ACTE PREMIER
r'n café-rrslauravt ttatis le quartier des KpinelteB. A gavche, la rue. An fond, le comptoir. A droite, une porte conduisant A la salle de hillard. Bii-n qu'il soU surtout fréguenié par (/m n'ideurs et des repria de justice, l'établiHXfment de l'oncle Tabar. n'a rîev du bouge traditionnel. Suffisammittl clair et propre, il est haut de plafond et hi/giéniqve, comme la célèbre mation de Frennes, dont il est en quelque mirte l'antichambre. A plusieurs reprises, au cours de l'acte, des consommateurs entrent et forlenl. aprè» s'être fait servir au comptoir. Au lever du rideau, deux hommes sont en train de se battre, entoures d'une galerie bruyante et gouailleuse, qui semble suivre la lutte avec passion: « Ilardil Hardi!... Vas-y, Nantais! Cri've-le un peu!... Mais suis-le donc, feignant'... Vas-y de ton lingue!... u Soudain, les deux combattants roulent à terre. Les vocifératiottë et les trépignements redoublent jusqu'au moment où l'on entend un cri de douleur poussé par le vaincu.
Le Nantais, le Tsinqueur. « livint m d'un ton (rès
cain». — Tu %-oîs, c'est ce qu'on appelle l'ormloek à terre. Je te (lisais bien qu'on n'y résistait pas. (L'al'lmt à se «lever.) Je ne t'ai pas fait trop de mal!
Fernand, un peu itourdi. — Ça va bien, ça va bien!
Il se frotle le bras.
Le Nantais. — C'est simple, mon iTeus. Seulement c'est surtout de faire vite, pius rester sur la défensive, attaquer aussitôt que lu peus. T'as eompris, au raoinsf Veus-tu que je recommenee la démonstration T
Fernand. — Ça suffit, je te remercie.
Agathe. — Ben quoiî C'était pas une lulleî On chiquait f
Le Nantais. — J'y montre ime leçon.
Agathe. — Moi qu'a laissé mon café froidir pour
me payer ça! (Elle revient s'asMoir à une petite table, en
face d'Achiiic.) Mi)i qui croyais que c'était de la bourre!
l.E Nantais. — Penses-tu que je vas abîmer mon petit pays pour te faire plaisir? C'est-il vrai qu'on est pays, Femandf J'y montre à se comporter daïis la
Tî s'
c Ubif,
IX fond.
Achille. — Et pis, t'émotionne pa,*, mon Agathe. Dans l'établissement à l'oncle Tabae, jamais tu ne verras du vilain. (A Tabac, qui les sen.) Pas \Tai, Tabac, mon petit oncleî
Tabac, sortant de son comptoir. — Oh! je suis tranquille. C'est tout feignants dans ma clientèle, lit
L'ILLUSTRATION THEATRALE-
n'ont de fiel qu'au-dessous de seize ans. A peine poussés, ils deviennent doux comme de la grenadine. Ils ont peur des coups pour leur petite peau douce. Et puis c'est des sportmannes! On ne se poche pas, on fait du jitsu, on ne se peigne pas, on fait de la boxe anglaise! On s'envoie bien un coup par-ci par-là, mais on regarde où c'est qu'on tape, au lieit de rentrer comme on faisait, les yeux fermés, et. je t'en pas.se, et je t'en passe, tant pis si je serai cogné, mais je cognerai !
AoATHK. — (Test vrai, ce qu'il parle: mon Achille est de ce numéro-là. Depuis qu'il fait de la boxe, jamais plus question de sortir son lingue. Il devient sage comme une gosseline. Quand il me fout ime gifle, il me demande la pennission. II met de la graisse dans ses mains, il prend soin de ses poings, je crois qu'il va porter des mitaines. C'est pas vrai, ce (^ue je dis là?
Achille. — C'est juste.
Il rit.
Agathe. — Il s'entraîne, qu'il dit. Aloi's, à neuf heures recta, il se pagnotte comme un gosse au biberon. Et qu'est-ce qu'il fait dans le pieu? (Croyezvous qu'il me cajole? Ben non, j'existe plus. 11 roupille comme un chien moi-t.
Achille. — Dis que je vas m'esquintcr pour couper mes petites jambes et moucher du sang.
Agathe. — Et c'est pas tout. Lui qu'en cachait à table, que c'était un plaisir, et des miches de pain, et du saucisson, et des tripes, et du livarot, maintenant il va déjeuner à la pharmacie! L'aut' matin, il m'a demandé du pain ginllé. Je vas le nourrir avec de l'échaudé et du mouron, comme un canan.
Achille. — J'ai encore deux kilos de trop pour passer dans les poids moyens: y a pas, faut que je les perde. Si tu veux mon avis, ferme! C'est de l'entraînement, tu né comprends pas, t'es bouchée.
Agathe, se levant. — Il me court, ton entraînement. J' peux pas dire tout ce qu'il invente, perecmne ne le croira. Il est à peine jour qu'il se font à bas du pieu, et qu'est-ce qu'il fait, mesdames? Il saute à la corde, comme une fillette dans un square. Ça n'est pas malheureux?
Achille. — Tu fermeras?
