LE RÉSULTAT
M. de la Porte demeura auprès du prince jusqu’en 1756, c’est-à-dire jusqu’au lendemain de son mariage. S'il employa bien ces quelques années. mais laissons la parole à son élève : « Formant mon âme en même temps que mon esprit, il acquit d'autant plus de droits à ma reconnaissance que je crois que si je valais quelque chose, c’est à lui que je le devrais. » Il lui inculqua des connaissances étendues sur les lettres françaises, grecques et romaines. Cette éducation française fut du reste exclusivément littéraire; pas d'autre élément scientifique fe Sy mêla que ceux qui touchaiént à l'art militaire, le peu de mathématiques nécessaires à l'établissement des fortifications.
De la lecture de ses ouvrages nous pouvons conclure que lè prince ne connaissait guère de langues étrangères; il n’en fit aucune étude approfondie dans son enfance. On faisait son instruction en français; en famille, il parlait français; son vocabulaire allemand, qu’il acquit plus tard, par son contact avec les régiments de la couronne, se borna aux termes
militaires. Il devinait l'italien, grâce à la parenté de cette langue avec le français et le latin, puisqu'il lui advint d'aider son précepteur à traduire de l'italien la tragédie de Métastase : Attilius Regulus. Quant à la connaissance, tout auditive, de quelques mots empruntés aux langues étrangères, il l’acquit par la suite au hasard de ses fréquentations, ainsi qu’en témoignent ses remarques sur la prononciation des Italiens et des Anglais.
Un élément nouveau, plus cosmopolite, vint se glisser dans ce programme d'éducation. L'enseignement de M. de la Porte ne fut pas tout livresque. Pendant le temps qu'il passait à Bruxelles, il fréquentait assidûment le théâtre avec son élève. Or, c’est vers cette époque que se créait le théâtre aux Pays-Bas sous les auspices de l'aristocratie. L’invasion française avait ouvert de nouveaux horizons à la scène bruxelloise. Jusqu’alors des troupes nomades, de valeur inégale, passaient à travers les villages belges et s’arrêtaient à peine davantage dans la capitale, car ils'n’y étaient point accueillis par un public sensible. Une troupe de Bruxelles était parvenue toutefois à se maintenir, qui jouait pour complaire à ses habitués des mystères religieux, ou de ces « drammi per musica » à Scaramouches et Arlequins; les farces italiennes étaient mieux à la portée de tels spectateurs que des Rae à la Marivaux.
Le répertoire, ditaliens devint français. Maurice de Saxe amenait à sa suite Favart, Parmentier et ses comédiens ordinaires. Ce théâtre donna quelques représentations à grand succès et se fixa au théâtre de la Monnaie. Les principales familles y eurent leur loge, et le parterre ne désemplit pas. C’est ainsi que le prince de Ligne partageait la sienne avec la princesse de Horn. L’hostilité qu'il témoignait à son fils servit à ce dernier en l’occasion; il lui refusa sa place à ses côtés et l’envoya en compagnie de son gouverneur sur les bancs du théâtre.
La proximité de la scène permit au jeune prince plus de liberté d'observation : il prit de bonne heure contact avec le répertoire français (on jouait les comédies de Molière,
1.'Cf. G. Charlier, Leftres à A sur les Spectacles, éd. du Centenaire. Lettre, n°6. 7
Regnard, Dancourt, Marivaux, les tragédies de Racine et de Corneille), et avec les acteurs, car des bancs aux coulisses il n'y avait qu’un pas et le prince le franchit vite. Le genre des pièces auxquelles il assistait n’était pas toujours fait pour lui inspirer des sentiments bien austères; c’étaient souvent des opéras-bouffes, des opéras à vaudeville. Mais cette scène en formation ne s’en tenait pas à ces thèmes faciles ou à ces œuvres classiques et le répertoire se chargeait de traductions de pièces allemandes ou anglaises dont le caractère se fixait dans la mémoire du jeune prince. En effet, Charles de Lorraine entretenait une correspondance suivie avec le célèbre acteur anglais, Garrick, que le prince de Ligne devait surnommer plus tard « le soutien de Shakespeare ». Garrick admiré de toute l’Europe, et qui passait six mois de l’année au milieu des salons français, se faisait entendre dans les grands rôles shakespeariens. Charles-Joseph de Ligne eut donc, à travers Garrick, une fugitive connaissance du génie anglais.
Quant aux pièces allemandes, elles étaient plutôt d'inspiration populaire. Le prince ne nous donne aucune précision à ce sujet.
