‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 4 sur 130 · Lettres de Fédor à Alphonsine, p · texte numérisé non relu

Lettres de Fédor à Alphonsine, p

tation nouvelle, où se jouent tous les sentiments : impertinence, bienveillance, morgue, affabilité, fatigue, amour du plaisir, où se mêlent la conscience du rang et la curiosité de qui ne craint pas de « s’encanailler >» un peu. Mais surtout la gaîté y domine, qui a creusé de milles petites rides le menton et mis au regard une lueur dorée. La taille est haute, bien prise, enviable, même pour un grenadier de Sa Majesté de Prusse, et les mains croisées s'appuient sans mollesse au pommeau de la canne.

« L'air seigneur! » Le moyen de ne pas avoir cet air, quand on est pourvu de soixante quartiers au moins de noblesse! Quant à « l'élégance de qui cherchait à plaire..…., » les moindres épisodes de sa vie et des témoignages innombrables prouvent assez que le succès répondit à son effort. Son secret, au dire de Laval-Loubrerie, son hôte en 1703, était de montrer à tous, à ses plus familiers, la même coquetterie que s’il avait eu besoin de faire leur conquête.

Tous ceux qui méritèrent d’être séduits le furent. Ses enfants, ses amis eurent pour lui une véritable adoration. Ne citons que Louis de Wurtemberg, le compagnon de ses premières armes, qui lui disait : « Ah! mon ami, si mon frère meurt avant votre père, tout mon duché est à vous! » Et Ségur, le très digne ambassadeur, qui se départait de sa froideur habituelle pour comparer l’arrivée de Ligne en Russie à celle du printemps. Il tenta les plus difficiles séductions : Frédéric IT, Voltaire, qu'il laissa charmés de lui et d’euxmêmes; mais la plus piquante est celle de Rousseau, de l'irascible, de l’irréductible Rousseau dont il obtint un, deux entretiens, des remerciements, presque des avances. Son père seul, et quelques ministres lui échappèrent, mais c’est qu’ils le jalousaient ou le craignaient; ces sentiments ne sont-ils pas encore un hommage ?

Raïlleur, volontiers cynique, jusque dans ses louanges à l'égard des souverains, il apparaît plein de bonhomie et de douceur avec les soldats dont il goûte la soupe, avec les paysans auxquels il donne, ainsi qu'aux rois, les fêtes les plus brillantes.

La conséquence de ce désir de plaire est une vie tissue de paradoxes logiques : défenseur de la monarchie, il fut en odeur de sainteté auprès des Révolutionnaires de Flandre, tout

naturellement, sans qu’on pût le soupçonner sérieusement de duplicité; fidèle sujet du souverain de Vienne, il mit tout son soin à résider le moins possible en cette ville, pour courir de ci de là. Il ne prit de parti que lorsque les circonstances lengagèrent à un acte.

Une telle vie n’était possible qu’à cette époque privilégiée, riche de son héritage et des promesses de l'avenir qu’elle révélait. Bien qu'il empiétât sur le xix° siècle, et fût trop attaché à la mode pour avouer son dépaysement total, Ligne appartient tout entier au xvitr° siècle. « Hlevé dans la grandeur, la dignité du siècle précédent », que les goûts de son père, l’ancien ton de la cour de Vienne, en son enfance, lui avaient fait connaître, c’est bien au cœur de ce xvitr° siècle pétillant, avide de tout épuiser, insoucieux mais sensible, qu’il se sent tout à l'aise. Lui-même fixait « pour la date du grand bonheur de l’Europe », les années comprises entre 1766 et 1788. De ce temps-là, il est e Témoin, c'est-à-dire à la fois le représentant et l'observateur. Il peint son cynisme et son charme; mais aussi il l’exprime par sa vie, en revêt spontanément les mille masques, en reflète presque inconsciemment toutes les idées, et de façon souvent déconcertante.

Or, le xvirr° siècle fut un siècle de cosmopolitisme. Il est donc naturel de se demander si le prince de Ligne fut un cosmopolite. Mais au moment de l’examiner sous cet angle, on se trouve en présence du plus imprécis et du plus complexe des instruments d'évaluation.

