‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 42 sur 130 · VOYAGES DANS LES PROVINCES MÉRIDIONALES · texte numérisé non relu

VOYAGES DANS LES PROVINCES MÉRIDIONALES

Bien que Charles-Joseph de Ligne fût un aussi fervent admirateur de Paris, il connut d’autres chemins que les routes royales d'Ile-de-France et d’autres paysages que ceux de Bagatelle et d’'Ermenonville. En 1784, il eut l’occasion de visiter une des parties extrêmes de notre pays, cette Provence qu'il appelle les « Provinces méridionales ».

Chemin faisant, il s'arrêta à Lyon. Justement le 15 janvier de cette année-là, une affluence exceptionnelle encombrait les rues et les places de la ville : Montgolfier et Pilâtre de Rozier devaient tenter une ascension nouvelle, à la suite d’une souscription à laquelle le prince avait contribué pour 12 000 livres. Des Italiens, des Anglais (le duc de Glocester entre autres), des Suisses, se joignaient aux curieux accourus des quatre coins de la France. Le prince se rendit à Lyon avec sa bellefille et son fils aîné qui s’intéressaient beaucoup à ce genre d'expériences. Les « Mongolfières » le passionnaient à tel point que lorsque le ballon s’éleva, il emportait dans sa nacelle Charles de Ligne. Quand le ballon tomba, le jeune prince fut un peu contusionné; la petite note suivante parut le 13 février dans le Journal général de la Cour : « M. le Prince de Ligne qui s’est cassé une dent dans sa chute, en tombant du ballon de Lyon le 19 janvier dernier paiera grassement ceux qui lui en rapporteront les morceaux. »

Cette plaisanterie de gazette indique faiblement la popu-

1. (Les Essais sur la Physiognomonie, traduits de l'allemand, parurent en 1781), cf. Nouv. Rec. de lett. de W.,t. I, p.79.

a. Mél., t. XXVII, p. 117. Mesmer (1733-1815) était originaire de Souabe. Reçu docteur à Vienne, il vint en 1778, à Paris, où sa théorie du magnétisme animal lui assura ‘la célébrité.

larité dont jouirent les deux princes à Lyon, grâce à cette participation aux efforts des aéronautes. Au théâtre, le soir, ils furent applaudis frénétiquement, aux dépens de Collot d'Herbois, et quand, pendant la Révolution, ce méchant acteur se fut rendu célèbre par sa cruauté à l’égard de ses concitoyens, Ligne mit quelque coquetterie à s’accuser de Pavoir provoquée en détournant l'attention des Lyonnais.

Cette réunion cosmopolite, à laquelle étaient présents un grand nombre d’étrangers, permit au prince de rencontrer H. B: de Saussure. Ils échangèrent par la suite des lettres courtoises et le prince s’intéressa fort en 1787 à l'expédition vers le sommet du Mont-Blanc, bien plus sans doute par sympathie pour l'instigateur que par curiosité scientifique .

Tandis que Charles de Ligne retournait aux Pays-Bas, le prince descendait le Rhône, et de ville en ville, s'émerveillait : par Vaucluse, il parvint à Toulon, dont la belle allure militaire le frappa. Quant à Marseille, il ia met, dans son enthousiasme, bien au-dessus de ce qu’il peut imaginer de Tyr ou de tel autre port, fameux dans l'antiquité. Le contraste entre la fraîcheur des vallons alpestres aux belles fontaines et la fertilité ensoleillée du littoral, la pureté du ciel de Provence, le comblent d’admiration. La félicité, la douceur de la vie, qu’expriment la végétation méridionale, le caractère gai des habitants, étaient bien faits pour enchanter le prince. Aussi, Marseille avec ses bosquets, ses guinguettes, d’où musiques et rires sortent en fusées, lui semble une image du paradis terrestre. Rien n’y est vulgaire, car le soleil idéalise toutes choses.

Aux environs d'Aix, à Gémenos, notre amateur de jardins découvre un château et un parc dont l’ordonnance lui plait plus qu'aucune autre d'aucun pays. Et pourtant, nombreux furent les jardins qu’il visita et critiqua, en France, en Allemagne ou en Hollande! Ici, c’est le naturel qui le séduit; le cadre se prête à une harmonieuse majesté; les quatre tours et . le campanile de la belle demeure se profilent sur la masse du mont Garlaban. Les fleurs abondent d’elles-mêmes; des ruines véritables, dans ce pays de civilisation ancienne, viennent mêler la noblesse authentique de leurs lignes aux dessins des

1. E. Chapuisat, « H. B. de Saussure et le prince de Ligne. » Ann. P. de L.,t. Il, 2901, n°3.

ombrages. Le prince aura beau parcourir, en quittant la Provence, la Ligurie tant vantée; rien ne lui semblera comparable à Gémenos et à Marseille : ni Gênes, ni la Casa Pisani, auprès de la Brenta; trop de sécheresse et trop d’architecture. Il aura beau à son retour traverser une seconde fois la Suisse française', admirer, près de Soleure, le château de Valdez? et Saint-Jean, à M. de Constant, il trouvera « pittoresques » les Grandes Alpes et le confluent du Rhône et de l’Arve, et toutes ces « belles horreurs >»; mais ce pays lui semblera d’un mouvement trop hautain, et le grandiose le touchera peu. Ii manque à ces beaux tapis de verdure la chaude lumière qui, en décembre, baigne les coteaux de Provence.

Est-ce à dire que cet homme du Nord, cet habitué des régions moyennes, aux ciels, aux ombrages de couleurs changeantes, ait entièrement admiré le caractère du climat méditerranéen ? Qu'on lise les critiques dont il ne peut s'empêcher de faire suivre ses éloges, et l’on découvrira bientôt, dans les souhaits qu’il exprime, dans les modifications qu'il suggère, le septentrional. Le passage vaut d’être cité, tant il est significatif :

« Quand les Provençaux, un peu moins intéressés, voudront bien sacrifier l’argent de leurs olives à l’or des épis de Cérès, et y mêleront des plantations qui, séparant toutes ces bastides, en ôteront l’âcreté à la vue, quand ils useront plus sobrement du vert poussiéreux, mais éternel, de leurs oliviers, mêlé avec plus d’art avec leurs grenadiers, leurs figuiers, leurs citronniers, leurs bergamotes, leurs orangers et leurs vignes..., etc. », alors tout sera parfait. (Coup d’œil, p. 140.)

L’amateur de jardins, qui se réjouissait de la fécondité naturelle de cette noble région, songe vite à quelque amélioration artificielle. L'homme du Nord souhaite un vert plus coloré, plus vivant parmi ces tonalités ternes. L'imprévu, le pittoresque

1. Le Prince n’a pas, dans ses « Extraits d’un journal » (Arch. de Belæil), indiqué nettement la date de ce second voyage. Mais l’impossibilité de le faire concorder avec une autre époque, et aussi la place dans le « Coup d'œil... » de ses relations sur les jardins suisses permettent de le fixer au printemps 1784.

2. Cette propriété appartenait au baron de Besenval, lieutenant général des armées du Roi de France, que Ligne avait rencontré chez M. le maréchal de Luxembourg, et à la Cour.

quels qu’ils soient, le séduisent toujours. Mais s'agit-il de choisir? Notre prince se retrouve plus « île de France » que jamais. Pour lui, la France, c’est Paris.

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