IT L'INFLUENCE FRANCAISE
Malgré la dureté du joug paternel, il ne faudrait pas croire que l'enfant passait de mains en mains au hasard des circonstances. Claude-Lamoral s’intéressait beaucoup, sinon à son fils, du moins à l'héritier du nom qu’il voyait en lui.
Dès 1744, il se préoccupa de lui trouver un digne gouverneur. Or, il savait bien que de France seulement lui viendrait Phumanisme qui le préparerait à suivre élégamment les traditions des Ligne.
On a conservé à ce sujet un document intéressant au point de vue des scrupules de Claude-Lamoral et de la difficulté qu’il y avait à donner à un Prince vassal de l’Autriche une éducation française. Quelques années plus tard, la mode allait en être générale, mais à ce moment, le projet était hardi, et le Prince ne parvint qu'après de nombreuses tentatives à forcer la résistance de la cour.
La lettre, adressée par lui au duc de Silva, était en réalité destinée à être présentée à « l’Auguste Reine » pour appuyer la demande officielle : il s'exprime avec précaution, mais dans ce style ferme qui lui est particulier :
« J'ai un fils unique âgé de neuf ans, destiné dès sa naissance à prodiguer son sang à l'exemple de ses ancêtres pour le sérvicé de l’Auguste maison d'Autriche, mais comme il s’agit de l’élever convenablement à cette fin et qu’en ce pays-ci toutes mes recherches ont été inutiles pour rencontrer un sujet qui en fût capable’, je me suis vu dans la nécessité d’avoir recours à la nation française pour puiser dans son sein un éducateur, lequel dépouillé des préjugés de sa nation fût assez raisonnable pour n’écouter que les principes qu’il rencontrerait dans ma maison, remplie de zèle, etc. Après bien des soins, cet homme était, je crois, trouvé, lorsqu'ayant demandé à son Excellence le comte de Kaunitz la permission de le faire
1. À ce moment le niveau littéraire aux Pays-Bas était très faible (cf. G. Charlier, Lettres à Eugénie, éd. du Centenaire-Introduction). Voltaire s'y ennuyait à mourir. « Bruxelles est le séjour de l'ignorance », écrivait-il.
LE: COSMOPOEIISME
venir, sa dite Excellence me répondit qu’il ne pouvait prendre cette démarche sur lui, mais qu’il en écrirait à la cour... »
Il ajoutait une réflexion sur « l’importance qu’il y aurait à ce que les sujets fussent élevés avec la politesse et la douceur dans les mœurs qui est nécessairement le fruit des belleslettres ».
Cette lettre marque véritablement une date dans la progression de l'influence française en Europe. À une époque où il fallait de multiples démarches, une autorisation du souverain même pour introduire chez soi un représentant des lettres françaises, un grand seigneur autrichien (qui se méfiait par ailleurs des idées « philosophiques »), proclamait leur incontestable suprématie et y faisait appel pour la formation de son fils ‘.
Il eut gain de cause, puisque non seulement un précepteur vint s'installer à Belœil, mais une pléïade! Nous les voyons défiler à travers les mémoires du Maréchal, tels des pantins, dont il tire les ficelles et dont il évoque les grimaces et les travers. Excepté le dernier qui eut sur lui une profonde influence, ils n’inspirèrent à l’enfant ni attachement ni considération. Ils furent au moins neuf, prêtres ou cavaliers, tous français. Parmi les huit premiers, nous ne retiendrons que le nom de Duport du Tertre, jésuite et professeur au collège Louis-le-Grand. C'était un Breton qui se fit un nom dans les Lettres par un Abrégé de l’histoire d'Angleterre publié en 1751, et une Aistoire des Conjurations, Conspirations et Révolutions célèbres dédiée au Dauphin et qui parut en 1754°. Les idées de du Tertre pénétrèrent d'autant plus l'esprit de l'enfant qu'il servait de copiste à son gouverneur. Nous retrouverons dans la conception de la monarchie absolutiste du Prince l'influence directe du précepteur. Certaines phrases de l’Hisloire des conjurations pourraient être signées du Maréchal.
« Lorsqu'un souverain peut compter une longue suite
1. La permission fut accordée par faveur spéciale car, lorsqu'il s’agit de renvoyer en 1747 l’un des gouverneurs devenu indésirable, le prince Ferdinand ajoute que « pour masquer le scandale, le prétexte que notre cour ne veut pas de Français pouvait encore un peu servir de voile ». Arch. de Belæil.
2. Duport du Tertre, Histoire des Conj. Conspir: et Rév. célèbres, Paris, 1754-1760, 10 vol. in-12.
d'illustres aïeux qui lui ont transmis successivement leur autorité, il n’a guère de révolte à craindre de la part de ses sujets, à moins qu’il n'abuse excessivement de son pouvoir. Mais les peuples n’obéissent pas volontiers à un homme que l’obscurité de son origine condamnait à vivre éternellement dans la soumission et la dépendance. » (T. I, p. 225.)
Les autres précepteurs furent de simples curés de cam-
pagne ou des soldats de fortune qui berçaient l'enfant d’anecdotes de bataille.