Agathe, — Je causerai ce qui me plaira. Je te crains plus; t'es une demoiselle. (S'approchant de la table
où sont assis le Nantois et Fcrnand.) C'est vrai, à présent
qu'il fait du sport, monsieur s'est rangé des voitures. L'aut' soir, v'ià Giroud qui radine, tu sais, Alfred, le grand, qu'est un peu marteau. Alfred y dit: a Viens-tu? Y a quéqu' chose à faire à Nenilly, dans une petite villa bien tranquille. Les patrons sont partis d'hier: sur le coup de minuit, on sera paisible pour la déménager. » Eh bien, il n'a rion voulu savoir! Pourquoi ça? Non, qu'il dit, pas à Neuilly, je connais trop de monde, des si)ortmannos de la boxe qui demeurent par là. En s'ontraînant, monsieur a fait des connaissances: des plombiei-s, des serniriers. Voilà-t-il pas qu'il cerehe à entrer comme ouvrier dans une fabrique? Heureusement qu'il ne sait rien faire, sans ça, il serait capable de tout I
Achille. — T'as fini?
Agathe. — J'en dirais bien d'autres. (A Tabac.) Un poivrot qui nous rencontre hier soir, qui se mot à nous entreprendre. Mon Achille se dispose à cogner. L'aut' salaud cachait sa figure. Moi je disais : « Tapes-y dans le ventre. » Non, qu'il dit, Achille, pas dans le ventre: c'est un coup défendu.
Tabac. — Elle est bonne!... Ainsi, il ne travaille plus?
Agathe. — Non, y a pus que moi dans le ménage pour aller au marché d'empoigne.
Tabac. — Alors ce petit couvert d'argent de l'autre jour, ça serait pas de lui?
Agathe. — Non, c'est de l'ouvrage à moi. A propos, vous m'avez donné deux thmies dessus et vous m'avez dit que si les affaires marchaient, j'aurais encore quelque chose... ^
Tabac. — Tu déménages! J'ai déjà eu trop bon cœur.
Agathe. — Ah! on ne vous a pasi! Et quand on vous a, faut vous tenir, car vous n'êtes pas commode à ravoir. Quel vieux fabricant !
Entre Jules, dit la Tanche.
Le Nantais, l'apercevant. — La Tanche! Ah! La Tanche! (il va à lui.) Mi bien, mon petit poteau, y a du bon ! C'est donc ton tour de prendre l'air ?
La- Tanche, — C'est ce qu'on dit.
Le N.\ntais. — De ce matin ?
Fernand. — Je te disais bien, hé Nantais, que monsieur n'avait pus que quéqu' jours à tirer.
Le Nantais. — C'est que je me trompais. Voyons, c'était bien les premiers jours d'octobre (jue t'étais ])aHsé à la neuvième?
La Tanche. — Le dix octobre. Mais les cinquantequatre jours de prévention, c'est-il compris ou non dans la facture?
Le Nantais. — Ah ! oui, y a la prévention. Ce que j'en disais là, c'était pas faute de t 'espérer. Le temps nous durait, petit frère. Encore hier soir, la gosse Moulin et moi on causait de toi.
La Tanche. — La gosse Moulin? T'es donc plus ensemble avec Anna?
Le Nantais. — Tu reviens de loin, poteau! Y a eu des permutations: Anna, du moment, c'est la comtesse. à monsieur. (Présentant.) Ferdinand, dit Fernand.
La Tancthe. — Faut m'excuser, j'ai perdu le fil, je reviens de ma maison de campagne.
Le Nantais. — Tabac, mon petit oncle, v'ià l'enfant qui rentre chez sa famille: tu payeras bien une tournée.
Tab.\c, à la Tanche. — Te voilà reveuu? Comme le temps passe!
La Tanche. — Il est gracieux. Les jours sont longs à Fresnes. (Aux autres.) Avez-vous vu ce qu'il est gracieux ?
Agathe. — C'est qu'il veut payer un verre de ])lus. Il avait son idée, s'il t'a fait ce petit compliment-là.
Tabac. — L'usage est l'usage. Je vas vous apporter ça.
Le Nantais. — Il n'est pas dur aujourd'hui.
La Tanche. — II fait bien. Il n'est que temps que je me la mouille. Ce qu'il commence à faire sec dans mon petit gosier!
Tabac vient s'installer à leur table, ainsi qu'Agathe. Achille reste debout à côté d'eux. Arsène apporte les consommations.
Tabac, versant à boire. — Et le Caporal donc? Comment se fait-il qu'il soye pas sorti quand toi?
La Tanche. — Le Caporal? lien a encore pour six mois.
Tabac. — C'était poui'tant le même délit.
]ji Tanchk. — Oui, mais c'était pas le même président. Le Caporal a pa.ssé à la dixième où le beurre est pliLS cher. Tandis qu'à la neuvième, le père Voi- "♦elle, tu peux y envoyer du monde. C'est un vieux
papa qui comprend la vie. Je ^ajre que, sans mon avocat, je m'en tirais avec trois moLs.
Le Nantais. — Ton avocat t'a fait saler f
La Tanche. — Vn petit daim qu'avait voulu me détendre à toute force. Il s'était fait recommander par Bébert, Tartilieur; liouisct aussi m'avait donné un mot pour lui. Moi, bonne bête, j'avais dit: ça va, un babillard ou un autre... Quand je l'ai vu rappliquer chez le jujçe d'instruction, je m'en ai repenti tout de suite... Un fils de banquier, qui n'avait pas seulement \ingt-deux berges. Il ne connaissait rien, l)as même le tarif!
Fernand. — Le tarif?
