Lettre à Catherine Il, Arch. de Belæil
2. Correspondance du comte de Vaudreuil, Paris, Pingaud, 1880, t. I, P+ 59-
3. Mémoires, p. 133. « Monsieur le baron de Thugut ressemble aux cardinaux Richelieu et Mazarin par les deux derniers hémistiches de leurs portraits dans la Henriade :
Richelieu, grand; sublime, implacable ennemi Mazarin, simple, adroit et dangereux ami.
DU'PFRINCE DE LIGNE
gers, Thugut, lui, proposait brutalement à Cobenzl d’en « déblayer » les Pays-Bas.
C’est dire à quel point le zèle de Ligne le faisait mal voir du gouvernement impérial. On imagine facilement qu’à Vienne, lorsque le prince s'y trouvait (en octobre 91 ou avril 92 par exemple) il exprimait hautement sa sympathie pour les émigrés, sans se soucier de l'effet qu’il produisait.
Cette sympathie d’ailleurs lui était bien rendue, et les Français le considéraient plutôt comme l’un des leurs que comme un protecteur bienveillant. Une preuve qui dut bien toucher le prince fut la lettre qu'il reçut de ses hôtes au moment de leur départ (15 mai 1792). Voici en quels termes s’achevait cette lettre de remerciements et de profession de foi : « Notre satisfaction serait parfaite et tous nos vœux accomplis si nous retrouvions à la tête de ces légions invincibles et protectrices de la meilleure des causes le Feld-maréchal prince de Ligne. »
Tant que le gouvernement autrichien se maintenaït dans une neutralité, peu bienveillante il est vrai, le prince, si féru de loyalisme, n’essaya pas d'aller contre les intentions de Vienne, en risquant un complot, quelque tentative particulière d’aide aux souverains de France; il se contentait d'agir par la persuasion. Mais il aurait pu avoir quelque chance d’être employé lorsque les armées autrichiennes s’opposèrent à celles de Dumouriez; tout le monde s’y attendait si bien que Ligne fut l'objet de menaces de la part des Révolutionnaires, et d'autant plus que certains déserteurs du parti auquel leur naissance les rattachait avaient-connu le prince autrefois. Il reçut d’un club de Mâcon, sous la signature d’un ex-maréchal de camp, M. d'Aumérat, l'avis « qu’on se déferait de lui, et qu’on brüûlerait Belœil s’il s’avisait d’être aristocrate *? ».
D'autre part, un négociant, Vidal, qui avait été détenu trois mois dans les prisons de Douai, où régnait sous le nom de Cartouche-le-Cadet, M. de Béthune-Charost, écrivait de Bruxelles le 5 avril 1792 au prince qui résidait alors à Vienne, pour l’avertir, d'accord avec M. de Metternich, des « infâmes projets >» secrètement conçus contre lui et le conjurait de laisser ignorer la date de son départ de Vienne afin qu'il ne lui arrivât
1. Leuridant, L’émigration en pays d’Ath, p. 8. 2. Mémoires, p. 117.
aucun malheur en route. Il lui conseillait aussi de prendre garde aux gens qui, à Vienne, l’entoureraient, ainsi que le prince de Kaunitz*.
Le prince reçut aussi l'étrange visite d'un repenti « jacobin, mais las de l'être », M. de Lacombe, récemment arrivé de Saint-Dominique où il était commissaire. Sa première intention était de faire châtier quelques collègues infidèles pour « gagner la confiance de la Convention, puis trahir ». Il était venu demander conseil au prince sur la place la plus apte à une trahison profitable, et lui offrir un parti « pour lui personnellement » de même qu’il y en avait un pour le duc d’York, et un autre pour le duc de Brunswick. Il ajouta : « Mais vous êtes plus connu et aimé que ces messieurs. On dit, monsieur, beaucoup de bien de vous en France, où l’on sait que vous passez une partie de votre vie. » Ligne ne prit pas au sérieux cette proposition qui lui semblait celle d’un fou; d’ailleurs n’était-il pas un trop fidèle ami de la famille royale pour contribuer à la détrôner ? Il abdiqua dans l'instant, dit-il.
Mais admirons comment il concilie son dévouement à la maison d'Autriche avec celui dont il témoigne au sujet du rétablissement des Bourbons. Pour le cas où son interlocuteur ne serait pas tout à fait fou, il l’engage à faire rendre Lille aux Autrichiens afin de leur inspirer confiance. Pour Ligne, lutter contre l'esprit républicain, c'était encore veiller au salut de l’Empire que cet esprit risquait de compromettre en Flandre ou en Hongrie.
Ces espérances de voir le prince jouer un rôle actif ne furent pas réalisées par suite des inimitiés que la chaleur de ses convictions ou son étourderie lui avaient attirées. Le duc Albert de Saxe-Teschen ne fit pas appel à lui pour cette campagne où il rencontra Dumouriez à Jemmapes*’. On écarta le prince de toute action. Il en exprimait son regret plus tard au duc de Brunswick, qu’il connaissait depuis longtemps — ils avaient assisté ensemble à l'entrevue de Neustadt — de n’avoir pas été employé comme son aide de camp. Il n'avait pu
1. F. Leuridant, L’émigration dans le pays d’Ath, Falk, 1921. 2. Ligne lui en voulut. Peu de temps après la bataille de Jemmapes, le
duc Albert demandait au prince quelle mine il lui trouvait : « l’air passablement défait! », répliqua-t-il.
s'empêcher, à propos du manifeste du duc de Brunswick publié en France, et qu’il n’approuvait pas, de rédiger un autre manifeste qu'il aurait voulu voir publier à la place du premier ‘.
Il donna à la cause française beaucoup plus qu’il n'aurait jamais pu le prévoir : dans l’armée du duc de Brunswick, sous les ordres immédiats du général Clerfayt, s'était engagé son fils aîné, Charles, major du génie. Le 13 septembre 1702, celui-ci tombait à la Croix-aux-bois. Le prince l’apprit à Vienne; cette nouvelle l’anéantit.
La mort de Charles, suivie de l’abandon de Belœil, fut le symbole qui marqua l’écroulement de ce beau temps où le prince écrivait : « Qui veut voir l’homme heureux n’a qu’à me contempler! >» En 1704, il notait laconiquement dans son journal : « Perte de ma fortune, de mes terres et, ce qu’il y a de pis, de mes espérances de gloire. » Sa dernière espérance avait eu l’aide aux émigrés pour objet.
Un témoignage de condoléances lui parvint en cette occasion de la part des officiers de Champagne daté du « camp de Marche en France, armée de Monseigneur le duc de Bourbon, le 23 septembre 1792 » et signé en premier lieu du comte d'Allonville, commandant le rassemblement de la noblesse de la province de Champagne.