I] DANS: LES PAYS-BAS
En dépit de ses campagnes, de ses voyages et de son assiduité en France, le Prince de Ligne passa une partie de sa vie dans son pays natal.
Nous avons vu qu'il avait été forcé d'y renoncer pendant les années qui précédèrent la mort de son père; d’ailleurs la société encore un peu gourmée des Pays-Bas, la pénurie de divertissements, lui donnaient toutes raisons de considérer ce pays comme « un lieu où réfléchir sur ce qu’on a fait ailleurs ». Il y habite très peu, ainsi qu’il le relate à Voltaire dans ses lettres de 1763 à 1767; et s’il vante à son correspondant la bonne foi, « la sincérité belgique », c’est faute de pouvoir attribuer à ses concitoyens des qualités plus brillantes. Au reste, Voltaire lui-même, après un court séjour à Bruxelles,
gardait du pays un piteux souvenir contre lequel Ligne ne protestait que faiblement‘.
Faut-il voir, dans le soin de Ligne à relever un peu l’honneur des Wallons aux yeux de Voltaire, un attachement plus spécial à l'égard du pays qui entoure Belœil? Sons doute, le prince regretta souvent par la suite de ne pas vivre davantage en ce beau lieu. Il prenait plaisir à la conversation de ces paysans, les seuls qu’il connût, et passait, dit-il, de la société de la Reine à celle de Mme Gauthier, paysanne « la plus fidèle à l’accent wallon? ».
Car, après la mort de son père, non seulement il résida à Belœil, mais séjourna huit années en tout à Bruxelles, entre le 30 novembre 1772 et le 3 février 1704.
Sa vie y fut celle d’un homme de son rang dans l'entourage du gouverneur; mais nous verrons que cet entourage ne se bornait pas à quelques familles nobles du Hainaut.
Ligne était l’un des favoris de ce gouverneur, Charles de Lorraine, qui ne brillait ni par son habileté politique, ni par son esprit, tout neveu de Régent qu'il fût. Du moins cette cour « polissonne, buvante, déjeunante et chassante >» organisait de joyeuses fêtes et mascarades dont Ligne prenait grandement sa part. On lui confiait les rôles les plus flatteurs; tantôt, il était Mars, tantôt Apollon, il était souvent l’inspirateur de ces divertissements et donnait à son tour des fêtes du meilleur goût. Dans ses mémoires, le Prince s’est complu à nous retracer le détail de ces belles réjouissances, telles que Versailles en avait donné le modèle. |
Dès 1769, Charles-Joseph avait vendu le vieil hôtel de la rue de la Madeleine, abandonné par son père, et avait consacré tous ses soins à l'aménagement à la française de l’hôtel
1. Ligne écrivait à Voltaire de Versailles : « J'ai été voir la chambre où vous logiez à Bruxelles; ainsi vous avez eu tort de dire qu’en nos marais — qui d’ailleurs n’existaient pas — on ne faisait que des Brikikucoucoux. » (Nouv. Rec. de left. de Weimar, t. E, p. 10).
2. Par wallon, il faut entendre la langue parlée à Belœil, qui appartient au dialecte picard.
3. Ce sont les dates où le Prince fut créé chevalier de la Toison d’or et celle où il s’exila. Ces détails nous sont connus grâce à la règle qui accordait aux chevaliers de l'Ordre, pendant leur résidence à Bruxelles, une subvention quotidienne de : 1 pain de 2 sols et demi, 2 pots de vin, seize sous par jour.
d'Épinoy. En 1772 malgré les sages protestations de la princesse et de Van den Broeck, le prince avait commandé un salon de Gobelins à Bélanger, le décorateur parisien à la mode. C’est dans ce décor, ou dans celui de Belæil, que le prince reçut non seulement l'aristocratie du Hainaut et les représentants de l’Empire, mais tous les étrangers et tous les Français de passage dans les Pays-Bas. Le duc d'Orléans, le comte d'Artois, furent les hôtes du prince à Belœil et le faste déployé à l'intention du second ne le cédait en rien aux fêtes de Trianon. Nous ne savons pas de signe plus éclatant de la délicatesse de Ligne, de sa belle désinvolture que le silence du prince, au sujet des préparatifs d’une fête, après qu'une maladie du comte d’Artois eut enlevé tout espoir de réaliser devant lui un magnifique programme.
C'est Ligne qui fit à ces princes les honneurs de ce merveilleux « observatoire » de l’Europe qu'était alors la ville d'eaux de Spa. Il y allait très souvent ainsi qu'à Aix-la-Chapelle où il possédait un hôtel. Il y accompagna le duc d'Orléans en 1773, et le comte d'Artois en 1783. La description de la société très mêlée qui fréquentait Spa, telle qu’il la tracée dans son roman de Bélial' est peut-être la page la plus alerte de ses écrits, et la plus vive peinture qu’ait inspirée ce monde cosmopolite : « des seigneurs jaloux de leur incognito, mais qui ne feraient pas plus d’effet sous leur vrai nom», de vieilles marquises fardées y croisant en « comptant leurs pas et leurs verres d’eau », des archevêques anglais avec leurs femmes, des officiers italiens au service de la Pologne. Les bourgmestres des environs — seule note de couleur locale — y apportaient leur grave allure et faisaient un amusant contraste avec la foule des charlatans, des danseurs et des aventuriers qu'une espérance de meilleure fortune attirait ici. C’est plus que la réunion du Tout-Europe : des Américains ont traversé l'océan pour se joindre à cette fouleélégante, assez corrompue. Les cartes conduisent des opérations louches, et ces chevaliers d'aventure, si généreux de provocations en duel se disent à l'oreille : « Manque-moi, je te manquerai. »
La familiarité des rapports qu’autorisaient les villes d'eaux permit au prince de se lier étroitement avec tel grand