Le Nantais. — Le tarif de mon délit. Il s'était mis dans la tête que j'étais passible de cinq ans. ! Y avait pas à plaider l'innocence: on m'avait chauffé sur le fait. 11 fait donc apj^el à l'indulgence du tribunal, disant qu'avec deux ans soils les verrous je reviendrais honnête et bon, prêt à mener une vie nouvelle. Deux ans, c'était mon maximum! Sans le président qui m'a repêché, je tiniis mes deux berges en province. Mais tu parles qu'il a pris quéfjue chose, le défenseur, (juand je l'ai retrouvé après l'audience. J'y ai dit que j'allais écrire à son ])ère pour qu'y y fa.sse donner des leçons de droit. J'y ai dit encore: « Demandez à un flic le chemin de l'F^cole! » C'fst vrai, nous payons des professeurs pour leur apprendre le code et c'est ça qu'ils nous fabriquent comme avocats! (Au garçon.) Bonjour, Arsène!
Lb Garçon. — Sorti de ce matin?
La Tanche. — De ce matin. On se retrouve!
Le Garçon. — Moi, on me retrouve toujours ici. J'ai pas la ressource de sortir.
Kntre Claude Brévin^ Il porte un vêtement de coupe élégante mais élimé et un foulard en guise de faux col. Il regarde un instant autour de lui puis s'approche de l'oncle Tabac.
rLAUDK. — Monsieur Tinet...
Tabac. — Ah!... Une minute...
Claude va s'asseoir à une table de gauche.
La Tanche. — Tiens! Qu'est-ce que c'est que ce client-là?
Fernand. — C'est la première fois qu'il vient ici.
Le Nantais. — Je l'ai jamais vu.
Fernand. — Ni moi.
Tabac. — Moi, je le connais, si vous ne le connaissez pas. Il me doit deux mille francs, ce petit monsieur-là.
Fernand. — Deux mille balles!
Tabac. — Oui, mon fils, deux mille francs que j'y ai prêtés sur sa jolie gueule.
La Tanche, riant. — Ah ! Ah ! sa jolie gueule !
Agathe. — T'as cru que c'était une gueule de rapport.
Le Nantais. — Je parie que tu y as vendu cher son pognon, à ce fils de famille.
La Tanche. — Et t'as été refait. Tabac, mon petit oncle! Dis donc, c'est un peu ton tour.
Agathe. — A de pauvres frérots comme eux, c'est rare si tu, ferais trente ronds d'ardoise...
La Tanche. — Suffit que t'ayes vu un monsieur en jaquette, tu y as refilé ta petite galette, vieux naïf !
Agathe. — Mais, qui sait? peut-être bien qu'aujourd'hui il te le rapporte, ton pèze?
Tabac. — Il n'a pas la tête à ça.
La Tanche. — Non, il n'a pas l'allure de quéqu'un qui rapporte de l'argent.
Agathe, regardant Tabac en riant. — Et toi, tu n^as
pas le sourire de quéqu'un qui va en toucher.
Le Nantais. — Dis donc, s'il te paye ce matin en louis d'or, t'en mettras bien un de côté pour une tournée d'apéro?
La Tanche, au Nantais. — Si tu comptes sur celui-là pour te l'hulnecter...
Agathe. — C'est pas aujourd'hui que tu rentreras le nez sale. (Regardant Claude.) Il est élégant, ton purotin.
La Tanche. — Son veston lui va bien : il ne bouffe pas trop à la poche.
Le Nantais. — C'est égal, petit oncle, c'est mi peu malheureux d'arriver à ton âge, de n'avoir pus que quatre dents et la peau vilaine, pour qu'un petit oiseau comme celui-là vous fa.sse voir du pays.
Tabac. — C'est ça, amusez-vous pendant que vous êtes jeunes. A ma place, mes cousins, le plus malin aurait marché. Du temps que j'ai fait l'affaire, il avait encore un i)ère très douillard. Seulement, c'était à la Boui^se, et dame, ça n'a pas duré.
La Tanche. — Ah ! la Bourse î
Tabac. — Tu connais la Boui-se, toi?
La Tanche. — Je la connais .sans la connaître. Y a mon beau-frère qu'avait pas le rond, et qui a encore trouvé moyen d'y perdre chiquante mille balles.
Tabac. — Ce garçon-là, tout de même, quand je l'ai connu...
Fernand. — C'est qu'il y pense encore!
Agathe. — La vie est courte, papa: que tu laisses quéques fafiots de plus ou de moins à tes héritiers...
Le Nantais. — Raconte ton malheur, puisque ça te console. Du temps que tu l'as connu...
Tabac. — Il avait une belle voiture à deux chevaux.
Le Nantais. — Et maintenant il serait content de toucher deux ronds pour ouvrir sa portière.
Tabac, se levant. — Cet argent-là n'est pas encore perdU) vous bilez pas.
Fernand. — Oh! n'aie pas peur qu'on se bile pour ça. On se fait une raison.
La Tanche, se levant. — On est tout consolé.
Le Nantais, de même. — La preuve qu'on n'y pense plus, c'est qu'on va faire une poule au billard.
La Tanche. — Est-ce que le drap est raccommodé ?
Le Nantais. — Je te crois, Benoît. Y a une reprisure large comme le doigt au milieu.
Fernand, à Arsène. — Porte-nous nos verres dans la salle à côtâ On va faire une poule au billard.
La Tanche. — Y a longtemps que j'y ai pas joué. A Fresnes, très peu de poule au bouchon.
Le Nantais. — Tu viens, Achille?
Achille. — Non, je vais m'entrwner, c'est l'heure. La môme va rester avec vous.
Agathe. — Il ne demande qu'à me plaquer. C'est meilleur pour son entraînement. Quel vieux tas de mélasse que ce grand veau-là !
Klle entre à droite, suivie par la Tanche, le Nantais et Fernand. Achille sort à gauche.
