‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 56 sur 130 · Mel., t. VI · texte numérisé non relu

Mel., t. VI

car c’est le talent de notre portraitiste de nous faire voir l’aspect paradoxal de ses « grands hommes », l’aspect opposé à celui dans lequel la stylisation due à la célébrité les a figés. De même qu'il nous avait peint un Voltaire tout apaisé sur le chapitre de la religion et des Jésuites, une ou deux pointes assez cruelles, tracées par Ligne, nous permettent seules de croire à l’authenticité du masque mortuaire de Frédéric; c’est avec un air bonhomme, extrêmement doux, que le roi joint les mains en disant : « Mon Dieu, comme le temps passe! » et babille familièrement. Loin de nous l’idée d’un reproche; car, au reste, le portrait donne une impression d'achèvement qui trahit la complexité de ce caractère royal. Mais il bénéficie certainement de l’optimisme du peintre. Que de coquetterie, de retenue et d’art, dans cette joute où chacun se tient un peu sur la défensive! Pas une allusion à cette fâcheuse époque où les régiments autrichiens occupaient Berlin. On pourrait croire que Ligne visite Sans-Souci pour la première fois. Pas une allusion non plus à cette petite guerre de 1778 dont le roi n’aimait pas à parler.

Avec une charmante ingénuité le prince avoue qu'il se mettait en frais pour le roi : « Encore », se dit-il à lui-même, quand il voit Frédéric si grand parleur, «il faudra bien que je dise mon mot ». Et alors, il lance de ces bêtises qui font rire, de ces pointes à la vérité un peu cherchées, jolies, plus susceptibles de faire sourire que rire, auxquelles s’entremêlent habilement les louanges.

Ligne, depuis le temps où il avait été créé chambellan à Vienne, avait amassé une belle expérience de la vie de cour. Il savait que les souverains sont furieusement méfiants sur les éloges. « Je conseille d’y aller modérément vis-à-vis d’eux, a-t-il écrit quelque part. On ne les prend plus par des paroles ; il n’y a que d’un certain air d’admiration qu'ils ont de la peine à se défendre. >» Aussi séduit-il le roi par un tact parfait, tandis que son compagnon, le chevalier de Lisle, favori cependant des salons parisiens, trop prolixe peut-être et trop familier, ne retient — et rarement — l'attention royale, que pour avoir assisté à la mort de Voltaire. Nous avons déjà dit que c'était l’art de Ligne d’être à l'étranger plus français que les Français, car il ne tombe pas dans cette confiance en soi qu’il a souvent reprochée à nos compatriotes.

Quelle différence pourtant entre cet air d’admiration qu'il prodigue habilement à Frédéric et la plate courtisanerie des familiers du roi! Beaucoup d’entre eux sont des transfuges que Ligne a connus au service de l’empereur : Lucchesini et Pinto, ce Juif portugais qu’il traite de « brise-raison >. Ligne prise assez l’esprit aimable du marquis de Lucchesini, mais dédaigne les autres : Jordans, d'Argens, Maupertuis, La Beaumelle, La Mettrie, Prades, Français du reste, mais gens de mauvais goût, et qui gâtent le roi, l’entraînent à une affectation d'esprit fort, signe, pour le prince, de vulgarité. Tous ces gens semblent à Ligne des bouffons, des pantins dont Frédéric tire les ficelles en attendant qu'il s’en fatigue.

Ce fut la gloire de Ligne de garder toute son indépendance auprès des divers monarques, et la réserve où il se maintint ne fut le prix d'aucune concession ni bassesse. D'ailleurs, et il l'a exprimé lui-même, malgré son attachement à Joseph II, il n’eût jamais consenti a être son d’Argens, ou son Algarotti, alors qu’il eût tant souhaité être d’une façon plus efficace son général!

Cette belle fierté que Frédéric était homme à apprécier, fi son succès. |

La conversation avec le roi avait tout naturellement roulé sur Voltaire, la guerre de 1763 et les Jésuites, que Ligne aimait et que Frédéric protégeait par politique, sentant bien la force qu’ils représentaient dans un État, grâce à leur génie d’éducateurs. Le prince se faisait ici encore le champion fervent de la France : il affirmait au roi que notre pays, si fertile en ressources de tout ordre, méritait réellement d’être heureux.

Il observait tout naturellement, selon sa coutume, à travers la simplicité de cette capitale militaire, l’apparente et d’ailleurs réelle élévation d'âme de ce héros; il percevait la volonté tendue vers un dessein encore inconnu : « On veut tout forcer, même jusqu’à la nature, dans les Etats du roi de Prusse et dans ses jardins », écrit le Prince !. II admire la grandeur de ce véritable monarque, mais on ne saurait tout avoir, être à la fois Louis XIV et Alexandre, et le prince relève à Sans-Souci bien des fautes de goût. Il y a un peu trop de statues et surtout celles qui sont dorées sont « de trop tout à fait. » Les meubles

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