‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 59 sur 130 · Lettre de Ligne à Casanova, Mémoires, ëd. 1860, p · texte numérisé non relu

Lettre de Ligne à Casanova, Mémoires, ëd. 1860, p

ÆEN:RUSSIE

C’est la sollicitude du prince pour son fils et sa belle-fille qui l'avait décidé à s'occuper activement des intérêts de sa maison, et par suite à tâcher de recouvrer les 400000 roubles dus par la cour de Russie aux Massalski. Tel était le motif de son voyage à Saint-Pétersbourg; il l’oublia dès l’arrivée en Russie.

Ce premier séjour se borna à la capitale et à ses environs. Dans cette ville aux monuments récents, de figure occidentale, à cette cour peu brillante, mais francisée de tout l'effort de la tzarine, Ligne n’éprouva point de surprise. Seize ans plus tard, il traçait de Catherine un portrait élogieux, où la reconnaissance semble avoir disposé le prince à beaucoup d’estime. En effet, — il l’a dit lui-même de la façon la plus délicate, — alors que Marie-Thérèse le remplissait d'enthousiasme, Frédéric IT d’admiration, Ligne, à l’égard de Catherine, semble s’en être tenu à une profonde estime. Il est aisé de sentir que les qualités solides de la souveraine, ses qualités de bourgeoise consciencieuse, ne l’éblouirent pas. Le prince comprit vite à quel point elle s’efforçait de mettre sa cour au niveau intellectuel des autres par le moyen de cette civilisation française qu’elle connaissait grâce aux leçons de Mlle Gardel, sa gouvernante, et à sa correspondance avec Grimm.

Dans cette culture, il y avait bien des lacunes; elle lavouait elle-même; le prestige du prince en fut d'autant grandi. Catherine le traita en arbitre du goût. Une sorte de familiarité s'établit très vite entre eux, si vite qu’elle pourrait motiver certains bruits sur la nature de leurs relations.

Ligne juge et tranche avec cette gracieuse ironie qui va parfois jusqu’à l’impertinence. Il reprend la prononciation défectueuse de Catherine, se moque de sa rivière, de son parc anglais, et trouve à son nouveau palais un visage d'hôpital.

Voilà sur quel ton il parle à la souveraine. Mais quand il écrit à son insu, il vante la belle allure de Pétersbourg, et quelques endroits charmants de Tsarkoië-Selo. À l’'Hermitage, selon la mode, on joue la comédie : l’impératrice écrit des

pièces et Ligne rédige à son intention de ces proverbes impromptus, bien moraux, qui la ravissent, car la moindre légèreté scandaliserait son hôtesse’. Peu artiste, elle comprend cependant la finesse des compliments et des traits dont le prince l’'enchante. Ici encore, Ligne se voit préféré à un véritable Français, son ami, dont la parfaite distinction ne suffit pas toujours à le faire apprécier. C'était en effet le comte de Ségur qui représentait alors officiellement la France auprès de la Cour russe, et la subtilité de ses sous-entendus ne réussissait pas toujours aussi bien que la vivacité des propos de Ligne.

Du fait de son habituelle taquinerie, Ligne joua involontairement un rôle diplomatique. Il « déconsidéra » — pour employer un mot qui lui était cher — le prince Frédéric de Prusse que son oncle avait envoyé afin de contrebalancer l'influence autrichienne. Tout le monde connaît le succès de cette pointe : « Le prince s’est trouvé sans connaissance au milieu de l’Académie. »

Dès le 5 octobre, c’est-à-dire au bout de deux mois”, Ligne se remettait en route. L’impératrice se promettait bien de le rappeler et lui accordait en guise d’adieu le titre honorifique de Colonel de l’armée russe. En termes fort aimables, ils correspondirent désormais régulièrement*.

En 1786, elle l’avisa qu’elle se préparait à traverser les districts méridionaux de son empire et convia le prince à l’accompagner dans ces régions nouvellement conquises. Sans doute cédait-elle au plaisir d'emmener à sa suite le spirituel ami qui savait donner à son entourage par sa seule présence l’aspect d’une cour occidentale; mais elle souhaitait aussi s’en faire un auxiliaire dans son œuvre de colonisation en Crimée, et l'y intéressait en le créant propriétaire de terres dans cette région.