Tabac, regardant Claude, à Arsène. — Ce qu'il a leS
poches plates! Y a pas, faudra qu'il s'occupe pour les remplir. Moi, j'aime pas 5tre refait : ça me coupe ma digestion. (Haut à Claude.) Ah! vous voilà, vous! C'est gentil de vous être dérangé. Vous avez votre timbre de quittance?
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
Claudk. — Je n^ii pas le timbre 8ur moi, mais j*ai toujours bien les deux sous. C'est mémo la moitié (le ma fortune.
Tabac. — Vous êtes bien aimable de jn-endre la chose en riant. II y en a tant qui se fâchent quand on leur réclame de l'argent.
Claude. — Moi, je ne me fâcherai pas pour ca. Réclamez-m'en taiit que vous voudrez.
Tabac. — Vous avez plutôt du culot de vous être déran<2:é pour me dire ça !
Claude. — Ce n'est pas pour ça que je suis venu...
Tabac. — Enfin, quoi? Ma g'alette?
Claude. — Justement, votre galette, je viens vous en demander.
Tabac. — Eh bien! je m'assieds pour vous rejrarder. Vous n'avez vraiment pas peur!
Claude. — Qu'est-ce que vous voulez? Je suis .seul au monde, je n'ai plus de famille, je n'ai qu'un créancier. A qui voulez-vous que je m'adresse, sinon à vous? Vous, au moins, je vous intéresse, jusqu'à concurrence de deux mille francs.
Tabac. — Deux mille tro'îs cents.
Claude. — Oui donc. Eh bien, je vous intéresse encore plus que je ne pensais. Et cliaque mois, chaque semaine, chaque jour augmente l'intérêt, le gros intérêt - que vous me portez. Vous voyez bien (jue c'est à vous qu'il faut m'adresser. S'il y a quelqu'un qui puisse s'occuper de me faire avoir de l'argent, c'est vous.
Tabac. — Bien sûr que je m'en occuperais si c'était possible. ]Mais à quoi êtes-vous bon? Vous ne voulez rien faire. Avez-vous seulement essavé
de vous procurer du travail?
Claude. — t^ssayé! Mais je ne fais que ça. J'ai déjà essayé plus de métiers à moi tout seul que tous ceux qui sont là réunis. Savez-vous ce que j'ai été? Regardez toutes les professions du Bottin. J'ai été professeur d'italien, garçon doncheur, comptable dans une ménagerie, placier en accessoires de cotillon... est-ce que je sais?... Seulement la déveine me poursuivait. Il me suffisait d'entrer comme employé dans l'entreprise la plus prospère, pour la voir péncliter en une semaine. Tenez, j'étais entré comme commis dans une maison de déballage du faubourg du Temple... Vous l'avez peut-être vue: il y avait une vieille bande de calicot tout usée, qui se balançait depuis quelques années: « Aux trois derniei's jours de vente ». Une maison d'une solidité à toute épreuve. Eh bien, trois joui-s après mon entrée, on cessait de vendre, pour de bon. Après ça, j'ai été! encore bien heureux de trouver une place d'homme de peine dans une grande maison de banque. Je n'y étals pas depuis douze heures que le banquier m'examine et me dit: « Mon garçon, vous êtes un déclassé, mais vous me paraissez avoir des qualités sérieuses. Vous n'êtes pas fait pour les gi-os ouvrages. Vous serez mon secrétaire particulier aux appointements de cinq cents francs par mois. » C'était un homme de bonne volonté. Malheureusement les circonstances de la finance l'obligèrent à foutre le camp au bout d'une semaine. Il ne laissait pas un sou à son secrétaire. Seuls, les hommes de peine, mes anciens collègues, avaient été payés. Voilà... voilà... C'est toujouî's la même chose. Aussi je me dis: à quoi bon ?... ,
Tabac. — Alors?
Claude. — Alors, cette vic-là ne pont pas durer... Parce que c'est très gentil de blaguer, mais n'em-
pêche (lu'liier, je suis passé à côté de la Seine... L'eau i)aialssait si trancpiille et si profonde: j'ai eu envie d'entrer... (Dun ton plus gai.) Ce qui m'a retenu, c'est mon créancier. J'ai pensé que ma peau vous ai)])ai tenait un i)eu et que je n'avais pas le droit de voius priver de deux mille francs d'espérances. De sorte que vous m'avez .sauvé la vie... On n'abandonne pas un homme à qui on a sauvé la vie... Aussi je suis venu vous trouver pour vous parler, pour vous parler sérieusement, cette fois, et pour vous dire: père Tabac, il faut que ça finisse. Je n'ai pas encore manqué de pain, mas je n'ai bouffé que ça depuis quatre joui's, deux .sous le matin, un sou le soir: ce n'est i)as un régime. Et il est un peu
trop tôt, tout de même, pour crever! (Les dents serrées.)
Alois, quoi! je veux lutter, je veux me défendre, et, vous m'entendez, n'importe comment! Vous êtes un homme de bon conseil, vous avez quelquefois des tuyaux excellents pour les gens qui n'ont pas les foies blancs. Eh bien, il faut m'indiquer ça, je suis votre homme... Et si, en attendant vous pouviez me faire servir une petite portion de viande, vous m'obligeriez infiniment.
Tabac. — Des tuyaux, des tuyaux... on n'en trouve pas tous les joure... Enfin, tenez, je vais vous faire donner un morceau. Entrez par là. Ici on ne sert pas à manger... Arsène!
Arsène. — Patron?
Tabac. — Va chei-eher une assiettée de soupe avec un morceau de bouilli dedans. Tu monteras aussi une bouteille de vin... Tu mettras ça sur un bout d'ardoise... (A Claude.) On va vous semr par là.
