Mémoires, p
mais tout au plus une sorte de fronde populaire, d'émeute, toujours possible avec une race aussi nerveuse. I! disait à la Reine qui aurait préféré les Tuileries à Versailles : « Le premier jour, on battra des mains, le second, on viendra vous regarder avec enthousiasme, le troisième avec curiosité, et le quatrième on cassera vos vitres. » Le prince n'allait pas plus loin dans ses conjectures ; sa surprise fut d'autant plus grande.
Car, c’est de la surprise qu’il éprouve tout d’abord à voir les prétentions du peuple; mais il se refuse à incriminer la nation entière et sa raillerie s'exerce sur ceux qui ont profit à un changement de régime, « des manants qui se font ministres d’un roi prisonnier, des curés législateurs, des avocats politiques, et des jeunes gens ne pouvant pas payer le mémoire de leurs tailleurs qui veulent payer les dettes de l'Etat‘ ».
Et puis, c’est la nation elle-même qui s’arme et prend la responsabilité de ses actes à la face de toutes les autres; elle devient la « farouche république » qui se bat et triomphe. A l'égard de ce nouveau peuple de soldats, quels sont les sentiments du général de Ligne ?
Ces soldats manquent d'habitude, au début, dit-il, mais non de courage, et malgré la mauvaise humeur qui règne sur tout ce petit ouvrage intitulé Contre-Réflexions aux Réflexions de Dumouriez”*, en dépit de ses invectives, le prince ne peut s'empêcher de remarquer que, s'ils se dérobent parfois, ils font « par caprice des attaques très braves à leur tour ».
Un des chefs de l’émigration, le jeune duc d’Enghien, a prononcé cette phrase qui lui fait honneur : « Il n’y a d’égal à la valeur des Français royalistes que la valeur des Français républicains. » Sans être aussi élogieux, Charles de Ligne, fils du prince, avait compris la valeur de leur résistance faite de sauvage ténacité, et cela bien avant qu'ils eussent donné toute leur mesure, puisqu'il tomba au début des hostilités : « Nous avons à combattre des troupes de ligne dont aucune ne déserte, des troupes nationales qui restent toutes*. » S'il connut cette appréciation de Charles, c'en est assez pour que le prince ait
1. Contre-réflexions aux réflexions de Dumourtez. 2. Ann. P. de L.,t. II, 1922, p. 292.
3. O: P, Gilbert, Vie du Feld-maréchal prince de Ligne, Aveline, Paris, 1922.
essayé. de juger les bandes républicaines avec plus d’imparüalité. Mais il n’est pas besoin de faire appel à la piété que Ligne avait vouée aux idées de son meilleur ami, de ce fils qu'il admirait tant pour comprendre que le splendide élan de ces troupes ait forcé son enthousiasme.
Dès 1794, il écrivait : « Dans un besoin pressant, d’autres nations ont pu se lever en masse, et en ont parlé; mais avec quelle différence d’adresse et d’aptitudes.... La masse française devint véritablement une armée et plusieurs armées; et leur guerre devint alors celle de gens d’esprit'! »
Car enfin, on ne peut pas avoir aimé si longtemps une nation, vanté son charme et sa valeur pour soudainement la méconnaître. Désormais le prince aura beau éclater encore en amers reproches, c’est contre les dirigeants, les tyrans ou bien des abstractions qu'il invectivera, mais il a trouvé le point sur lequel raffermir sa confiance chancelante dans le génie de la France : l’armée improvisée. Comme son fils, il sent bien que cette armée est taillée pour la victoire, qu’elle représente une force irrésistible, dans sa rudesse même : « Les jeunes gens de la cour étaient indiscrets, dit-il; ceux d’une farouche république ne le sont pas. »
Toutes les qualités du soldat qu’il avait prônées, ces sansculottes les réunissent : la bravoure de leurs contre-attaques, de leurs combats partiels, leur vitesse, leur donnent sur l’ennemi une supériorité évidente malgré leur manque de cavalerie. « Soldats seulement pour la guerre, ces gens-là ont fait des prodiges par vanité et pour regagner par leur valeur l’estime qu'ils savaient avoir perdu à tant de titres. »
Néanmoins cette sincère admiration ne lui fait pas crier au miracle : certes, il faut tenir compte de l’apport individuel, mais si cette guerre victorieuse a été possible, c’est grâce aux réserves accumulées sous l’ancien régime; c’est grâce aux trésors que les Révolutionnaires avaient trouvés tout prêts en « artillerie, munitions, places, plans, mémoires, relations des grands généraux de Louis XIV et la connaissance moyennant cela des trois pays où ils ont porté la guerre ». Beaucoup de leurs officiers avaient été formés aux écoles militaires royales, Dumouriez tout le premier.