‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 16 sur 130 · LE MÉTIER · texte numérisé non relu

LE MÉTIER

Le tempérament de soldat qu'annonçaient les premières tendances du Prince ne se démentit pas un instant. Sa persistante jeunesse se manifeste aussi bien dans sa manière de comprendre la guerre que dans sa science des jolis propos.

Fidèle à son culte de l'enthousiasme professé à quinze ans!, c'est la fougue de la bataille qu’il aime. I] fut un entraîneur

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1. Discours sur la profession des armes, Mél. milit., litt. et sent., t. I.

d'hommes avant tout. Comme on le nommait en 1788 feldzeugmeister (général d'artillerie), il constatait que le grade ou lui était mal nommé. Il ne s’entendait guère à ces tirs à distance. Là où il pouvait donner sa mesure, c’est quand il prenait part lui-même à l’action, presque au corps à corps. Ce sentiment est l'apanage de tous les généraux d'alors. 11 s’agit pour le Prince de vaincre, plutôt que de tuer; mais comme on ne peut l’un sans l’autre, il se résout au dernier parti, y prend même un certain plaisir, presque à son insu. De même que l'enfant confond son adoration religieuse avec la volupté de respirer l’encens, Ligne mêle l'enthousiasme de l’attaque à la saveur forte de l’atmosphère d’un champ de bataille. Et c’est justement la complexité de ses impressions qui prouve la richesse de ce tempérament de soldat. De quoi jouit-il le plus? des odeurs, des sons, ou des mouvements? Que ce soit le cliquetis des armes blanches, le roulement du canon, l'éclatement des bombes, ou la musique du régiment, fifre ou tambour, marches ou sonneries, ou bien la clameur des assaillants, il les juge mille fois plus émouvants que toutes les magnificences du monde. Il hume avec délices cet inestimable parfum « de mort, de brûlé, et d'essence de roses » qui traîne dans l'air. Dans ces conditions, la guerre ne pouvait être pour lui qu’une jouissance : plus bas placé sur l'échelle sociale et réduit à cette unique occupation, quel beau soudard il eut fait!

À la guerre, il dépense toute son ardeur mal contenue; sans effort, il supporte les fatigues des étapes et les mille inconvénients de la vie des camps. Il conçoit les manœuvres les plus pénibles. Ne voulait-il pas entrer à marée basse dans la ville de Hulst avec de l’eau jusqu’à mi-ventre ? Pendant la guerre des Turcs, il vit dans une chaumière dont le toit est moins haut que lui, à la merci des serpents et des lézards, et durant un rude hiver, dans une redoute de boue, de neige et d’ordure. Quelques mois plus tôt, il voguait sous un dais de gaze, parmi tous les raffinements du voyage en Crimée. Mais il chasse le souvenir de ce qu'il a « laissé à 1200 lieues » ou mieux encore, il jouit du contraste et s'adapte sans effort à ces deux aspects de la vie. Son endurance militaire a pour conséquence l'indifférence aux inconvénients du lieu.

Dans les grandes lignes, son dévouement à l'Empereur est irréprochable, mais dans les détails il faut qu’il se prouve

Ouzié MARTHE. — Le cosmopolitisme du prince de Ligne. 4

à lui-même son indépendance. Au cours des batailles, il fait preuve de plus d'initiative et de bravoure que d’obéissance et de discipline. Avec cette capacité d’admiration qui est la marque d’un esprit généreux, le Prince écrivait cette touchante confession sur sa valeur militaire comparée à celle de son fils. « Elle est peut-être assez brillante, mais je ne la trouve pas assez pure; il y entre de la charlatanerie; je travaille trop pour la galerie; j'aime mieux celle de mon Charles qui ne regarde pas si on le regarde. »

C’est un peu cette charlatanerie qui lui faisait considérer la guerre comme un jeu, dont les entr’actes étaient aussi divertissants. La guerre ne satisfaisait pas seulement son goût de plaire, son amour du changement, son appétit de sensations violentes. Elle lui donnait aussi de belles impressions artistiques au point que la force de ces impressions efface le ton un peu affecté, précieux et chargé d’images, de son style habituel. Dans ses notes du moins, sinon dans sa correspondance, il signale avec la plus grande simplicité la magnificence des troupes en marche dans la nuit et des lueurs d’armes au loin, la trajectoire des fusées sillonnant un ciel sombre. Comme on sent bien que ces illuminations frappent en lui une autre corde que les feux d'artifice inséparables des fêtes mondaines! Cet esprit militaire, mélange de valeur et de fanfaronnade, et qui tient aux plus profondes racines de sa chair, influe sur toutes les opinions, toutes les attitudes de Ligne. C'est par cette qualité militaire que ses observations revêtent un caractère spécial et que sont canalisées ses tendances. Elle est comme le facteur et la consécration de l’unité de son esprit.

Or, les traditions de sa maison, les désirs de son enfance, la complexité des soucis de l’Empire, tout semblait assurer à Charles-Joseph de Ligne un brillant avenir militaire. Et vraiment les circonstances autant que sa naïssance le favorisèrent dès le début de sa carrière. À peine ses études préliminaires sont-elles terminées, que s'offre à lui l’occasion de se battre, contre le plus grand capitaine qui fut alors, Frédéric II. Quelques années plus tôt, il aurait eu peut-être à tourner ses armes contre celles de Louis XV; mais ce coup de théâtre

1. Lettres à la marquise de Coigny, éd. du Cent., p. 66. (50)

diplomatique qu’on a appelé le Renversement des Alliances faisait des Français ses frères d'armes, et même pour quelque temps ses compatriotes. Par le second traité de Versailles (qui d’ailleurs ne fut jamais ratifié), les villes d’Ostende, Ypres, Mons et Luxembourg passaient à la France (1° mai 1755). Ainsi le monde autour de lui s’arrangeait de telle sorte qu'il n’eût à sacrifier aucune de ses sympathies.

Pour le malheur de Ligne, la politique de tous les souverains autrichiens qui se succèdent pendant sa vie est toute d’expectative : pacifiques ou timides, ils essaient d'aboutir à des conciliations diplomatiques. Leurs maréchaux méritent le surnom de temporisateurs.

En 1770, c'est une concentration de troupes à Prague qui n’aboutit pas. En 1784, Ligne, pourvu du commandement des troupes en Pays-Bas, espère au moins jouer un rôle contre les Hollandais à qui l'Autriche veut réclamer le retrait des troupes de la Barrière et la liberté de l’Escaut. Joseph IT accepte la médiation de la France. En 1787, le Prince compte sur une belle guerre contre les Turcs. Il passe du camp de Potemkin à celui de Romanzov. C’est à peine s’il prend part au siège d'Okzakow (17 décembre 1788) et à la prise de Belgrade. Ayant donc abandonné l’armée russe pour l’armée autrichienne, il est chargé de surveiller les troupes prussiennes et attend dans l’inaction, à Alt-Titschein, l'achèvement de la guerre, tandis qu’à l’armée russe, maintenant ébranlée, attaques et batailles se succèdent.

, Ce fut la dernière campagne à laquelle le Prince se trouva mêlé; jusqu'à sa mort, aucune de ses nombreuses espérances ne se réalisa. Il faut en accuser son impatience autant que la fatalité. On craignait en haut lieu sa turbulence. Et comme, d'autre part, le Prince était apte à rendre de grands services dans les Pays-Bas, on lui confia de plus en plus des rôles diplomatiques ou administratifs *.

1. En 1759 l'ambassade auprès de la cour de France; en 1779 le gouvernement militaire de Mons; en 1790 le grand bailliage de Hainaut.

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