L'HÉRITAGE
Ce n’est pas au prince Charles-Joseph de Ligne, héritier de tant de gloire, qu'il faut demander des lumières sur les sources de sa noble maison. Comme autrefois les Grecs illustres se voyaient accorder une origine divine, les nobles familles étaient alors pourvues d’ancêtres légendaires.
Ainsi, au xviri' siècle, l’archiviste de la maison de Ligne
lui donnait pour fondateur Charlemagne, ou, suivant d’autres parchemins, Vitikind, ou bien un roi de Bohême. On lui attribuait aussi comme souche la maison de Lorraine ou de Bade. Il existe bien entre la maison de Ligne et celle de Lorraine une parenté, mais elle est due à une alliance du xvII* siècle. Si elles ont les mêmes couleurs, le rouge et le jaune, c’est par une simple coïncidence. Le blason de Ligne, d'or à bande de gueules, existait dès le xI° siècle, époque où la noblesse commençait à se servir de figures héraldiques héréditaires. D’après les manuscrits de la Bibliothèque de Bourgogne, le premier Ligne connu, Fastré, aurait été surnommé d’Alsassen : issu d’un Héribrand d'Alsace, il se serait fixé en Hainaut par son mariage.
L’imprécision règne donc sur les origines des Ligne. Mais d’où qu'ils vinssent, ils comptaient dès le x1° siècle parmi les membres de la noblesse de Hainaut. Depuis ces temps lointains, les chefs de leur famille y restèrent attachés, justifiant à l’avance leur devise Quo rescumque cadunt stat semper linea recta. Quels que soient les événements... En effet, le village de Ligne se trouvait sur l’ancienne voie romaine de Bavai à Gand, et par sa situation dans cette plaine basse, en plein comté de Hainaut, marche transitoire entre la France et la Flandre, ce pays était destiné à bien des contestations et des troubles.
Un siècle plus tard, le siège de la famille se transporta à Belœil, et depuis, sa fortune ne fit que s’accroître. Les Ligne groupèrent sous. leur domination de nombreuses paroisses ; ils joignirent à leur titre ceux de seigneurs de Montreuil, Rumigny, Maulde-sur-Escaut, etc. Au xv° siècle, ils étaient au premier rang de la noblesse de Hainaut, et possédaient, par droit héréditaire, la charge importante de maréchal de la province.
Chaque génération ajouta à ces titres. En 1544 la baronnie de Ligne devint comté, et l’an 1602 principauté. Au xvirI® siècle, la maison de Ligne comptait parmi les premières de l’Europe et voici les titres qui précédaient les dispositions testamentaires du père de Charles-Joseph :
. « Prince de Ligne, du Saint-Empire et d’Amblise, souverain de Fagnolles, marquis de Roubaix, comte de Fauquenberghe, seigneur de Geleen et Amstenradt, baron de Belæil,
Jeumont, Antoing, Chisoin, Kœurs en Lorraine, seigneur de la terre franche de Rumpst, Baudour, Estambruges, Ellignies, Thulin, Montreuil, Maulde, Hautrages,... Quevaucamp, beer de Flandre, pair de Namur et d'Artois, sénéchal et maréchal de Hainaut, marquis de Dormans en Champagne, seigneur de Wachtendonck. » Il était en outre grand d’Espagne et chevalier de la Toison d’or.
Le cosmopolitisme de ces titres est aussi frappant que leur nombre et leur importance. Il est dû à deux causes : les changements de suzeraineté du Hainaut, et les alliances matrimoniales des Ligne.
La province changea maintes fois de possesseur, mais quel qu'il fût, comte de Hainaut, duc de Brabant, duc de Bourgogne, roi de France, archiduc ou empereur d'Autriche, les Ligne se conduisirent en bons vassaux. Leurs terres, à mesure qu’elles augmentaient en étendue, dépendaient de plusieurs souverains simultanément. Le chef de leur maison rendait à chacun d’eux l'hommage qui lui était dû, mais ne se considérait comme véritablement lié qu’envers le suzerain du Hainaut. Une seule contestation s’éleva entre le vassal et le suzerain, au XvI° siècle, et cet épisode prouve bien que le dévouement féodal des Ligne ne comportait aucune basse servitude et allait de pair avec la plus réelle indépendance.
Maximilien d'Autriche régnait sur le Hainaut. Il était allié avec Henri VIII d'Angleterre. Antoine de Ligne, pour leur service, s'était emparé de Mortagne; il devint possesseur de cette ville et du titre de Prince qui y était joint. Or, par suite du renversement des alliances, il fut invité à rendre Mortagne. Tout d’abord, il s’y refusa, puis, moyennant une indemnité, y consentit, après bien des objurgations de la part de l'Autriche. Mais il ne cessa de réclamer, et si l'expression de Charles-Joseph à son égard « hauts faits de rebellion » est exagérée, il est vrai qu’il manifesta son ressentiment d’une manière originale. Il se retira à Belœil et créa, à son usage personnel, en défi contre la Toison d’or, un ordre du loup, pour manger, disait-il, le mouton de son souverain!