Claude. — Merci.
Tabac. — Ca va. (Claude entre à droite. Tabac donne un coup de torchon à la table de droite, en chantonnant entre ses dents. Entre du dehors Gomez, assez élégamment velu, qui regarde autour de lui. Tabac, l'examinant.) Qu'est-ce
que c'est que ce type-là? (Allant à lui.) Vous cherchez quelqu'un, monsieur?
Gomez. — M. Doizeau?
Tabac. — Il est là, au fond, qui écrit. (Appelant.) Monsieur Doizeau! on vous demande.
Doizeau, un petit vieux, assez propre, qui écrivait au
fond, le dos tourné, depuis le lever du rideau, s'approche de Gomez. Tabac remonte à son comptoir.
DoTZEAU. — Comment, vous voilà venu ici, monsieur Gomez?
Gomez. — Ce n'est pas par plaisir, je vous assure, je n'aime guère venir dans des endroits pareils. Mais je sais qu'on vous trouve ici tous les vendredis. Il faut donc que je vienne vous chercher, puisque vous ne donnez pas signe de vie.
D(3IZEAU, l'attirant sur le devant de la scène et baissant
la voix. — Eh bien, monsieur Gomez, vous avez été bien inspiré. Justement l'homme en question, le nommé Gabriel, doit venir ici tout à l'heure. (Tirant ^a montre.) Il devrait déjà être là. Vous allez le voir d'un moment à l'autre.
Gomez. — Oh! je n'y tiens pas!
Doizeau. — Ne dites pas ça. Ça vaudra bien mieux : vous vous rendrez compte par vous-même de ce qu'il peut faire.
Go^kiEz. — Qu'est-ce que c'est que cet homme-là?
Doizeau. — Vn garçon sérieux... On s'entendra bien avec lui.
(fOMEZ. — Solide? (Doizeau incline la tête.) Et SÛr
avec ça?
Doizeau. — Une discrétion à toute épreuve. C'e^t un type qui travaille seul. Jamais il ne fait partie
d'une baiule. Il s'organise dans son coin. Il vit à part et ne yoit personne.
GOMEZ. — Enfin, quoi? vous lui avez touché un mot... et il consent à marcher?
DoiZEAU. — En principe l'affaire lui sourit; seulement, il demande encore quelques explications.
Tabac sort à droite.
GoMEZ, nerveux. — Oh! oh ! il faut qu'il marche! Absolument, et sans retard. Le patron ne se tient plus d'inquiétude. Cette garce de fille peut faire un scandale d'une minute à l'autre! Du temps qu'elle était encore à peu près convenable et dans sa famille, ça allait bien. Maintenant la voici au théâtre!
Il s'assied à la table de gauche.
DOIZEAU, s*asseyant en face de lui. — Et très lancée
dans la galanterie.
GoMEZ. — Comme vous le dites élégamment...
Aloi's, nous ne sommes pas tranquilles. Elle a trop de relations. Un journaliste peut avoir vent de ces sacrées letti*es. Supposez qu'elle les donne par vengeance, ou qu'elle les vende, quelle effroyable aventure! Voilà le patron forcé de renoncer à la Chambre, à toutes ses fonctions dans la banque, et peutêtre rayé de la Légion d'honneur! Le pauvre n'en dort pas. Chaque matin, il ouvre son journal et il se dit: a Est-ce que c'est pour aujourd'hui? VaLsje voir mas lettres autogi'aphiées dans le journal ? »
DoiZKAU. — C'est donc si fâcheux que ça, ce que racontent ces lettres? (Comcz ne répond pas.) Oh! je n'ai pas l'indiscrétion...
GoMKZ, négligemment. — Une histoire de testament...
DoiZEAU. — Falsifié?
GoMEZ. — Enfin... recopié... Une folie de jeune homme. Sa famille, par sa faute, allait être minée. Une petite modific*ation de rien du tout au testament dà son oncle, et la situation était rétablie.
DoiZEAU. — Et il a fallu qu'il raconte ça, toat au long, dans sa correspondance?
GoMEZ. — Il était fou de cette femme! Il avait en elle une confiance absolue. Il ne s'imaginait pas qu'il la plaquerait un jour. Aloi-s, vous voyez ça, un procès des héritiei-s, un scandale, la cour d'assises !
DoiZEAU. — Et vous croyez que cette femme ne !^e, dessaisirait pas de ces lettres si on lui offrait un bon prix?
GoMEZ. — Le patix>n la connaît. Il dit qu'elle est peut-être intéressée, mais pas assez pour renoncer à une vengeance possible contre lui. Et puis, elle ne se rend pas compte de l'importance de ces lettres. Une démarche imprudente suffirait pour attirer son attention. Elle se dirait: « J'ai dans la main une arme dangereiL«se... » Alors, elle ne la lâcherait pas.
DoiZEAU. — Evidemment...
GoMEZ. — Non, il faut en finir radicalement avec cette femme. C'est insupportable de penser qu'une créature pareille peut menacer l'existence et l'honneur de toute une grande famille!
DoiZEAU. — Certainement: l'honneur avant tout!
GoMi-:z. — Eh bien, dites donc, il ne vient pas vite, votre homme!
DoiZEAU. — Un peu de patience, puisque je vous dis que je l'ai. Y.i vous ne vous doutez pas du mal que j'ai eu à l'avoir. C'est difficile de trouver quelqu'un.
GoMEZ. — Si difficile que ça?
DoiZEAU. — Vous n'avez aucune idée. Je ne cher-
che pas à me faire valoir, mais si ça n'avait pas été pour vous être agréable...