Un autre élément vint encore diversifier son esprit; la multiplicité des intérêts de sa maison nécessitait la présence de Claude-Lamoral à Vienne ou en France et quelquefois aussi celle de son héritier; celui-ci l’y suivit. En 1751 eut lieu le premier voyage de Charles-Joseph de Paris à Vienne, dont M. de la Porte, qui naturellement l’accompagnait, rédigea en vers un récit assez piquant, un journal de route plein de notes sur la géographie et les chefs-d’œuvre artistiques des pays traversés. Paris surtout avait enivré le jeune homme de son « tapage, de ses spectacles et de sa gaîté ». Ce fut une véritable révélation après le calme somnolent de Bruxelles.
Les voyageurs traversèrent la Champagne, Toul, Nancy, Saverne, Strasbourg, puis Ramstadt et Gheislinghem et atteignirent Ulm enfin, d’où ils s'embarquèrent pour descendre le Danube jusqu’à Ratisbonne; Passau fut leur dernière étape vers Vienne. Là, dans cette capitale où l’on parlait le français sous un souverain lorrain, il fut présenté à l'Empereur, qui le créa chambellan. Dès l’âge de seize ans, il était donc officiellement attaché à la cour d'Autriche.
Cette présentation ne marquait pas dans la vie de Charles- Joseph de Ligne une rare occasion de voir le monde et
d'échapper à la monotonie des jours. Belœil Comptait parmi les résidences où se récréait la société cosmopolite de Bruxelles. Charles de Lorrainé y amenait ses propres invités, parmi lésquels le duc de Croy. Un autre jour, une cinquantaine d’offciers français des garnisons de Valenciennes et de Condé venaient y chässer. Le prince Claude-Lamoral organisait en leur honneur des fêtes et des divertissements semblables à ceux de Versailles. Son fils prenait sa bonne part de ces réjouissances, et la sociabilité de cet enfant séduisant, occupé de plaire, se développait rapidement, au milieu de la société bruxelloise, où les noms de Hainaut (Ursel, Horn) et d'Autriche (Esterhazy) se mélaient aux noms lorrains, où les nobles Français de la frontière, toute proche, côtoyaient des Espagnols tels que les Belgiojoso. Leurs manières cérémonieuses s’imposaient encore malgré les tendances plus simples venues de France. Charles-Joseph apprenait ainsi à noter les particularités de chaque race, mieux qu’il nele put dans la suite.
Mais la belle fête pour laquelle il se réservait était toujours la bataille. De toute la puissance de son imagination, il nourrissait au fond de lui-même la magnifique espérance, et sa ferveur tournait au délire. Si bien qu’en 1752, son père jugea qu'il avait fait assez de latin et le jeune chambellan reçut une enseigne dans son régiment d'infanterie de Saxe-Gotha. Il avait dix-sept ans. Il ne s'agissait pas de se battre immédiatement (les temps étaient pacifiques), mais de s’instruire pendant quatre ans dans la science de la guerre. Quelques années plus tard on l’eût peut-être envoyé en France pour accomplir ces études préparatoires. Mais alors, les officiers, surtout les fils des colonels-propriétaires, prenaient directement contact avec les régiments de leur pays.
La vie de garnison lui sembla pleine d’attraits; il rencontra de charmants camarades wallons, tels que le marquis d’Asche et le comte de Groesbeeck et joyeux fut le train qu'ils menèrent dans la bonne ville de Mons.
Le style du prince changea du coup; il n’écrivait plus de discours de belle rhétorique, mais des contes licencieux plus piquants que beaucoup d’autres de l’époque :
L’Anglaise à Mons, L'Anglais à Paris1. Ces satires, ou
1. Un fragment à ëté publié dans Ans. P. de L., t. I, 1920, p. 201-216. (44)
du moins l’idée qui les inspira est déjà digne d’un Français de naissance. Sans doute le Prince avait-il vu représenter la comédie de Boissy, Le Français à Londres, qui datait de 1727. À ce moment, se développait le nouveau thème comique de l'étranger aux prises avec notre caractère et nos mœurs et qui prêtait à rire par son embarras et son jargon. C’est là ce qui inspirait le jeune Prince, et l’on a même voulu reconnaître dans son héros George Englifax un prédécesseur du Jacques Rosbif, bourgeois grincheux de L'Anglais à Bordeaux, une comédie de Favart qui date de 1763.
Il faut avouer que L’Anglaise à Mons n’est qu’une aventure de garnison sans intérêt. Mais l’histoire du capitaine George Englifax, L’Anglaïs à Paris, présente certaine ressemblance, pour le ton littéraire, avec Candide et les Lettres Persanes. Ce conte prouve une observation vraiment aiguë des travers particuliers aux insulaires en voyage, et contient aussi quelques pointes à l'égard des Français du temps.
