EN ALLEMAGNE
On a appelé Charles-Joseph de Ligne, — cest le titre d’une étude anglaise consacrée au Prince’ — l'ami des Rois. En plus des souverains d'Autriche et de France, le Prince eut la bonne fortune de connaître les deux plus grands monarques du temps : Frédéric IT et Catherine de Russie. Par curiosité à leur égard, il profita des affaires qu’il avait à débattre en Russie et en Pologne pour traverser l’Europe d'Ouest en Est, et par deux fois.
Ligne ne visita pas les pays scandinaves et cependant Poccasion ne lui manqua pas. Les deux rois du Nord, ainsi qu’il les appelait, l'y invitèrent également. Ligne avait reçu Christian VII de Danemark à son camp d'exercices d'Iglau en 1764, et l'avait fort diverti par ses bals et ses dîners; mais bien qu’il l’eût promis, il ne se rendit jamais à Copenhague, faute de temps, ou parce qu'il se souciait peu de ces pays froids.
La mémoire de Charles XIT, pour qui il avait une grande admiration, ne suffit pas à l’attirer en Suède, non plus que les bontés de Gustave III qui l’attendait à Stockholm. Ce roi, disciple de Rousseau et franc-maçon, passionné pour la sor-
1. Ch. Wibley, The pageantry of life, Heinemann, Londres, 1900. (114)
cellerie, avait séjourné à Paris à deux reprises en 1771 et 1784. Peut-être le Prince l’avait-il rencontré chez Mme Geoffrin, avant de le retrouver en 1793 à Coblence; toujours est-il qu'ils eurent peu de rapports.
De même l'Espagne ne semble pas l'avoir attiré. Au contraire, Ligne parcourut souvent l’Allemagne; ses fréquentes allées et venues entre Vienne et Bruxelles l’y obligeaient, et d'autre part, beaucoup des petits souverains allemands, grands-ducs et électeurs étaient ses anciens compagnons d'armes « ou de plaisir » à Paris. L’électeur de Bavière, par exemple, qui en France se faisait appeler le Prince Max, avait soupé en compagnie de Ligne bien souvent chez les demoiselles de l'Opéra. Quand le Prince s’arrêtait à Stuttgart, c'était chez le duc Louis de Wurtemberg, son ami de jeunesse. Tout près de sa capitale, le duc faisait construire le beau château de Hohenheim. Ligne le visita avant l’achèvement qui eut lieu vers 1782, et s’y moqua bien haut de la rivière dont on lui fit attendre le passage vingt-quatre heures à cause de la rareté de l’eau et du mauvais agencement des canaux.
Dès [a guerre de Sept ans, il connaissait le Margrave de Bayreuth et la cour du dernier saxon, Auguste de Pologne, cour de satrape. À Bonn, comme à Liège régnaient aussi deux princes de Bavière ses amis.
À travers ces petites villes et ces petites cours paisibles, le Prince laisse un souvenir enchanteur. Nulle part, il ne pouvait abandonner un instant son goût de la critique. S'il ne lexprime pas tout haut, du moins la formule-t-il pour sa propre satisfaction; il à parlé sur un ton ironique de ces mémoires qu’il a l’honneur de se présenter à lui-même. A Hambourg, ïl ne saurait s'empêcher d'imaginer quelques réformes économiques... encore un Mémoire! C’est la preuve qu’en chaque pays, il sent ce qui conviendrait.
Quant à la campagne, à la forêt allemande, à ses habitants, Ligne les aperçoit en passant, dans un cabaret où l’on entre : pour attendre que les chevaux soient attelés : il voit des hommes silencieux fumer leur pipe, des femmes agréables, un peu lourdes. Rien ne pique sa curiosité; d’ailleurs, il serait bien embarrassé de s’entendre avec ces gens. Sans doute est-ce à lui-même que Ligne faisait allusion en consignant cette petite vexation dans les Misères : comme on ne peut pas changer
d’accent en Allemagne toutes les dix ou douze lieues, s'entendre dire, après avoir parlé passablemient allemand : « Monsieur, je n’entends pas le français! » — Certes le Prince avait du mal à se départir même en faveur de cette langue de ses intonations toutes parisiennes.
Cependant, c’est en Allemagne qu'il livra un de ses plus jolis tournois d’esprit contre celui qu'il avait rêvé de rencontrer pour une autre sorte de combat : le seigneur de Sans-Souci.
Charles-Joseph avait été présenté au roi de Prusse par l’empercur lui-même à l’entrevue qui avait eu lieu entre les deux souverains au camp de Neustadt en 1770. L'esprit de Ligne avait piqué la curiosité du grand Frédéric. Ils avaient échangé des idées, car l’empereur ne manquait pas de les prier chaque soir à souper ensemble. Le prince se vantait de lui avoir exposé un projet d'union entre les sectes protestantes, qui aurait été grandement utile. Puis la guerre de Bohême avait été le signal d’une rupture entre la Prusse et l'Autriche, et les officiers de chacun des deux États n’avaient plus eu la liberté de séjourner sur le territoire adverse.
Quand Ligne, en 1780, partit de la rue de Bourbon pour Pétersbourg, il décida de passer par Berlin et de revoir Frédéric, de le ranger dans sa collection de grands hommes ainsi qu'il avait fait de Voltaire. Le roi mit tant d’empressement à lui en accorder l'autorisation, malgré sa qualité de général d’empire, que, de peur de le manquer, il lui adressa une triple réponse à Vienne, Dresde, Berlin. Ligne, escorté de son fils Charles et du chevalier de Lisle demeura l’hôte du roi de Prusse pendant quinze jours.
À ce moment, un rapprochement semblait devoir s'établir entre l’Autriche et la Russie; l’empereur allait s’entretenir avec Catherine IT, et Ligne se trouvait un peu embarrassé de la coïncidence; il s'attendait à quelques coups de patte de la part du roi. Mais Frédéric prêtait moins d'attention à son grade autrichien qu’à son esprit français.
Tels que le prince nous les a retracés dans un volume de ses Mélanges !, leurs entretiens nous paraissent une merveille de finesse, d’enjouement, de bonhomie de la part du roi,