‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 49 sur 130 · LE RÔLE DU PRINCE · texte numérisé non relu

LE RÔLE DU PRINCE

Il existait donc au xvirI° siècle une République des lettres sous l’hégémonie de la France, qui en avait été la promotrice et s'était trouvée à la tête de l'Europe, non point grâce au succès de ses armées, mais par sa seule puissance intellectuelle et mondaine. Cette prédominance du ton français était due à la certitude qu’avaient les étrangers de trouver chez nous, les uns, la nourriture qui manquait à leur intelligence, les autres, d’agréables lieux où causer et se divertir. Elle était due aussi, suivant l’avis du prince de Ligne, à quelques ambassadeurs de Sa Majesté Très Chrétienne « dont le faste et l’amabilité avaient contribué à étendre leur langue ».

Malgré les fautes de la politique extérieure et intérieure, malgré les incessantes invectives de ses philosophes contre son ordre social, la France avait vu s'étendre depuis le milieu du xvu° siècle cette suprématie incontestée!. Grâce au lien du langage français, l'Italie, les multiples royaumes et duchés du Centre, la Suède, la Pologne, la Russie, etc., formaient l’Europe française. À vrai dire, ce nom désigne moins une région géographiquement circonscrite qu’une communauté librement reconnue, ralliant en chaque pays le meilleur de l'esprit humain, et dont les membres dispersés se reconnaissaient entre eux dans la mesure où ils participaient des caractères de notre civilisation. Souvent peut-être le lien n’était-il que tout superficiel, et telle grande dame slave, qui parlait avec tant de sûreté le langage fleuri de la carte du Tendre, pouvait bien labandonner brusquement un moment après et donner libre cours à son irritation en russe. Sans doute; et bien que le « nationalisme » ne fût pas implanté alors dans les différentes parties de l’Europe comme aujourd’hui, pour beaucoup, le français était réservé à l’expression des relations mondaines. Mais pour bien d’autres c'était la seule langue qu’ils connussent. Ligne était de ceux-là. La cour de Louis XV s'était étonnée qu'il ne sût pas le hongrois; bien plus, cet officier autrichien maniait par habitude les termes militaires allemands, comme il pouvait à la rigueur comprendre ses soldats lycaniens ou croates, admirer la langue illyrienne qu'il jugeait la plus agréable, lire un ouvrage italien sur l’armée. Mais il ne posséda jamais vraiment la langue allemande — nous aurons plusieurs occasions de le constater — et n’écrivit qu’en français. Il prit un soir pour de l'italien une expression de pur wallon. Il est bien douteux qu'il ait compris le flamand, qu’il qualifie de peu harmonieux. (Du reste, Ligne n’a jamais considéré les Flamands comme compatriotes des Wallons ; il faisait remonter la distinction au temps de César.)

Par l'éclat de son rang, et plus encore par le charme tout français de sa personne, Charles-Joseph de Ligne joua dans les pays d'Europe française où il séjourna par goût ou par le hasard des circonstances, un rôle semblable à celui des ambas-

1. Cf. Baldensperger. « Comment le xvine siècle expliquait l’universalité de la langue française. » Nouvelles études critiques.

sadeurs français et d'autant plus activement que sa qualité de Wallon lui donnait plus de liberté qu’à un véritable représentant officiel de la France. Dans les Pays-Bas, il fut le dispensateur de nos richesses intellectuelles et mondaines; en Pologne, en Prusse, en Russie, on l’accueillit beaucoup plus en qualité de Français qu’à titre de sujet de l'Empereur ; dans ces carrefours de l’Europe que sont les villes d’eau wallonnes ou allemandes, il observa, jouit du spectacle, avec une joyeuse ironie toute parisienne ; à travers les innombrables petits Etats de PAllemagne, il passa, laissant négligemment tomber un conseil de bon goût, aussitôt mis à profit.

Ainsi le prince joua un triple rôle en Europe française : le premier se limite à une observation de la couleur locale; le second consiste en une participation assez superficielle à la vie nationale de plusieurs pays, se traduisant le plus souvent par un titre ou un déguisement; le troisième, le plus considérable, est celui de représentant de l'influence française et s'oppose donc à l'indifférence d’un véritable cosmopolite.

C’est d’abord dans son pays natal que nous allons examiner cette triple attitude du Prince.

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