Le mot s'impose à cette époque : signe des temps’. Son étymologie semble restreindre sa signification à des limites assez étroites. Mais chaque écrivain qui l’emploie lui donne une interprétation différente. l faudrait distinguer entre cosmopolitisme volontaire et involontaire, théorique et pratique, actif et passif, intellectuel et politique, etc. Chacun de ces caractères présente en lui-même une infinité de nuances : tel cosmopolitisme intellectuel se bornera à « la formule d’une philosophie littéraire, qui, non contente de ces emprunts timides

r. Au xvre siècle on disait déjà : cosmopolitain, En 1721, cosmopolite est mentionné par le dictionnaire de Trévoux et en 1762 admis par l'Académie. En 1762, Chevrier publie un Cosmopolite. Palissot, dans sa comédie des Philosophes, avance cet axiome : « Le véritable sage est un cosmopolite. »

LE-COSMOPOEITISME

et incertains dont se satisfait la curiosité du passé, essaie avec plus ou moins de bonheur de faire accepter et les méthodes et les œuvres de l'étranger ‘ ». L’opposant à humanisme on a pu dire : romantisme, c’est cosmopolitisme. Tel autre consistera à témoigner d’une connaissance approfondie des lieux visités et des races étudiées, à élargir le cercle de la curiosité, en dehors de toute idée de frontière. Combien de gens encore limitent l'intérêt qu'ils témoignent à l’apport exotique, au pittoresque des objets, indépendamment de toute attraction envers la race à laquelle ces objets appartiennent! Enfin, on range souvent parmi les cosmopolites ceux qui, dans leurs voyages, entretiennent des relations soit avec des cosmopolites, soit avec des gens de divers pays, car cette sympathie est un peu une participation au cosmopolitisme.

Mais on s'accorde généralement pour lui attribuer un caractère de volonté plus accusé. C’est la « disposition opposée à celle de patriotisme exclusif, qui fait qu'on trouve une patrie aussi bien ailleurs que dans son propre pays. » Bien plus, le mot s'applique à la négation de l’idée de patrie : c’est l’état de celui qui ne limite pas son action à son pays natal et se considère comme citoyen du monde entier » ou tout au moins de plusieurs pays. Il naît même de ce point de vue une conception de philosophie sociale, exprimée par Wieland, qui souhaitait faire de toutes les nations du globe une même famille.

Les exemples sont nombreux, au xvIII° siècle, de ceux qui, goûtant les charmes d’autres pays que le leur, en venaient à se détacher de sa fortune politique. Un certain Monbron, auteur en 1754 d’un « Cosmopolite » anonyme, écrivait : « Tous les pays me sont égaux pourvu que jy jouisse en liberté de la clarté des cieux et que je puisse entretenir convenablement mon individu avant la fin de mon terme... : Aujourd’hui jesuis à Londres; peut-être dans six mois serai-je à Moscou, à Pétersbourg, que sais-je? » Il avouait que son anglomanie était « augmentée au point que tout lui était insupportable en France ».

« Heureux qui, citoyen du monde, ne connaît ni l’antipathie ni la prévention. Italiens, Anglais, vous êtes tous mes frères. » « On multiplie son être lorsqu'on voyage, disait le cardinal

1. M. Wilmotte, « Discours du Centenaire » Ann. PL. de L'STTREDI2b TE

Querini. » « La diversité des nations et des climats réveille l'âme et l’étend. » Aïnsi s’exprimait en 1777 le marquis de Caraccioli, ambassadeur de Naples auprès de la France lorsqu'il fit paraître son « Paris, modèle des nations européennes ou l’Europe française ».

