F. Magnette, of: cit
de la ville et dans un couvent abandonné que La Châtre avait pu obtenir. Mais ces logements de fortune n’auraient su contenir le corps entier de cet embryon d’armée, et les autres éléments étaient dispersés à Tournay, Mons, Lens, Brainele-Comte, Grammont, Audenarde. D'autres gentilshommes s'étaient groupés suivant leur arme ou leur origine : des Bretons par exemple à Nivelles.
Aussi le prince offrit-il l'hospitalité à cinquante-quatre Français au château même de Belœil, puis à de nouveaux arrivants dans les différentes maisons du village, et les auberges. « Voilà Belœil pourvu .de Français des caves aux greniers », écrivait à cette époque, et sans grand enthousiasme le rusé receveur de la terre du prince, Durieu. Par ce généreux accueil, Charles-Joseph de Ligne ne craignait pas de grever lourdement son budget : sur les quinze patars par tête que demandait le tenancier du « grand Bâtiment » pour la dépense des émigrés, le prince avait pris sur lui de payer les deux patars qui représentaient les frais de logement de ses hôtes et les engageait à demeurer dans ces conditions tout l’hiver !.
Non content de leur assurer le nécessaire, le prince s’ingénia à donner des fêtes à Belœil, à Baudour et à Mons, afin de leur rendre moins amer le temps de l’exil. Au mois d'avril, il dut se séparer d’eux pour se rendre à Vienne; d’ailleurs la légion de La Châtre se portait vers Liège. En témoignage de reconnaissance, les gentilshommes si fort obligés envers le prince firent poser sur un arbre du parc, une plaque de commémoration avec ces mots : « Remerciements de cinquantequatre gentilshommes Français pour l'asile qu’ils ont reçu. »
Un autre fait marque de façon plus profonde le lien qui rattache la terre des Ligne à la noblesse de France : le corps d’un des hôtes du Prince, celui de Jacques Mallat de la Bretinière, décédé le 26 février, resta enseveli au cimetière de la paroisse.
Vers le même temps, les dragons de Ligne recueillaient sur une route, un jeune sous-officier, à demi mort d’épuisement, le chargeaient sur leurs fourgons et le remettaient en bon chemin à Namur : c'était Chateaubriand. On put dire ainsi que Ligne fut indirectement le sauveur du romantisme!
1. Billet de Durieu à Van den Broeck (27 oct. 1791). Cf. F, Leuridant, . Lettres et billets inédits, 2e partie.
D'ailleurs, cette vive sympathie du prince pour les émigrés, sympathie que justifiaient ses relations antérieures avec la France demeurait tout exceptionnelle. Au village même, les émigrés furent mal vus, et leur présence ne contribua pas à modifier la réputation du prince, chez les habitants. S'il était très aimé dans la région d’une manière générale, les gens de Belœil semblent avoir été souvent scandalisés de ses manières d'agir.
Donc les Belœillois s'étaient montrés sourds aux avances des Français; ceux-ci n'avaient pas été reçus dans les quelques familles bourgeoises où ils avaient voulu percer. Cette hostilité se manifestait non seulement à l’intérieur des petits villages, mais dans la province entière, sur toute l'étendue des Pays- Bas. Le gouvernement lui-même en avait donné l'exemple : tous craignaient également que la présence de ces partisans de Pabsolutisme n’attirât sur le pays les foudres de la nouvelle France. Pour le peuple, le principal grief contre les émigrés était le renchérissement des vivres et des logements qu'ils avaient provoqué 1.
Le prince de Ligne agissait donc contre les désirs du gouvernement régional, mal disposé à l'égard des Français pour les raisons que nous allons voir.
Bruxelles, dès la première heure, s'était trouvée le centre de réunion des émigrés élégants. Ceux-ci croyaient rentrer incessamment en France; aussi ne se préoccupaient-ils point d'économiser leurs ressources. Les rues étaient encombrées de fringants cavaliers, arborant la cocarde blanche, et l’imposant : Louis de Ligne, dont nous connaissons les idées libérales, fut ainsi provoqué en duel pour avoir résisté, par un gentilhomme français, le jeune comte de Rivarol, héros de la société mondaine.