GoMEZ. — Que diable! l'affaire est assez alléchante, la somme à palper ne se trouve pas tous les jours, et je ne peux pas eroii-e que parmi tous les gens qui viennent ici, dans ce bouge...
Tabac rentre en scène et retourne à son comptoir.
DoiZEAU. — Vous VOUS faites, sur cet établissement, des idées un peu... romanesques, passez-moi l'ex- , pression. Vous vous imaginez que tous les malfaiteui-s se donnent rendez-vous ici, que c'est le marché des assassins, et qu'il n'y a qu'à venir, qu'à jeter un coup d'œil et à embaucher celui dont la figure vous aura paru la plus sinistre.*.. C'est des histoires, moiLsieur Gomez. Moi, je commence à' connaître tous ces clients-là. Je les connais, sans les fréquenter, bien entendu, et sans avoir affaire à eux, mais je les connais bien. Voilà sept ans que je viens tous les vendredis faire les écritures de l'oncle Tabac: c'est le patron, M. Vinet, qu'on a surnommé comme ça,..
Gomez. — Un vieux forban, paraît -il, un peu receleur, un peu prêteur sur gages, im peu usurier...
DoiZEAU. — Enfin... il s'occupe... Tout ce que je puis dire, c'est qu'il est ti'ès ordonné. Je lui fais ses comptas. Et il tient à ce que ça soit fait avec mâthode. C'est un bon signe, ça... Je vous disais donc que je viens ici tous les vendredis, et que je commis bien tout ce monde. Eh bien, je vous garant^is que [nniv trouver là-dedans un homme sérieux, un homme comme il nous en faut un, (Avec un geste de ilénégation de la tête.) OU n'a i)as uu grand clioix, monsieur Gomez. Qu'est-ce que c'est, pour la plupart? Du petit gibier de rien du tout, des enfants de dix-sept, seize, quinze ans même, qui jouent au voleur. Quelle confiance voulez-vous avoir dans une I friture pareille? Oh! s'il ne s'agit que de faire !es daims, de s'envoyer des coups de surin pour épater les petites femmes, ils sont toujours là pour »*a. Mais si c'est quelque chose à combmer, mie affaire importante... Comment voulez-vous livrer les secrets de votre patron à des gamins comme ceux-là?
Tabac s'approche d'un groupe de consommateurs (]ui jouent aux cartes, au fond de la scène.
Gomez. — Il y en a tout de même de plus âgés.
DoiZEAU. — Ils ne sont plus ici, mon cher monsieur. ILs sont dans les maisons centrales.
Gomez. — Pondant, celui-là, tenez, celui qui lit .son journal?
DoiZEAU. — C'est une nullité... Croyez-moi: bien sûr, il y a des exceptions, mais, en règle générale, vous pouvez vous dire que, passé dix-huit ans, quand un de ces hoinmes-là n'est pas dans une maison centrale, c'est qu'il n'a pas été capable d'y entrer.
Gomez. — Mais quoi? tout de même, ils finissent bien par en .sortir?
DoiZEAU. — Ils en sortent abrutis. Là-bas, tenez, il y a vm gaillard, vous voyez, au fond, qui a la tête dans ses mains. Il en vient.
Gomez. — Oui, celui-là est un gars solide.
DoiZEAU. — Au point de vue de l'âge, il aurait fait l'affaire... Mai-s, depuis sa sortie, il y a près d'un an, il ne desscnile pas, ou plutôt il ne dessoûle jamais que d'une gf)utte. Il suffit d'un petit verre pour le remettre en état... Ah ! non, monsieur Gromez, ça ne se trouve pas comme vous croyez. Si encore... Mais vous allez peut-être me dire que je me mêle de ce qui ne me regarde pas...
Gomez. — Eh bien?
LMLLUSTRATION THÉÂTRALE
DoiZEAU. — Si encore vous étiez moins exigeant, s'il vous suffisait d'avoir les lettres, sans... auti-e chose.
GoMEZ. — Comment, sans autre chose?
DoizEAU. — Sans qull y ait trop de vilain...
GoMEZ. — Mais vous ne comprenez donc pas?...
Ça n'avancerait à rien...
DoiZEAU, finement. — Oh! si, je Comprends, je comprends qu'à votre point de vue à vous...
GOMEZ. — Qu'est-ce que vous voulez dire?
DoiZEAU. — Mon cher monsieur Gomez, je vous suis dévoué corps et âme. Mais, je vous en prie, ne cherchez pas à m'acheter. Ce n'est pas la peine; vous m*avez déjà. Je me doute bien, parbleu! que votre intérêt à voils, ,ce soit... d'aj^rraver les choses : quand il y aura entre votre patron et vous ce petit souvenir-là, votre situation auprès de lui n'en sera sans doute pas plus mauvaise...
Gomez. — Ne vous occupez donc \)i\s do ça. Faites ce qu'on vous dit... Ah çà! mais! Et votre homme?
DoiZEAU, se levant, — C'est curieux qu'il n'arrive
pas! (II va jusqu'à la porte d'entrée.) Tiens! il était là,
devant la porte! (A la cantonade.) Eh bien, dites donc, vous m'oubliez !
Entre Gabriel. C'est un garçon très large d'éjwults, d'aspect vigoureux, mais timide.
Gabriel. — Ah! vous êtes là, monsieur?
DoiZEAU. — Eh bien, oui, je suis là.
Gabriel. — Je croyais que le rendez-vous était pour la demie. Alors, comme ce n'était pas l'heure, je ne voulais pas vous faire l'affront d'arriver plus tôt. J'attendais à la porte.
