LE MILIEU FAMILIAL
Un fait influa dès l’abord sur la formation du jeune Prince : il fut élevé par des hommes plutôt que par des femmes, car il perdit sa mère, Élisabeth de Salm, princesse allemande, le 27 décembre 17309. Quant à ses deux sœurs, ses aînées, elles furent mises au couvent de bonne heure et il les connut bien peu.
Le premier cadre où se déroula l'enfance de Charles-Joseph fut donc le grand hôtel de Ligne, demeure somptueuse et
austère que vinrent encore assombrir les événements. Deux hommes occupaient sa jeune pensée : son père, impatient et fort majestueux, à l'égard de qui l’enfant nourrissait une admiration mêlée de crainte, et son oncle Ferdinand. Tous deux contribuaient à le maintenir dans une ambiance militaire sur laquelle rayonnait la gloire de la maison d'Autriche. Le prince Claude-Lamoral s'était battu à Belgrade,à Anvers; le prince Ferdinand s'était distingué à Ramillies, à Audenarde, à Malplaquet. Son rôle fut d’initier l'enfant aux choses militaires : il lui contait sans fin des anecdotes de bataille et le faisait vivre au milieu de ses dragons.
Les récits qui enchantaient l’enfant n’appartenaient pas à un lointain passé, mais à la précédente guerre, et les événements contemporains venaient encore leur donner plus de réalité. En 1745, il entendait le grondement des canons de Fontenoy. Un an plus tard, pendant le siège de Bruxelles, des bombes éclataient tout contre l'hôtel de Ligne, alors que le futur maréchal regardait à la fenêtre, et quand les Français entrèrent dans la ville, il fut fait prisonnier tout comme son père. L’année suivante, il assistait du mont Crapaud, près de Beloœil, aux sièges de Saint Ghislain et de Mons.
Tous ces troubles étaient l’œuvre des Français; et c'était contre les Français que s'étaient illustrés ses proches. Le spectacle des événements et l'atmosphère familiale engageaient donc le jeune Prince à la haine contre la France. D'ailleurs son oncle lui inculquait volontairement cette haine. Son esprit d'enfant en exagérait encore la portée et quand, après la prise de Bruxelles, le duc de Croy, maréchal de France, mais voisin de terre et ami du prince Claude vint rendre visite à celui-ci, Charles-Joseph eut peine à vaincre ce jeune ressentiment*.
L’uniforme lui était déjà familier puisque la mode exigeait qu’on déguisât ainsi les enfants de son rang. La grande application « aux affaires militaires » qu'il prouvait entre six et quatorze ans? se manifestait par d'innombrables projets de guerre... et de jardins, car auprès du château bâti par
1. Comte E. de Ganay, « Le prince de Ligne à vingt ans.» Ann. P.de L., HU ETO27en02; : PT, 1
2. Cf. « Extraits d'une espèce de journal qui m'a rappelé ce que j'ajoute ici (à ses mémoires) et que j'aurais oublié sans cela », Arch. de Belæil.
son aïeul, son père établissait les plans de communs et de jardins à la française, à l’instar de ceux qu'il avait admirés à Versailles.
Pour se faire une idée complète de l’orbe dans lequel se mouvait l'esprit du Prince enfant, il faut parcourir le livre qui lui fut bon gré mal gré le plus familier : son dictionnaire, conservé à Belœil. Au cours de ses rêveries, il griffonnait en marge des commentaires ou des dessins. On en trouve surtout en regard des termes militaires : ce sont des silhouettes en uniforme. Plus loin sont esquissés les cadres wallons où se déroulait sa vie: Sainte-Gudule, l'Hôtel de Ligne, Baudour, Belœil. Il chérissait ce lieu qui était pour lui la plus belle
campagne du monde ainsi qu'il l'écrivait avec enthousiasme en marge d’un de ses livres.
Quand il eut neuf ans, on lui envoya de Mons, plusieurs fois la semaine, deux pages du régiment de Ligne pour lui donner des leçons : Jean-Baptiste et Charles de Hayden étaient peu instruits; ils écrivaient le français à l’allemande sans souci de l’orthographe. Dans ces conditions, que pouvaient-ils lui enseigner? Ils furent pour le Prince de gais camarades, lui donnèrent quelques notions de l’exercice et le tinrent fort au courant de la vie de garnison de Mons.
Bientôt il se mit à chasser. Son père le faisait aller à la chasse par les plus mauvais temps et lui faisait acheter sa poudre. En retour, suivant un tarif convenu, il lui payait chaque pièce de gibier. Cet encouragement semble à première vue bien imaginé, mais l'approbation se change en stupeur devant pareille dureté, quand on apprend que ces gains difficiles procuraient à Chaïrles-Joseph le seul argent dont il put disposer jusqu’au jour de son mariage. Ce détail est moins insignifiant qu’il ne le paraît, car, autant pour cacher à son père la destruction de sa garenne que pour augmenter ses ressources, il en vint, lui, le futur chef de la maison de Ligne, à vendre au plus haut prix le gibier qu’il tuait aux garnisons françaises de la frontière qui, d’ennemies, devinrent ses complices!
C'était un premier pas vers la France; le prince Claude allait bientôt lui fournir l’occasion d'un nouveau rapprochement.