Dans l’aile de son palais, que leur avait réservé l’archiduchesse, les princes français recevaient comme à Versailles et donnaient des bals. De Bruxelles le jeune archiduc Charles écrivait : « Plus on apprend à connaître les principaux Français, leur manière de penser et leur façon d'agir, moins on est étonné qu'il y ait eu une révolution. » Cette appréciation concordait par ailleurs avec celle de Metternich : « Le com-
1. Cf. F. Magnette, ouvr. cité, p. 18. Lettre du comte de Mercy à Kaunitz.
merce de cette société d'élite m'apprit à connaître les fautes commises par l’ancien régime‘. » De ces fautes, la frivolité n'était pas la plus grave, mais bien le manque d'union entre les émigrés qui non seulement se révéla dès le début, mais dura pendant tout leur séjour à l'étranger. Qu’on re soupçonne pas la partialité des Autrichiens! Chateaubriand, qui traversa Bruxelles, l'été de 1792, a laissé de cette désunion et de l’attitude blessante des grands seigneurs à l'égard des simples gentilshommes un témoignage irréfutable, et qui justifie le terme « d’odieuse » dont il qualifie cette émigration ?.
D'ailleurs, malgré la justesse de ces critiques, l'hospitalité donnée aux Français par les Pays-Bas fut irréprochable. Soit par solidarité, soit par intérêt politique, le gouvernement régional supporta l'invasion pacifique avec plus d’égards que ne le devait faire le gouvernement autrichien *.
Mais si l'aristocratie française n’avait pas su rompre brusquement avec ses habitudes de luxe — ceci contribuait d’ailleurs à maintenir la confiance des émigrés — elle n’en travaillait pas moins activement à la constitution d’une armée royaliste. Le prince de Condé présidait à l’organisation de brigades nobles dont les membres servirent en qualité de simples soldats. Calonne lui-même se montrait des plus utiles, répondant ainsi à l'estime qu'avait autrefois exprimée le prince de Ligne à son égard.
Le prince fut témoin de ces préparatifs : il passa par Coblence en juin 1791, et deux fois en 17093.
Il put constater, par un détail amusant, la susceptibilité des hobereaux qui, avec l'autorisation des princes soucieux de se les attacher, s’affublaient, au dire d’un contemporain”, de titres plus ou moins légitimes : l’un d’eux, chevalier plein de morgue, fut involontairement bousculé sur un trottoir par un des Turcs de Ligne, et réclama des excuses du prince. Ligne, indulgent, souriait de ces prétentions : « Il n’y en a aucun, si petit qu’il soit, qui ne se croie égal à un Montmorency puisqu’il sert le trône et l’autel », écrivait-il à Sénac de Meïlhan.
. Magnette, ouvr. cité, p. 89.
2. Mémoires d’outre- tombe, sell pe 3. F. Forneron, Histoire Ve l'Émigrasion, CAITSpe 4. P. et M. dé Pradel de Lamaze, Notes intimes an unie Émile Paul, Paris, 1913.
Mais il vit aussi que ce luxe qu’on leur imputait à si grand crime était bien plus une façade, un effort de leur fierté que la preuve d’une véritable insouciance : « J'ai vu ce Coblence dont on a tant parlé, et au lieu des plaisirs et des prétendues intrigues d'amour et de cour, je m'y suis ennuyé. J'ai peu mangé, j'ai trouvé des gens intéressants, pauvres, ennuyés et remplis d'honneur’. »
C’est que déjà les princes se montraient moins confiants dans le succès de leur cause et que la lourde charge d’une armée de vingt-deux mille hommes à entretenir, à armer, à équiper, ne permettait plus guère d’excès de dépenses.
Charles-Joseph de Ligne exprima maintes fois son admiration à l'égard des exilés. Il n’aimait pas le mot d’émigré qui lui semblait annoncer la « résolution d’aller s'établir ailleurs avec son petit bagage ». Tout d’abord, il les justifia d’avoir momentanément abandonné le sol français. Qu’auraient-ils pu faire en France? En se groupant aux frontières, ils paraient au démembrement. Se préparaient-ils à se battre contre leurs frères? Leur lutte contre un régime qui n’avait pas encore fait ses preuves n’était aucunement motivé par la haine des hommes qui le représentaient : quand les Autrichiens parlaient, au retour de la guerre des Turcs, de ne point faire quartier aux sans-culottes, les Emigrés étaient unanimes à protester.
Plus particulièrement, Ligne affirma la parfaite correction des trois mille gentilshommes cantonnés sur ses terres et dans les environs. « Ils offraient tous les jours, dit-il, l'exemple de la patience, de la délicatesse. »
Sur la foi d’autres appréciations, on peut affirmer que le bon esprit qui régnait à Ath, était le plus beau motif d'espoir qu'on püût avoir dans l’armée royaliste. Le témoignage du Prince est confirmé par celui de Goethe qui, en 1702, rendait hommage aux qualités de résignation, de patience, de dignité par lesquelles les meilleurs d’entre eux balançaient les défauts de quelques autres *.