DOIZKAU. - Venez par ici. (Gabrjtl le suit, en retirant
sa casquette. A Gomez.) Voici le jeune homme en question. (A Gabriel.) Gardez votre casquette.
Gabriel. — Merci, monsieur.
Gomez. — Asseyez-vous donc, (ii s'installe à la table de droite.) Qu'est-ce que vous allez prendre?
Gabriel. — Oh! monsieur! C'est à vous de le dire.
Gomez. — Mais non, choisissez.
Gabriel. — Non, non. A vous l'honneur du choi.v.
Ctomez. — Je vous en prie... Nous sommes pressés.
Gabriel. — Eh bien, la même cho.se que ces messieurs.
DoiZKAU. — Moi, je ne bois jamais... (A Gomez.) Et vous?
Gomez. — Moi, n'importe quoi. Un sirop.
DoiZEAU. — Non, autre chose. Ne vous faites pas remarquer.
Il s'assied à côlé de Gomez.
Gabriel, s'asseyant en face d'eux. — Si CCS messieurs veulent in'autoriser à donner une idée, ils ont un bon petit vin blanc suci-é, dans cette maison ici. Le patron le fait venir de chez lui. C'est du vin bien naturel.
Gomez. — Vous n'auriez pas préféré un verre d'eau-de-vie?
Gabriel. — Oh! non, non! Pas d'alcool. Ça me donne des aitrieurs... Je suis plutôt solide, mais il faut que je fasse attention à mon estomac. L'année dernière, j'étais aux eaux, comme j^arçon do bains, pour me soi^rner à l'œil à l'établbwement. Je no dis pas oii que c'était, parce que j'ai quitté précipitamment... On avait remarqué qu'il se perdait dos
montres... (Le garçon, à qui Doizcau a fait tout bas la commande, apport» un litre et des verres. Doizcau a rempli les verres, deux à moitié, et celui de Gabriel jusqu'au bord.)
Je vous demande pardon, si je bois tout de suite,
nîais j'ai marché vite pour ne pas faire attendre ces messieurs. J'habite Montrouge, et la correspondance, c'est long quelquefois, au (Miâtelet. J'ai pas mis longftemps à venir de l'avenue de Clichy jusqu'ici. A la santé de ces messieurs, et, comme on dit, à la bonne réussite de leurs projets! (ii boit.) Il est bon, mais ça doit être un autre fût. Il sent moins son raisin.
DoiZEAU. — Eh bien, Gabriel, avez-vous réfléchi?... Parlez librement devant monsieur comme devant moi. L'affaire voas sourit-elle toujoure?
Gabriel. — Ah! sourire! sourire! ça n'est jamais souriant: on travaille parce qu'il faut. Mais tant qu'à dire que j'y suis disposé, je puis le dire, messieure, oui, j'y suis disposé.
DoiZKAU. — BlMU
(tABRTel. - Seulement, il est bien entendu, n'estce pas? que je serai seul à travailler?
DcnzEAU. — Ça va sans dire. Noils y tenons encore plus que voiLs.
Gabriel. — Chacun sa façon, n'est-ce pas? Je ne me mets plus jamais à plusiem's. Je dis une chose, moi, c'est qu'on est d'abord sûr de soi, et puis c'est tout. Pour commencer, les camarades sont des camarades, et puLs ça finit toujours par se grâter. Moi, je n'ai à me fier que sur moi; par le fait aussi, je ne compte que sur moi, et je me repose pas sur les autres. Alore, je ne né^lijre rien...
Gomez. — Ce sont d'excellents principes... Vous avez déjà... fait pas mal de besog:nes dans ce genre?
Gabriel, souriant. — Monsieur peut être tranquille. Je connais mon oignon.
Dotzeau. — Oh ! c'est un parçon à la hauteur. Et sérieux! Et qui ne se fera pas pincer!
Gabriel. — Sûr et cei-tain. Jamais ça ne m'est arrivé !
Gomez. — Tous n'avez pas de casier?
Gabriel. — Tout blanc, messieuns. Je l'ai sur
moi, je peux vous le montrer. (Il cherche dans ses
poches.) Je l'aurai laissé dans ma commode.
Gomez. — C'est inutile...
GABRiEii. — J'aurais voulu vous le faire voir. Avec un casier comme celui-là, bien authentique, et un bon faux certificat, je peux me ])résenter dans n'importe quelle place.
Gomez. — - Vous savez, n'osl-co i>as, ce que vous avez à faire?
Gabriel. — Moasieur me l'a dit en pras, mais sans entrer dans les détails du pn»si)e<'( us, et l'oi'dre et la marche du cortèjsre.
Gomez. — Cette femme habite rue...
DoiZEAU, rinterrompant. — Quartier de l'Europe.
Gabriel. — Quartier de l'Europe, je ne connais, que ça. Ma sœur aînée, qui fait les Folies-Bergère depuis vingt-cinq ans, reste rue d'Edimbourg.
Gomez. — Ce n'est pas rue d'Edimbourg, c'est rue Blanche. Du reste, monsieur Doizeau demeure dans la même maison...
Gabriel. - Ah!
DoiZEAU, donnant un coup de coude à Comcz pour ^e
faire taire. — On VOUS dira où c'est. Il est bien convenu que vous n'aurez la somme en question que lors(jue vous m'aurez remis les lettres. A vous de mettre la main dessus.
Gabriel. — Si elles y sont, vous les avez. C'est comme .si elles étaient déjà dans votre poche. Ce sera du travail rapide cl discret. Je n'ouvrirai même pas le paquet pour lire ce qu'il y a dedans. Aloi, ce qui ne me regarde pas, ne m'intéresse pas.
