‹ Le cosmopolitisme du Prince de LigneChapitre 73 sur 130 · Contre-réflexions, p · texte numérisé non relu

Contre-réflexions, p

Puis les horreurs de la Convention se déroulent à l’intérieur du pays. Ligne éprouve plus de surprise encore à voir éclater un tel goût du crime en France qu'il n’en n'avait éprouvé à voir surgir de si grandes ressources militaires dans une nation désorganisée. Alors son indignation ne connaît plus de bornes et s'exprime dans les termes les plus violents : les Révolutionnaires sont des monstres, des bêtes horribles et scandaleuses. « D’Athènes, Paris est devenue la ville des Huns. » Leurs généraux, dès qu’ils sortent de leur rôle immédiat d’entraîneurs d'hommes et d’organisateurs de bataille, se couvrent de ridicule. Voici où se révèle le mieux le profond attachement de Ligne à la France, à la France entière; il n’est pas de ces amis de plaisir qui oublient tout lien l’adversité venue; il souffre de ces gaucheries, de ces crimes; il a honte de la folie de ce peuple aimé et voudrait, s’il le pouvait, la cacher au regard des autres.

Jamais il ne l’accuse de façon absolue; il le réprimande plutôt, et s’ingénie à lui trouver des excuses; souvent, de cette double intention résultent des contradictions. Ainsi, il déplorait que les démocrates wallons s’inspirassent des idées libérales venues de France; mais quelques années plus tard, il reprochait aux Flamands, d’avoir, avec leur soulèvement de 1787, donné le mauvais exemple aux Français.

Car le prince ne saurait rien expliquer par le fatalisme ; qu’on ne vienne pas lui parler de destinées des peuples marquées d'avance. Pour lui, la Révolution n’était pas inévitable; c’est l'œuvre d’un malentendu. On pensait généralement que le peuple de France était très éclairé, dangereusement éclairé: Ligne pense qu’il ne l'était pas assez, puisqu'il ne savait pas assez d'histoire pour comprendre que l’ancien régime avait assuré par de longs travaux, l’aisance et la gloire de la France‘.

À son avis, le royaume n’était pas malade, mais seulement « incommodé ». Le prince, au contraire de Metternich, avait mal vu les grandes fautes de la monarchie, ses dépenses inconsidérées. Pourtant, il avait assisté aux fêtes de Versailles.… mais depuis, il avait été ébloui par la magnificence

1. « Qu'on ne dise donc point: ce sont les lumières qui ont gâté ce beau royaume. C’est faute d’en avoir. Si l’on y avait fait de bons livres et si l’on y avait lu l’histoire au lieu d’être aussi ignorant, surtout dans cette partie, qu’on l'était, il n’y aurait pas eu de révolution. »

de la cour de Catherine, et dès lors, celle de Louis XVI lui semblait bien simple en comparaison. Le prince comprend mal que si, relativement au luxe de la cour russe, celui de la cour de France était peu de chose, en proportion des ressources moindres de notre pays, il était démesuré. Mais il a raison d'estimer que la belle apparence, le décorum de ceux qui le dirigent, influent beaucoup en France sur la confiance du peuple.

Là où il découvre des dépenses vraiment trop criantes qui auraient pu être évitées, il les met en évidence avec la même franchise : les jardins de Le Nôtre, dit-il, ont commencé à déranger les finances de l’État. La cupidité des financiers, leur morgue, ont pu surexciter quelques esprits. Mais c’est la conséquence de la faiblesse des rois, non de leur puissance, et aussi de « la trop grande liberté que cette faiblesse ne savait pas arracher à Messieurs les éclaireurs de peuple ». Car le Prince a maintenant des mots amers contre ces philosophes qui lui semblaient autrefois les ornements d’un siècle de tolérance; il rejette le tort sur les faux avis de cette « canaille philosophique » parce qu’elle a créé la Révolution.

Il nie que la Révolution ait été un mouvement national. Elle était souhaitée vaguement, théoriquement, par des amateurs d'idées, et effectivement par de petits groupes d’ambitieux déçus (tels que le frère de madame du Barry après le déclin de sa sœur).

L'opinion du prince est ici identique à celle de deux Français. Bonald, l’auteur des Mélanges littéraires, politiques et philosophiques, -constate aussi la force d'inertie dans laquelle se cantonnèrent les paysans de certaines provinces, leurs protestations, en Vendée par exemple, et quelles intri- -gues, quelles sommes d’argent il fallut pour mettre en branle le pays. Un autre témoignage, bien curieux, est celui de l’auteur du Cosmopolite, Monbron. Il fait cette réflexion, bien peu tendancieuse (son indifférence en est la garantie) : « Toute puissance, quelle qu’elle soit, est toujours jalouse de ses constitutions, et souffre impatiemment qu'on les censure. On ne serait sans doute pas mieux accueilli des Français en leur prêchant la démocratie et l’anéantissement du pouvoir ATDILTAIT OUT

Pour Ligne, ce ne sont ni les terriens (seigneurs ou

paysans), ni les artisans des villes, qui ont fait l'insurrection, mais des dévoyés de la classe moyenne qui avaient tout à gagner au change.