Notre Anglais, un de ces gens à « redingote et chapeau pointu, qui poussent l’anglicisme au point de ne manger que du rosbeef, » s’en vient, tout armé de préventions, visiter la France. Ses démêlés avec la douane l’irritent, et il est scandalisé de l’élégance parfumée qui règne au camp de Soubise. Le voici bientôt à Paris. Il obéit tout d’abord à ce sens du groupement qui pousse, à l'étranger, l’Anglais vers ses concitoyens : « Il alla à l'hôtel de Londres... Quoiqu'il ne fût pas fort prévenant de son naturel, il sauta presque au cou de son hôte, s’imaginant qu'il était de son pays, et sans lui donner le temps de lui apprendre que non, il lui demanda où était la Bourse. »
« Il fut assez content du Louvre, malgré l’uniformité de son architecture et son air caserne. Il pesta contre les fontaines qui étaient indécentes, disait-il, pas assez chargées d’ornements, et en trop petit nombre. Il chercha en vain les places; il n’en trouvait pas, car celle des Victoires et les autres n’en étaient pas selon lui. Il avait entendu parler de l’église Saint-Sulpice : il fut si fâché du séminaire qui empêchait d’en voir le portail qu’il ne voulut pas y entrer. »
Donc, sans être encore allé en Angleterre, le Prince connaissait bien le goût des Anglais. Il décoche contre Englifax cette flèche pointue : «On dit que les Anglais sont philosophes,
Celui-là l'était très peu; 1l avait de l’humeur comme un dogue. Je ne sais si les brouillards qui sortent de la Seine ont quelque rapport avec ceux de la Tamise, mais il avait le spleen aussi fort à Paris qu’il l'aurait pu avoir à Londres. »
Sur un ton plaisant, le Prince, dès cette époque, exprime une légère désapprobation de la France du xvirr° siècle : « La nation, sans avoir cette aménité de mœurs que les arts, les spectacles, les talents encouragés par le règne précédent lui avaient donnée existe encore dans certains cas particuliers »; — et il ajoute : « Les Français aiment à plaisanter, mais quand on les insulte, ils se fâchent plus aisément que d’autres. Un démenti vaut un coup de poing en Angleterre, mais en France, il vaut davantage. »
Toute cette partie, relatant les premiers déboires d’Englifax à Paris, est la plus spirituelle. Par la suite, notre Anglais se fait voler, enfermer à la Bastille, et finit par errer à travers les mauvais lieux.
C'est à cette même époque que naît l’amitié de Charles- Joseph pour ce même duc de Croy, qui était autrefois l’objet de sa haine. Dans son journal personnel, à la date du 14 novembre 1754, le Duc ne craint pas d'affirmer qu’il était celui pour qui le jeune homme avait le « plus de confiance ».
Un fâcheux intermède vint se glisser dans cette vie d’opérette : en 1755, le prince Claude s’avisa que son héritier serait capitaine l’année suivante et qu'il était grand temps d'assurer sa descendance. Il mit son fils dans un carrosse et l’emmena à Vienne où il le fiança à Françoise de Liechtenstein et les maria huit jours plus tard sans qu’ils aient eu le loisir de se parler. Ce mariage introduisit donc quelque élément cosmopolite dans la vie de Ligne. Aïnsi que lui-même, la Princesse appartenait à une vieille famille militaire dévouée à l'Autriche ‘. Néanmoins, elle était d’origine allemande, non wallonne, et sans nul doute, bien des réflexions du Prince sur la lourdeur et le peu d'agrément des Allemandes lui furent inspirées par le caractère de sa jeune femme. Du fait de ce mariage, il compta en Allemagne des relations familiales encore plus nombreuses, et il
1. Son oncle Joseph-Wenceslas s'était illustré dans la guerre contre les Tures, puis sur le Rhinvet allait gagner en 1766 la bataille de Plaisance en Italie.
eut ainsi plus de raisons de s’arrêter dans ce pays lors de ses voyages.
Les nouveaux époux avaient reçu la bénédiction nuptiale dans le village de Moravie où était située la résidence de la princesse. De Moravie, le jeune couple, à petites journées, se dirigea vers Belœil où les attendaient de grandes réjouissances. Le seul épisode amusant du voyage fut le bon accueil que leur réserva la princesse de Saxe-Weissenfels, tante de la jeune femme : grâce à ses libéralités, le prince invita à dîner et à souper tous ceux qu'il put, « toute la Saxe et la Pologne : »!
Cet acte de plaisanterie prouvait chez lui une curiosité, un élan vers les étrangers de la bonne société du pays où il se trouvait. Cette manifestation de sociabilité est, nous l’avons dit, un des aspects les plus sûrs de son cosmopolitisme.
Ainsi, à vingt ans, il avait pris contact non seulement avec le Hainaut et Vienne, mais avec l'Allemagne et la France. C'était la France surtout qu’il connaissait, à plusieurs points de vue, et c'était vers elle qu'il avait été incliné par ses goûts naturels et son éducation. Mais les circonstances faisaient de lui avant tout un soldat au service de l’Autriche.