Depuis le xv° Hécles le pays appartenait à la Maison d'Autriche, et chaque crise politique offrait aux Ligne une occasion de la reconnaître délibérément pour leur suzeraine. Cet attachement volontaire convenait à leur orgueil: ne
pouvaient-ils attendre de la considération de la part d’un souverain librement choisi à plusieurs reprises, et à qui ils semblaient n’obéir que selon leur bon plaisir?
Au xvi° siècle, pendant les guerres de religion, alors que les héritiers de familles aussi puissantes que celle . d'Egmont passaient dans le camp huguenot et secouaient du même coup le joug de Philippe II, les Ligne demeurèrent catholiques.
Cependant, l’éparpillement de leurs possessions les mettait à même de changer de maître si bon leur semblait ; leur patrie était « ad libitum » suivant le mot de Charles-Joseph. Il advint en effet que les cadets servirent en différents pays. Par exemple, alors que l'aîné des petits-fils de Claude- Lamoral I prince de Ligne, demeurait en Hainaut, un autre, diplomate au service de l'Espagne, devenait marquis d’Arronchès; un troisième, au service de la France, devenait marquis de Moÿ et Dormans et capitaine des gens d'armes écossais.
Les propositions des cours étrangères ne leur manquèrent pas. Au xviri* siècle, Claude-Lamoral de Ligne eut à écarter — affaire délicate et qui nous intéresse d'autant plus vivement qu’elle concerne Charles-Joseph — celles de Frédéric IT.
Le roi venait d’envahir la Silésie et se préoccupait d’attirer auprès de lui les représentants de noms illustres. Or, pour la terre de Wachtendonck, située en Gueldre prussienne, les Ligne étaient ses vassaux. Il fit signifier à Claude-Lamoral de passer à son service sous peine de voir confisquer sa terre. Le prince se déroba avec la bonne excuse que ce fief était la propriété de son fils dont il n’était que le tuteur. Mais Frédéric insista; il réclamait pour plus tard l'héritier de Wachtendonck et s'engageait à lui donner, à la cour ou à l'armée, une charge digne de lui. Claude-Lamoral refusa l'offre du roi au nom de ses traditions familiales : « [La maison du prince de Ligne est accoutumée à faire de plus grands sacrifices à l’Auguste Maison d'Autriche, par rapport à la fidélité inviolable que ses ancêtres lui ont vouée depuis près de trois siècles; elle à été dans tous les temps à toute épreuve. Dans celui des troubles ou révolutions des Pays-Bas, elle peut se vanter d’avoir été quasi la seule qui n’a jamais varié, de même que pendant la guerre de 1667 et de 1700 que
la France pour attirer les familles brûlait et ruinait tout, ses princes sont toujours restés inébranlables *. »
Il est vrai qu'après les faveurs accordées aux Ligne par la Maison d'Autriche, cette fidélité semble naturelle. Mais pour Antoine de Ligne, les raisons d’attachement étaient moindres; cependant, dépossédé, il n'avait cessé de servir, bien qu'en grommelant.
Ainsi, pour les Ligne, l’observance de la loi féodale tient lieu de patriotisme. Cette rigidité de tradition, du reste motivée, contrebalance la tendance au cosmopolitisme.
D'où leur venaient ces multiples issues vers d’autres pays?
Primitivement, les Ligne avaient épousé des dames de Hainaut; les noms de Jeanne de Morialmé, Jeanne de Hallewynn, Philippine de Luxembourg ne nous éloignent guère des environs de Mons et des frontières de la province. C’est tout au plus si nous relevons un mariage avec une dame française : Eléonore de Coucy, et un autre avec une Hollandaise : Marie de Wassenaër de Leyde.
Puis leur famille s’illustrant de plus en plus, ils en vinrent à choisir leurs épouses à l'étranger, là où ils pouvaient trouver une alliance digne d’eux. C’est alors qu’interviennent dans leur généalogie les noms d'Aragon et Bénavidès, Melun, Lorraine, Nassau-Siegen, Condé, Croy, Cordova, Broglie, Souza, Salm, à côté de ceux de Levenberghe, Lalaing, Lannoy, Horn. Au sang wallon des Ligne, vint donc se mêler du sang hollandais, allemand, français ou espagnol.
Quoi de plus disparate à première vue que ces éléments septentrionaux et méridionaux, représentant les tempéraments les plus opposés? Ils s’assimilèrent parfaitement et la ténacité allemande, la simplicité hollandaise balancèrent ce qu’aurait eu de trop agressif l’orgueil hérité de l'Espagne. Les caractéristiques de chaque race se retrouvent, inégalement réparties du reste chez chacun des ancêtres de Charles-Joseph. Il ne faudrait pas exagérer l’importance de cette diversité d'origines, car les familles nobles avaient en tous lieux les mêmes
1. Lettre transcrite par Wauters, Biographie Nationale, publiée par
l'Académie Royale de Belgique, XIE, p. 140 et par Gachard, Bulletin de l’Académie Royale, 2° série t. XIII, p. 85.
traditions d'honneur, les mêmes goûts, les mêmes fiertés. Leurs filles recevaient une même éducation dans des couvents semblables. Mais il faut se rappeler la présence de Joanna de Aragon parmi les ancêtres de Claude-Lamoral pour comprendre Sa superbe, son impatience et son goût du magnifique.
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