EN POLOGNE
Ligne fit deux séjours en Russie, l’un en août et septembre 1780, l’autre en 1787. C’estau retour du premier qu’il séjourna en Pologne.
Nous savons que par le mariage de son fils Charles avec Hélène Massalska, des liens de parenté unissaient les Ligne à ce pays. L’évêque de Wilna, l’oncle d'Hélène, les attendait à Varsovie. Ce « fou d’évêque » s'était mis en tête de faire l’un ou l’autre, le père ou le fils, roi de Pologne. Le premier pas vers cette royauté hypothétique, prise au sérieux par le prince plus qu’il ne voulait l'avouer ‘, était la conquête de l’Indigénat, contre vingt-cinq compétiteurs. Dans cette fantasque Pologne incessamment agitée et que le prince adorait sur la foi de sa réputation, il arrivait non en visiteur, comme en Prusse, mais en personnage appelé peut-être à jouer un rôle considérable.
La Diète était assemblée pour cette élection : et c’est alors que Ligne remporte son-plus brillant triomphe d'homme et d’orateur. Jusqu'ici il n'avait parlé publiquement qu’en prédicateur improvisé aux hommes de son régiment, un jour que l'irritait la maladresse de laumônier. Mais devant la Diète, piqué au jeu par la difficulté que présentait l’obtention de l’Indigénat, et passant outre à quelques points du protocole, il exprima en latin des sentiments si conformes aux intérêts des Polonais et à leurs goûts patriotiques que ce peuple impressionnable se laissa gagner. Il obtint donc l’Indigénat aux dépens d’un colonel russe, de deux ministres, l’un prussien, l’autre autri-
1. Quand la princesse Hélène de Ligne mit au monde un enfant, le Prince en conçut une grande joie (Lettre de Pradel à Van den Broeck le 29 nov. 1783). Cf. FE. Leuridant, Lettres et billets inédits, p. 145.
chien, parce que sa soudaine, irrésistible harangue ne laissa guère le temps à ses électeurs de peser le pour et le contre et que le charme de ses manières plus françaises qu’allemandes ajoutait à ce fait qu’il ne semblait avoir personnellement aucun intérêt contraire à la Pologne. Ne traitait-il pas la Russie « d’aigle dévorant »?
En réalité le prince dont la légèreté sincère s’amusait fort de joindre à ses titres déjà si divers, un nouveau titre, vit nettement la situation de ce malheureux pays, et il travailla autant que possible à son relèvement. Ses réflexions sur la Pologne aboutirent à la rédaction d’un mémoire où abondent de justes remarques ‘. Il pouvait se vanter d’être mieux renseigné que Catherine IT elle-même sur les événements qui se déroulaient à l'intérieur de la Pologne”. Il était du parti de Stanislas Poniatowski; il continua de le servir auprès de Catherine longtemps après qu’elle eut retiré sa faveur au roi. Il contribua, dit-il, à faire mal recevoir par l’impératrice Ignace Potocki, maréchal de Lithuanie, ainsi qu’il l’avait promis à Stanislas. Par suite de ce mauvais accueil, dont Ligne prenait exagérément la responsabilité, Potocki s'était rejeté du côté de la Prusse, et de là vint la constitution du 3 mai 1701.
D'autre part, lors de l’entrevue de Kanief entre Catherine et Stanislas, Ligne tâcha mais en vain de prolonger d’une journée la rencontre, ainsi que le roi le désirait. Mais cet optimisme que le prince essayait de lui communiquer en toute occasion, et la volonté de voir dans cette entrevue « une sanction de concorde et d’un renouvellement touchant de connaissance et d'amitié privée et générale », n'étaient guère d'accord avec la méfiance que lui inspiraient le désordre où se débattait la Pologne et la faiblesse de son roi.
1. Mél., t. XXI, p. 330. Le Prince remit ce mémoire au prince Czerwertinski en 1788.
2. « L’Impératrice ne sait pas qu'ils l’ont insultée dans les aboiements de la dernière Diète. » Lettres à la marquise de Coigny, éd. du Cent., p.72.