Qu'elle éprouvât à son égard une sympathie mêlée de

1. « Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. » Mél., t. XXV, P: 195-

2. [Il y a dans les Arch. de Belæil un passeport en russe et en allemand aux armes impériales, daté du 15 septembre au nom de Ligne et « sa compagnie ».

3. Cf Lettres à Catherine, Mél., t. XXII. 75; Princesse de Ligne, Lettres de Catherine au prince de Ligne. Van Oest, Bruxelles et Paris, 1924, in-80.

coquetterie, les trois brouillons griffonnés avant l'invitation définitive en font foi’. Mais surtout la souveraine avisée qu'il admirait en elle comptait bien sur l'enthousiasme facile et expansif du prince pour amener Joseph II à l'aider dans la conquête de Constantinople qui demeurait son but secret : il servirait tout naturellement de lien entre elle et l’empereur qu'elle allait du reste rencontrer une seconde fois. Elle savait que le déploiement des troupes et la proximité des Turcs, ennemis communs des Autrichiens et des Russes, exciterait en lui cette humeur guerrière par laquelle serait contrebalancée la volonté pacifique des ambassadeurs français : Ségur, et anglais : Fitzherbert. Un autre Autrichien, le comte de Cobenzi était présent, mais à titre officiel.

Le prince flaira très vite le rôle qu’on attendait de lui et qu'il a si bien défini, celui de « jockey diplomatique »; il le joua dans la perfection, et sans en avoir l’air, comme il faisait toutes choses, malgré la complexité de la situation. On écrivit que la « dissimulation diplomatique n’était pas du tout son fait? ». On lui attribue d’autre part une rare sagacité?. Ces deux jugements sont également vrais. Si l’on se place au point de vue mondain, il est incontestable que le prince tenait à son francparler, en usait et en abusait même jusqu'au paradoxe. Mais s’il a en vue un dessein diplomatique, notre héros sait alors manœuvrer d'autant plus efficacement qu’on l’en soupçonnerait le moins et se taire dès qu'il le faut.

Ainsi, on s’indigne parfois de ne trouver dans ses comptes rendus de conférences ou d’entrevues royales que légers propos, menus détails, et l’on incrimine son dédain des questions sérieuses. Peut-être vaudrait-il mieux admirer sa discrétion et comprendre que le confident des rois se sentait tenu à ne pas révéler les secrets. Il apporte souvent la même perspicacité en

1. L'annonce du voyage avait été faite au prince dès février 1786 et la véritable invitation le 1$ septembre. Ce voyage si important dans la vie du prince fut en somme de bien courte durée. Il tient tout entier entre le 17 janvier et le 22 juillet. Ligne rejoignit à Kief le 4 avril 1787 l’impératrice qui s’y trouvait depuis le mois de février et attendait que le Borysthène fût navigable. La débâcle du fleuve eut lieu les derniers jours d'avril.

2. Cf. Reiffenberg, Le Feld-maréëchal Prince Ch. J]. de Ligne, Mémoires de l’Académie de Bruxelles, t. XIX.

3. Cf. Introduction, Lettres à la marquise de Coigny, éd. du Cent.

politique que dans son observation artistique. Les sentiments d’admiration dont il est sincèrement prodigue ne l’aveuglent point sur la conduite de ceux qui en sont l’objet, et ne l’incitent pas à pallier leurs défauts; les convenances, ou la gratitude l'empêchent seulement en certains cas de les publier.

Lorsque, dans le carrosse impérial traîné par seize petits chevaux tartares, il traverse les gouvernements de Kharkov et de Koursk, steppes jalonnées à la hâte de villages ou tout au moins de façades de villages, et qu'il s'aperçoit que le grouillement des populations amassées masque l’inachèvement de ces préparatifs, Ligné voit très bien « ce qui est escamotage », mais il admire l’effort que représente ce résultat imparfait. Quand il découvre, en Russie méridionale, des usines où lon travaille l'acier « aussi bien qu’en Angleterre >» ou des fermes modèles à l’anglaise, et s’extasie sur la façon de cultiver les champs — science d’ailleurs qui lui est bien étrangère — il ne faut pas l’accuser trop vite de flatterie (personne alors ne lisait ses lettres), ni de naïveté, mais faire la part de la relativité dans ses éloges.

