‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 5 sur 130 · Nouv. Rec. de lett. de Weimar, t. 1, p · texte numérisé non relu

Nouv. Rec. de lett. de Weimar, t. 1, p

3. Soi-disant écrites pendant le voyage en Crimée (1787-1788) elles furent remaniées pour être insérées dans les Mélanges par le Prince luimême en 1801 (cf. éd. du centenaire).

Autriche, Autrichien en France, l’un et l’autre en Russie. C’est le moyen de réussir partout. »

Ces phrases nous renseignent assez sur la pensée de Ligne. Un fait surtout doit attirer notre attention; tandis que les patries d'adoption des cosmopolites que nous avons citées plus haut étaient successives, et qu’ils n'appartenaient à l'une, en Somme, que lorsqu'ils en avaient abandonné une autre, les nombreuses patries auxquelles le Prince se vantait d'appartenir l'avouaient simultanément pour leur fils. Marie-Thérèse, . Marie-Antoinette, Catherine II, l’Archiduchesse gouvernante des Pays-Bas pouvaient avoir l'impression qu’il était en déplacement provisoire lorsqu'il ne se trouvait pas auprès de chacune d’elles.

Donc, le prince s’est rendu compte avec raison de son rôle

de cosmopolite, et a prétendu à ce titre.

Ces origines, d’abord, prêcheraient en faveur de cette opinion; ses ancêtres, alliés aux familles les plus illustres de divers pays, qui résidèrent ou guerroyèrent en divers lieux, pourraient lui avoir transmis de complexes attirances en même temps que leur situation indépendante à l’un des carrefours de l’Europe aurait pu lui fournir de multiples issues. « S'il y avait du profit et de l’agrément pour un voyageur, disait-il, ce serait pour quelqu'un qui aurait déjà marqué dans l’Europe et qui, après une guerre, par exemple, serait recherché partout. >» Or, les conditions idéales qu'il formulait ainsi s’offrirent à lui. Au seuil de sa vie d'homme ne s’écriait-il pas : « Que je bénis le ciel de m'avoir ouvert tous les canaux du plaisir! » 1l s’en « ouvrit » d’autres par de nouvelles alliances, par des acquisitions de terres, par des relations personnelles.

Sa vie, enfin, papillonnante, sinon errante, et qui le fait comparer à quelque brillant météore, ne semble-t-elle pas le triomphe du cosmopolitisme? Et ils étaient peu nombreux, même en ce siècle voyageur, ceux qui avaient contemplé les landes anglaises et les rives de la Mer Noire, les coupoles du Kremlin et les palais de Pétersbourg, les plaines du Brandebourg ou de Hongrie et les monts de Bohême, les lacs de Suisse et les collines de Marseille, les canaux de Venise ét les forêts d’Ile-de-France. Le cortège de rois et d'officiers de tous pays qui l'escorta à sa dernière demeure fut un vivant symbole de son existence.

Il joua souvent un rôle dans les affaires de divers peuples. Qui a plus chaleureusement combattu le préjugé des distances, conseillé les voyages, dans ses lettres, ses vers et jusque dans son théâtre, non seulement à ceux dont le dessein est de « parler des pays étrangers », mais à tous ceux qui ont l'intention de se cultiver? Il souhaitait que tout jeune homme fût envoyé pour quelque temps hors de sa famille, à l'étranger, « les élégants à Londres, les sauvages à Paris, les bigots à Berlin, etc. ». Le résultat serait un type international dont on ne saurait découvrir l'origine à son accent, non plus qu'à ses manières. À un autre point de vue, Ligne prônait le croisement des races. Et lorsqu'un personnage d’une de ses pièces s’exclamait : « Dépayser sa fille, s’en priver! » il lui faisait répondre : « Quel plaisir d'aller embrasser son enfant dans le pays qu’elle habite‘! »

D'autre part, il témoigne, par ses fréquentations et ses écrits, sa sympathie pour ceux qui jouissent d'une réputation de cosmopolite. Parmi ses contemporains, il se rencontra avec les plus fameux d’entre eux; ils furent même ses amis : les noms de Casanova, de Roger de Damas et du prince de Nassau le prouvent assez; et lui qui réprouvait les « historiens amoureux de ceux dont ils écrivent l'histoire » relata celle de Bonneval qu'il admirait pour ses péripéties fantaisistes et fantastiques. Ce n'est pas sans un secret penchant qu'il dit de Waldstein dans son Mémoire sur les grands généraux de la guerre de trente ans : « En vrai caméléon, il parut à chaque nation comme s’ilen était”. »

Il ne laisse pas d'exprimer non plus son admiration pour l’universalité et la curiosité intellectuelle de Goethe et de Wieland.

Sa propre curiosité, bien que de moindre envergure, n’estelle pas aussi un indice de cosmopolitisme? Plusieurs traits de son caractère viennent le corroborer : son goût du changement, tout d’abord, une certaine fatigue devant la monotonie : « Je me déplais à moi-même, écrivait-il, quand je vois le petit cercle d’idées dans lequel je tourne... N’est-il pas lassant de toujours

1. Proverbe improvisé pour le théâtre de Catherine II : « Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. » Mél., t. XXII. ‘ à 2 2. Mél., t. XIX, p. 43.

se lever, s’habiller?... » et par suite, une tendance à l’accueil, une bienveillance toujours prête, que Damas attribuait à son inattaquable santé. Ne voilà-t-il pas de belles aptitudes à être l’homme qui peut dire : Nihil humani a me alienum puto, formule aussi de cosmopolitisme.