Nous touchons ici à l’une des idées du Fe les plus profondes et les plus difficiles à concevoir pour un étranger : tout le ressort de notre économie sociale est dans la classe moyenne, et si l’on veut s’éclairer sur le vrai désir de la France, qu’on ne consulte ni les gens d’esprit, ni la canaille des villes, mais les bourgeois et les bonnes gens de la campagne, ceux qui tiennent à l’ordre, parce qu'il permet leur existence. Tous leurs vœux, assurait le Prince, se tournaient vers la royauté.

Cependant, notons ici une contradiction dans la pensée de Ligne et qui ne s'explique que par la différence qu'il établit entre la Flandre et la France. Quand il parle de la bourgeoisie des Pays-Bas, il conseille de ne pas se fier à elle parce qu’il n’y a pas assez de distance entre cette classe et le bas peuple. D’autres distinctions prouvent cette différence : tandis qu’il approuve des mesures de fermeté pour rétablir l’ordre en Hainaut, il croit, aux premiers temps de notre révolution, que le prestige d’un défilé de belles troupes et un « Vive le Roi » crié gaiement y suffiraient.

L'Allemagne, la Russie sont destinées par leur étendue à être des empires; la Prusse est devenue une sorte de colonie pénitentiaire menée à coups de fouet; l’Angleterre seule a une apparence de république, mais appuyée sur la tradition monarchique et le caractère conservateur des Anglais. Notre nation « fantasque », et qui crierait aussi bien : &« Vive le Roi », que « Meure le Roi », est, entre toutes, la mieux faite pour la monarchie. De cette vocation royaliste de la France, — de cette mission de magistrature, comme dit J. de Maistre — Ligne constate partout des traces, même dans le caractère de la jeune République. Partout où elle a triomphé, c'est grâce à un chef incontesté; si ses armées ont marché à la victoire, c’est sous le sceptre de fer de quelques soi-disant commissaires du peuple; si elle s’est maintenue à travers les drames, c’est qu’il y avait une reine, la guillotine. On voulait supprimer un tyran, mais voici qu'il en surgissait à l'infini, comme renaissaient les têtes de l’hydre fabuleuse.

Ce régime ne saurait se maintenir, non seulement parce

qu'il est impossible pour plus de deux ou trois millions

d'hommes, mais par le fait même qu’il repose sur des tendances individualistes contraires à l’état social, sur l’égoïsme et sur l’orgueil.

L'esprit de Ligne ne perd pas. ses droits, et un jeu de mot vient égayer ces constatations sévères : « L'esprit prétendu public n’est que particulier. » Mais sur tous les tons si variés qu’elle emprunte, la pensée suit une logique rigoureuse.

Quatre secrétaires d’État ont pu faire quelquefois des sottises, à plus forte raison cette horde de constitutionnels qui les a centuplées et n’a pas su, malgré son nombre imposant, aboutir à une habile conciliation. Fruit de son expérience des cabinets politiques, une formule claire jaillit : « Les assemblées les moins nombreuses en tous les genres produiront toujours les meilleurs ouvrages. » D'ailleurs, vienne la nécessité d’un châtiment, le coupable sera plus tôt atteint : la seule manière de faire respecter le bien du peuple, c’est d'établir des chefs responsables. Des chefs? Non, un chef, et qu'il n’ait pas été choisi au hasard.

Certes, Ligne ne croit pas à la valeur religieuse du droit divin, comme J. de Maistre, mais en fait, il en reconnaît l’utilité, d’abord au point de vue du prestige (« il faut aux Français le sacre et la sainte ampoule »), et par souci de la stabilité de la dynastie, qui écarte la guerre civile. « Il est bien évident que dans un pays aussi ancien que le nôtre, avec de nombreuses maisons également illustres par la gloire des armes, ce serait ouvrir le champ à des rivalités et des rancunes sans issue que de changer de dynastie à chaque règne. »

Le principe du royaume électif n’est pas mauvais en théorie; mais en pratique! « Cette devise : au plus digne, est comme celle de la pomme : à la plus belle, qui a causé la guerre et la ruine des malheureux Troyens. » Ici encore la boutade masque la force de l’idée. Les Hongrois, les Polonais doivent leur perte à ce malheureux régime. Comment un roi, conscient du rôle qu'il doit jouer, pourrait-il se prêter à toute remontrance, être le sujet de ses sujets? S'il avait de l’âme, il devrait alors les dompter par le despotisme le plus rigide. Naturel-

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