avoir , parmi tant de pièces risibles que j'ai séquestrées, défendu qu'on jouât ces \o\xv%-cv\ Indiscret y quelque innocent qu'il fût.

TOUS

L'Indiscret! Ah! quel titre menaçant et abominable!

^x DAME CENSURE,

LA CENSURE

Un personnage qui a la manie de tout dire, lorsqu'on doit se taire sur tout ! Il ne pouvait être qu'offensif et plus hostile à notre écard que la véhémence du Misanthrope. En résumé , vous ne redoutez , ce me semble , que les saillies plaisantes et les coups de férule de Thalie ?

l' IN T ÉR ET.

Oui, pour les Ridicules, nos enfans ; mais nous , principaux Vices, leurs pères, nous condamnons de même les emportemens et les sorties de Melpomène.

l'orgueil.

Elle m'attaque personnellement. C'est de l'Orgueil que sont issus les conquérans, les abuseurs d'empires, les despotes, les usurpateurs , les tyrans et les mauvais princes , dont elle signale aux nations les forfaits et les ravages.

l'ignorance.

Oh , diable ! Elle touche , elle instruit les peuples , et les détrompe de l'Ignorance à qui l'on doit des âges entiers de repos et de ténèbres , quia bâti à l'aide dépopulations enterrées les pyramides, les cathédrales, créé les majestés asiatiques , fait les milliers d'années de bonheur et de gloire féodale , brûlé les bibliothèques d'Alexandrie , mis tous les livres à l'index , chauffé les grils, aiguisé les couteaux pour énerver chastement un sexe, et rôtir d'innombrables hérétiques , condamnés par le zèle de ma semplternité. L'Orgueil m'est redevable , en outre , des privilèges de la luxure , des droits de cuissage , de jambage, des défloraisons , et de la tonte annuelle des demoiselles de compagnie.

LA CENSURE

Eh , oui ! eh , oui ! Je ne songeais plus à tant de bienfaits pour Tespèce humaine. Interdisons donc Melpomène ainsi que Thalie : les deux sœurs vous sont également pernicieuses par leur doctrine.

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