Tous ces soi-disant gouverneurs s'étaient montrés plus soucieux de régler leurs affaires personnelles que de veiller sur le Prince. « Les occupations de tous ceux que j'avais eus auprès de moi, dit-il, ne m'avaient fixé à aucune. » Personne n'avait su prendre sur ce cerveau précoce un empire nécessaire, ordonner ses goûts affirmés, éveiller en lui des curiosités nouvelles. Toute leur influence se borne à quelques lieux communs de politique, conformes aux traditions de sa famille. Avec toute son érudition ecclésiastique, le petit prince ne savait pas un mot de religion et ne connaissait sur ce point que les noms de théologiens français, Fénelon, Bossuet, au hasard de préférences passagères.
À vrai dire, l'enfant pensait en dehors d’eux. C’est tout seul qu’il fit ces premières découvertes de si définitive importance chez un enfant, tout seul qu’il lisait les « Commentaires » et Quinte-Curce, se « pâmait » sur Polybe. Au lieu de tirer parti de ce goût pour les historiens si plein de promesses, les précepteurs l’igneraient.
Il n’y avait entre l’élève et le maître que le contact tout superficiel de la leçon à donner et à recevoir. Sa bonté était la seule condition d'équilibre moral qui le pût refréner, puisque sur ce point encore l’exemple de ses maîtres querelleurs, hypocrites ou sensuels ne lui avait pas été d’une grande utilité.
Mais il ne faudrait pas se représenter le jeune Prince avec les yeux alanguis de Chérubin; s’il lui ressemblait, c'était plutôt par cette même passion de la guerre à laquelle il réservait le plus ardent de sa sensibilité. Son enfance ne fut, à vrai dire, qu’une attente, une longue veillée des armes. Ses études ne l’intéressaient que dans la mesure où elles s’accordaient avec le but de son ambition, et s’il préférait à tout l’histoire,
c’est qu’elle offrait à ses yeux, non le fruit de l'expérience tirée de l’enchaînement des faits, mais l'exemple des héros dont il voulait vivre la vie.
Et comme aucun autre intérêt ne venait le solliciter, qu'aucune affection ne le retenait à Belœil, chaque fois qu’il était plus complètement livré à lui-même, c’est dans cette voie que se transformaient en projets ses désirs. D’autres enfants auraient su se créer un monde imaginaire de combats et de victoires; au Prince, qui n'avait jamais joué au soldat, mais qui avait grandi parmi de véritables hommes de guerre, sous l'influence d’authentiques récits, il fallait des actes. Dès cette époque il est aisé de se convaincre que Charles-Joseph ne fut pas üuh pur imaginatif dont la tendance à la réalisation diminue à mesure que s'accroît l'intensité du rêve. Si les occasions plus tard lui échappèrent, ce ne fut pas faute de les avoir cherchées. |
Aussi, à quinze ans, il mettait à profit ses relations avec les officiers français de la frontière. Une grande correspondance lé liait avec un M. de Chaponay, du Régiment de Royal- Vaisseaux, en garnison à Condé. Devant l’insistance du jeuñe Prince, M. de Chaponay dut s'engager à l’enrôler dans une de ses compagnies en cas de guerre. L'enfant rêvait de conquérir ses grades sans l'appui de son nom. Quélle évolution depuis le temps où il boudait à Croy! L'influence antifrançaise de son oncle n'avait eu prise sur lui autrefois que grâce à son goût pour les armes, et c’est encore par ce même goût pour les armes qu'il était prêt maintenant à passer dans les rangs français. Et pourtant, cette guerre hypothétique, elle pouvait avoir lieu entre l’Autriche et la France! Charles-Joseph ne pensait nullement à ce fait qu’il aurait à tourner ses armes contre son souverain lécitime. L'idée de nations distinictes et ennemies ne contrebalançait pas chez lui celle, bien plus saisissante, de la sympathie qui règne entre gens de mêmes goûts. Des héros lui étaient apparus ailleurs que parmi les dragons de Ligne, à travers l’histoire de Suède et de France. Son animosité contre la France s'était fondue à la chaleur de son enthousiaäsme pour les grands capitaines de France, Condé, Turenne. Le P. de la Porte allait lui offrir bien d’autres motifs d'admiration. }
En 1749, ce nouveau gouverneur s'installait à Belœil.
C'était un Père Jésuite du collège Louis-le-Grand, bien différent de ceux qui l'avaient précédé dans sa charge délicate. Homme dé fine culture, il possédait ces dons d’éducateurs qui avaient fait la renommée des collèges de son ordre. Il s'imposa à cet enfant intelligent par le calme, la fermeté de sa direction, et la distinction de ses manières. Ses prédécesseurs manquaient surtout de prestige; ce fut son prestige incontestable qui fit immédiatement remarquer à l'élève qu’il « ne donnait aucune prise sur lui >». Quelle séduisante conquête que celle de cet enfant tout bouillant encore de ses projets de désertion, se tenant sur la défensive et plus disposé à la révolte qu’à la cofciliation! Il gagne sa confiance en lui donnant pour livre de récréation ses chers auteurs militaires: il devient alors le confident de ses ambitions. Charies-Joseph lui dédie son Discours Sur là profession des armes. Comment résister à qui Satisfaisait aussi bien ses goûts ?