Ceux-là même qui n'étaient poussés à changer de lieu que par le hasard prenaient goût à cette vie errante. Ligne nous a relaté un brillant exemple d’une telle évolution cosmopolite : le comte de Bonneval mérite d’être cité pour sa vie et l'influence qu’il eut. Il avait servi tout d’abord dans la marine et dans l'armée française; mais une première querelle, retentissante, l’obligea de gagner l'Italie; il avait vingt ans à peine; après s'être attardé à Venise, il se rendit à Vienne et le prince Eugène le prit au service de l’Autriche comme général-major. La campagne contre les Turcs (1715) suffit à satisfaire momentanément son goût de la guerre. Mais il n’avait pas renoncé à sa patrie et sous le Régent il revint en France, s’y maria presque. Un différend avec le ministre de la Guerre le rejeta aux frontières. Il regagna alors l’armée du prince Eugène et sans doute y fût-il resté toute sa vie si une querelle avec le marquis de Prié ne l’avait subitement forcé à fuir l'Autriche. Le voici à Venise : se fixera-t-il en Suisse, en Hollande, ou en Turquie?

S'il choisit alors Constantinople, c’est « parce qu'il avait depuis longtemps envie de voir cette ville >». Au reste, s’il lui advint de se faire Turc, de coiffer le turban et de changer son titre contre celui d’'Achmet-pacha, ce fut tout de même bon gré, mal gré, afin de n'être pas livré à l’Autriche qui le réclamait.

Mais le chemin de Constantinople était désormais indiqué à tous ceux qui, n'étant point prophètes en leur pays, tâchaient de lêtre ailleurs. Le noble marquis d’Argens, d’origine provençale et qui avait suivi la carrière des armes, passa lui aussi par la Turquie et la Hollande avant de se fixer auprès de Frédéric II.

Cependant, si l’on voyage, si l’on s’intéresse de plus en plus à l’organisation politique, à la littérature des étrangers, ce sont eux surtout qui viennent demander à la France les bienfaits de son influence. Ces rapports étroits, noués en France, et qui furent une des causes de l'importance de l’émigration après

1789, donnèrent à la société française un aspect cosmopolite. Mais en réalité c'était elle qui détenait la formule de cette civilisation qui séduisait l'Europe; c'était elle qui, sans effort, l'avait rendue indispensable aux autres nations. « Si j'examine, disait Caraccioli, la société, je la trouve la même chez tous les Européens, à quelques nuances près. La douceur en fait la base, l’aménité, le vernis. »

Il est donc naturel de se demander si celui que nous avons appelé le témoin du xvire siècle avait réagi suivant ou contre ces tendances du siècle. Nous verrons qu’il les partagea, surtout dans la mesure où un certain cosmopolitisme résulte d’une véritable culture française et consiste, plutôt qu’en emprunts mal assimilés, en un travail d’intelligente assimilation.

C’est là que réside l’unité du cosmopolitisme de Ligne; la chercher dans la multiplicité des faits risquerait de nous égarer, si nous n’avons pas acquis cette certitude dès l’abord.

Le prince de Ligne s'est-il cru un cosmopolite? Il n’a pas prononcé le mot, mais il a émis l’idée, en termes différents, tantôt se proclamant citoyen de plusieurs pays, tautôt se faisant gloire de passer en tous lieux comme un étranger. Dans ses Mémoires il écrit : « Il a toujours été de mode de me bien traiter partout. J'ai six ou sept patries : Empire, Flandres, France, Autriche, Pologne, Russie et presque Hongrie (car on est obligé d’y donner l’indigénat à ceux qui font la guerre aux Tures ). »

Dans une lettre à Voltaire, datée de Versailles? en 1775, il se prétendait : « Allemand en France, Français en Allemagne, étranger partout sans l'être, mais pour en avoir tous les agréments et même un peu plus de considération... » Sans doute cette attitude lui était-elle chère puisque dans les lettres à la marquise de Coigny, douze ans plus tard au moins, il répétait : « J'aime mon état d’étranger partout... Français en

1. Plus tard, dans une lettre à Boufflérs : « Je m'aperçois qu’on vit très bien après avoir perdu cinq ou six patries : un peu français, belge, détrôné en Empire, grand d’Espagne, gentilhomme polonais, mourza tartare de la Tautide, et puis plus rien dé tout cela. »

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