Voici encore d’autres éléments psychologiques plus actifs, en quelque sorie : le goût de plaire, dont nous avons parlé plus haut, qui peut incliner à bien des concessions, voire à bien des sacrifices, dès qu'il s'agit de conquérir; un amour du plaisir, du plus fin, du plus difficile, qui est à la fois tissu de nouveautés imprévues, et de variantes sur un thème connu; cette légèreté enfin, la plus sûre génératrice d'illusions que peut créer par des boutades Ie mouvant esprit de Ligne, miinstinctive et mi-voulue, aspect du tempérament décuplé par la mode et les exemples de l’époque, réaction contre les pontifes de l’austérité et de la pédanterie.

Autant nous avons de raisons pour croire au cosmopolitisme superficiel de Ligne, autant nous en trouverons pour le contester ; les mêmes serviront à double usage. L'importance de sa famille, condition possible d'indépendance, est en même temps un risque d’enchaînement : il est difficile au représentant d’une si noble maison d'agir à la lettre suivant son bon plaisir. Que sont, enfin, ces circonstances favorables, qui le poussent au voyage? l'hostilité d’un père, les exigences d’une maison dont le train va s’accroissant, les hasards d’un commandement, les missions dont l’honorent les souverains. Ce n’est plus alors seulement l’œuvre du libre arbitre, mais une soumission à une fatalité, consentie 1l est vrai; néanmoins il eût été doux peut-être d'assister plus souvent à l'éveil du printemps sous les charmilles de Belœil..…. Nous ne voulons pas convaincre d'humeur casanière le prince voyageur; telle n’est pas notre intention. L’impossibilité de se déplacer souvent et loin fut à Vienne l’une de ses grandes privations. Mais en 1784, il exprima l’idée de se fixer pour un certain temps à Bruxelles, et de se contenter des régulières visites à Vienne et à Paris; et ce regret enfin que nous suggérions au sujet de Belæil, c’est sous sa plume que nous le recueillons.

Une phrase encore peut paraître plus contraire au cosMmOpolitisme. Par le dernier vers de cette pièce en l’honneur du voyage dans l'éducation : « Enrichissez ainsi en tout votre

OuLi1ÉË# MARTHE. — Le cosmopolitisme du prince de Ligne. 2

patrie », conclut le prince‘. De même il fait de la pratique des autres nations une des connaissances indispensables à l'officier pour bien servir son pays. I1 ne souhaite donc la connaissance des mœurs diverses que pour le profit particulier d’un pays? Il est bien évident d’abord que Ligne, s’il est préoccupé de donner des règles générales, s’est surtout peu soucié de les observer le premier; au reste, ne pourrait-on même prouver que ses « vagabondages », si vagabondages il y eut, honorèrent suffisamment son pays d’origine pour qu'on s'y réclamât de lui comme d’un écrivain national?

Un obstacle plus important réside dans son rigoureux loyalisme : en effet, cette observance stricte de la vieille loi féodale, reçue de ses ancêtres et maintenue par lui à tous risques, sans récompense, par un de ces paradoxes dont nous avons parlé, est la pierre d’achoppement du cosmopolite. L'esprit du Prince était si actif et si doué de spontanéité qu'il conçut même à l'ombre de ce loyalisme l’idée du patriotisme là où elle n’existait pas. Son désir d'union entre les nations n’a jamais dépassé la question des échanges intellectuels et encore ne va-t-il pas aussi loin que beaucoup de ses contemporains sur ce chapitre.

Des préventions à l'égard de l'Angleterre, de la Hollande, de la Prusse, préventions qui évoluèrent chez lui, se fortifièrent ou s’amoindrirent, mais subsistèrent, sembleront encore plus suspectes à l’amateur de cosmopolitisme, ainsi que le goût du métier, qu’exprima Ligne en diverses branches. II n’est pas un dilettante : or dilettantisme, c’est cosmopolitisme.

Ainsi, le prince de Ligne n’est pas un cosmopolite, dira-t-on, s'irritant de ces contradictions? Mais si; et par exemple, cet esprit militaire que d’autres confondent avec l'esprit militariste — Ligne lui-même les confondit parfois — l’attacha dévotement à l'Autriche, mais lui permit aussi de comprendre les plus subtiles nuances du tempérament et les besoins des autres nations.

Il sut faire la pleine lumière sur des questions qui réclamaient de l’impartialité. Mais s’il reconnaissait à sa curiosité intellectuelle toute liberté, par contre, pour sa conduite, il savait discerner clairement les points de vue. S'agit-il d'armée? il dit : « Nous » en parlant des Autrichiens. S'agit-il de langue

1. Mel., t. XXXT:Poëème sur l'Art de voyager, écrit en allanten Hongrie.

é Dr DU PRINCE DE LIGNE

et de littérature, ce même « nous » s'applique aux Français, car l’aimable seigneur qui pouvait dire : «je vous aime » en quinze langues, ne sut jamais écrire et bavarder qu’en français.

Citoyen de plusieurs villes, aimé des partis les plus opposés, fidèle serviteur du pays qui le soupçonna le plus, sauvé de la ruine par l’ennemie de son suzerain, voyageur jusqu'aux confins de notre civilisation, épris d'idées internationales, il est bien cosmopolite. Maïs si toutes ces oppositions s’harmonisent aux yeux de qui l’examine, si une impression d’unité s’en dégage, c’est grâce à la formation française qui ordonna cet esprit, et contrebalança, tout en lui apprenant à la respecter, la tradition loyaliste de sa lignée.

Peut-être cette étude pourra-t-elle constituer un essai de synthèse et rendre hommage à ceux qui ont voulu voir dans le prince de Ligne, né de souche étrangère, le représentant caractéristique de cette culture française du xvirI° siècle, la plus susceptible de cosmopolitisme.

CHA PITRENPREMEER

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