Ligne ne se contenta pas de fixer ces remarques dans ses papiers intimes : il se fit l’apologiste des émigrés auprès de lParchiduc Charles : « On avait persuadé à l’archiduc Charles
1. Contre-réflexions aux réflexions de Dumouriez, Ann., t. II, p. 297. 2. Cf. Baldensperger, Goethe en France, Paris, Hachette, 1904, in-8.
que les princes jouaient gros jeu, faisaient beaucoup de dépenses, que Coblence était un foyer d’intrigues et une vraie cour, et cent bêtises pareilles. Le prince de Ligne a eu l’occasion de réfuter toutes ces calomnies et de lui en prouver l’absurdité et la fausseté. Il a paru s’y rendre de bonne grâce'. »
La justice oblige à noter que d’ailleurs ces accusations étaient peut-être plus fausses pour Coblence que pour le camp de Worms, par exemple. Mais de ces errements privés et officiels, la responsabilité devait peser sur la mauvaise volonté du gouvernement autrichien.
Dans les Pays-Bas, ce fut tout juste si le gouvernement de Vienne toléra ces rassemblements armés. Dans ces alternatives de restrictions et d’autorisations, il semblait en proie tour à tour à l'envie de seconder, comme il le devait, les partisans de la monarchie, et à la crainte de soulever les protestations des démocrates belges. Peut-être obéissait-il au désir moins avouable de voir la France se détruire elle-même et s’anéantir dans l’anarchie.
Telle avait été la politique de Léopold II, toute d’expectative, sous prétexte qu'il fallait être assuré, pour agir, des intentions du roi Louis XVI. Puis François lui succéda (mars 1792) qui ne se résolut à la guerre que forcé par les circonstances. À mesure qu'augmentait la puissance des Révolutionnaires, se multipliaient du côté autrichien les marques de mauvais sentiments contre les royalistes. Après de nombreuses menaces de licenciement, les éléments de l’armée furent disloqués de force. On offrit aux gentilshommes d’entrer dans les rangs autrichiens qui allaient marcher contre les républicains, avec des grades subalternes et mal payés”. Ils préférèrent se soumettre aux vexations, aux châtiments de la discipline autrichienne que d'abandonner la partie comme ils en avaient la facilité.
Catherine IT avait adressé en effet des offres aux nobles de France; elle les invitait à venir s'installer sur les côtes de la mer d’Azov où le prince de Ligne autrefois s'était tant plu. Peut-être, l’ancien enthousiasme du prince avait-il suggéré
cette proposition à l’impératrice; du reste il ne cessait de la
1. F. Leuridant, L’émigration en pays d’Ath, Falk., Bruxelles, p. 5. 2. P. Pradel de Lamase, ouvr. cité, p. 202.
Ouzié MARTHE. — Le cosmopolitisme du prince de Ligne. IO
presser d’intervenir!. Le petit nombre de ceux qui acceptèrent vient prouver de façon éclatante l'attachement de la noblesse à sa patrie, ou du moins à ce qui correspondait chez elle à cette idée : l’attachement à la dynastie.
Le prince regrettait de voir disséminés dans les régiments prussiens et autrichiens ces Français qui formaient un si bel ensemble à Worms, quelques mois plus tôt. Il s'était montré en cette occasion plus royaliste que les royalistes, car au début, les princes eussent préféré arriver à leurs fins par voie diplomatique et répugnaient à verser le sang. En tout cas, de l’avis de Ligne, ils auraient voulu se passer de l’aide de l'étranger. Celui-ci au contraire poussait à l’action et les émigrés et le gouvernement impérial.
Ligne se faisait l'interprète des émigrés, selon le témoignage du duc de Noailles : « Les princes confient leurs intérêts au prince de Ligne, plus dangereux qu’un autre par la parfaite connaissance qu'il a de ce pays-ci, par ses anciennes liaisons avec M. et Mme de Polignac dont de maison est ici le rendezvous des mécontents”. »
On sait quelle entente existait entre Ligne et le maréchal de Lascy; or, d’après une autre lettre du comte de Vaudreuil au comte d’Artois, le maréchal tâchait de convaincre le jeune Empereur d'intervenir et de gagner du même coup son élection à l'Empire.
Ainsi, l'attitude du prince était tout opposée, non point aux intérêts, mais à l’attitude du gouvernement impérial, surtout lorsque Thugut en devint le ministre tout-puissant.
C’est sans doute le seul homme que Ligne ait véritablement accablé de ses soixante-quatre quartiers de noblesse. L'origine de cette antipathie fut la différence de leurs sentiments envers les émigrés : alors que Mercy-Argenteau cherchait à cacher l'embarras où le mettait la présence innombrable de ces étran-