Au cours du voyage, Ligne semble tout entier à son rôle d'enfant gâté, d’instrument des prodigalités, puis de la charité! de la Tzarine, et de sujet reconnaissant pour les terres qu'elle lui a données : Nikita et Parthénizza. Pour ce voyage à travers la Russie, il s'amuse de son déguisement en grand seigneur russe”. Joseph II fut moins sensible au piquant de ce souci de couleur locale et se montra quelque peu scandalisé de l’uniforme russe. Néanmoins, il apprécia autant que Catherine l'utilité de la présence du Prince. Il lui demandait conseil, et le complimentait sur sa façon de jeter des grains dans l’encensoir.

Pendant les conversations du voyage, et mieux que Ségur, le Prince continue l'éducation française de Catherine; il tâche même, comme Voltaire l'avait fait pour Frédéric, mais avec

1. Le 18 juin Joseph IT s'était séparé du cortège. Quatre cents lieues sur mille huit cents restaient à parcourir. A Moscou, un brusque coup de théâtre interrompt la fête : Alexis Orloff ose dire qu'une famine sévit. Aussitôt c'est à y remédier que les trésors s’écoulent.

2. « Me voici avec l’uniforme russe de général en chef... et une plume autrichienne à la main.» Mél.,t. XXIV, p. 13. Il aurait pu ajouter : « écrivant en français ».

moins de succès, de lui inculquer des principes de versification. Catherine écrivait à Sénac de Meïlhan : (16 mai 1791) « Si J'avais profité des leçons du prince de Ligne et du ci-devant comte de Ségur qui se sont donné beaucoup de peine pour m'apprendre à faire des vers, je vous aurais répondu par quelques strophes ‘. »

Et que la souveraine ne viénne pas lui lancer quelque bruit sur la cour de France, quelques méchantes calomnies des « porteurs de chaises » de Versailles : illes réfute presque avec aigreur !

Pourtant il entre dans son officieuse mission de lutter contre la politique française. Il existe vraiment peu d'exemples d’une situation faite de tant de contrastes, mais qui se résolvent heureusement par ce fait que les domaines politique et intellectuel sont alors nettement distincts. Aïnsi, Ligne défend l’honneur français auprès de Catherine, mais d'accord à son insu avec les ministres d'Angleterre et de Prusse qui sous main excitent les Turcs, il lutte contre l'intention française de « garder ses échelles du Levant » et de protéger les Turcs en maintenant la paix. Or, le protecteur de cette paix est pourtant son ami Ségur, avec qui il échange chaque matin des quatrains de bienvenue, à bord de la même galère.

D'autre part, Ségur, défenseur officiel de la Turquie, a personnellement pour les Mahométans une toute chrétienne horreur, et les nomme « l’opprobre de la civilisation », tandis que Ligne, qui se réjouit à la pensée de les battre bientôt, pour l'amour d’Alcibiade et des Grecs, les estime et ressent même pour eux une certaine inclination. Cette situation diplomatique qui nous paraît un véritable vaudeville, se maintient sans grands heurts, et s’il surgit un léger incident, ce n’est jamais Ligne le plus embarrassé : il rit, et croit que tout va bien autour de lui!

Avant que le Prince ait songé à quitter la Russie — du reste il espérait bien ne pas retourner si vite en Occident et écrivait à la confidente de ses récits de voyage, lamarquise de Coigny : « À vous revoir bientôt ou à vous écrire du centre des États du grand seigneur si tout ceci continue à s’embrouiller », — tout ceci s’embrouilla si bien que les Turcs excédés des récentes manifestations d’hostilité, emprisonnèrent l'ambassadeur de

1. Cf. Lettres à la marquise de Coigny, éd. du Centenaire, p. 40, note.

Russie et que la guerre, la seconde guerre de Ligne, éclata ainsi que nous l’avons vu plus haut’. Il avoue lui-même que l’Impératrice était trop clairvoyante pour ne pas s'être aperçue de son mécontentement contre les deux maréchaux Romanzov et Potemkin et la correspondance entre le prince et la souveraine se ralentit jusqu’à la fin de la campagne. Malgré cette déception, le séjour en Hongrie fut la digne suite du voyage en Crimée.

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