DoiZEAU. — Ça n'a d^ailleurs pas grand intérêt.
Gabriel. — C'est votre affaire. Pour moi, elles n'en ont pas. Pour vous, je pense tout de même que vous ne ipe dérangez pas pour des papiers sans importance, et que je ne vais pas démolir des armoires, abîmer des personnes et mettre un appartement en désordre pour vous rapporter des images d^Epinal.
GoMEZ^ — Je vois, d'après ce que vous dites, que vous avez compris. Mais il faut que tout soit exécute doucement.
Gabriel. — Soyez tranquille. Lfcs voisins ne seront point incommodés.
GoMEZ. — Pour sortir de la maison, on vous indiquera. Le difficile sera d'y entrer.
Gabriel. — Ne vous bilez pas, monsieur. Je connais le boniment à servir au concierge. Je me voLs déjà dans Ta^calier, devant la porte. Et, vous savez, je m'y connais en serrurerie.
GoMEZ. — Comment? en serrurerie?... (A Doizcau.) Mais vous ne lui avez donc pas dit?... (A Gabriel.) Il y a erreur. Il n'a jamais été question de forcer la porte. Voilà qui serait dangereux! Vous n'avez pas assez de chances de la trouver seule. Ah! non, ce n'est pas ça du tout. Notre programme à nous, c'est que vous fassiez la connaissance de cette femme.
Gabriel, effaré. — Qui ça, moi?
GoMEZ. — Oui, vous, bien sûr!
Gabriel. — Comment voulez- vous?
GoMBZ. — Ou trouvera le moyen de vous mettre en rapport. Il faudra tâcher de... Il faudra la lever, quoi! obtenir d'elle un rendez-vous. Enfin... yous êtes. joli garçon...
Gabriel, reculant sa chaise. — Oh! non, non! Vous êtes poli! Mais je ne dégotte pas bien.
GoMEZ. — Avec des vêtements convenables... Vous êtes bien taille.
Gabriel. — Je porte mal la toilette.
GoMEZ. — Ne dites pas ça...
Gabriel, de plus en plus démonté. — Oh! monsieur! Non, non... Non, monsieur, je vous demande pardon, mais ça, n'est-ce pas, ça n'est plus du tout le travail que j'ai Thabitude... Je ne suis pas un parleur, moi. Je VOLS bien une femme par-ci par-là, quand il faut; mais il n'est pas question de leur causer. Ce serait encore une môme comme on en voit ici! Mais une femme en appartement !... Ah ! mon pauvre Gabriel, veux-tu te cacher! Messieui-s, je vous demande pardon de vous avoir fait perdre votre temps. Mais, voyez-vous, faut plutôt vous adresser ailleurs.
GoMEZ. — Nous n'avons pourtant que ce moj^enlà.
Gabriel. — Je ne dis pas le contraire, messieurs. Notez que c'est moi qui suis un sot, et que, vraiment, en vous adressant à moi, vous ne pouviez pas me croire .si bête et si timide. Que voulez-vous? nn genre est un g-cnre. Moi je n'ai jamais vu de femmes que pour la chose. Je ne sais pas ce que c'est que de les fréquenter. Ça a son bon côté: je travaille plus tranquille, je ne cause pas de mes affaires, et il n'y a pas autour de moi de bavarde pour me faire chauffer...
GoMEZ. — Oh! c'est a.ssoramant!
Gabriel. — Je vous fais mille excuses pour le temps perdu.
Gomez. — Allez! allez! c'est bien.
Gabriel. — Je tiens à le dire. (Un temps.) Messieurs, je vais vous laisser.
Gomez. — Bonjour, mon garçon.
Gabriel. — Une autre fois, que vous aurez du travail plus dans ma spécialité, je vous prie de vous souvenir de moi. Je ne suis pas trop à mon aise.
Gomez. — Si vous croyez que je fais ce métierlà tous les jours!
Gabriel. — Enfin, ça peut se trouver... Monsieur Doizeau, salut! Lundi, sans faute, yous aurez vos cigarettes... Messieui-s.
Il sort
\ Gomez, à Doizeau. — Qui aurait dit ça, tout de j même? Ce gaillard qui a peur des femmes!
Doizeau. — Il est trop bien élevé... J'aurais dû me douter qu'il ne ferait pas l'affaire.
Gomez. — Mais oui. Moi j'ai eu cette impression au premier coup d'œil.
Doizeau. — En ce cas, monsieur Gomez, il était peut-être inutile de lui en raconter si long.
Gomez. — Je n'en ai pas tant dit...
Doizeau. — On en dit toujours trop. On en dit toujours plus qu'on ne croit...
Gomez. — Dame! moi, je n'ai pas l'habitude. Oh! midi et demi! Il faut que je me sauve! Ah! Bon Dieu de bon Dieu!... quand le patron va savoir!...
Il se lève.
Doizeau. — Il y aurait i^eut-être un moyen. (A Tabac.) Monsieur Vinet?
Tabac. — Monsieur Doizeau?
Doizeau. — Vous avez bien cinq minutesf
Tabac. ~ Oh! si c'est pour vous être utile...
DoiZKtVU, voyant rentrer la Tanche, Agathe, le Nantais
et Fernand. — Faites donc quelques pas avec nous.
Ils sortent avec Tabac. I<es joueurs du fond entrent au billard.
Le Nantais. — T'as vu c'te vache qui nous gagne trois poules sur trois!
Agathe. — Ce qu'il est verni, ce poisson-là!
Le Nantais. — Y a pas, c'est tout de même vrai ce qu'on dit, que la maison de Fresnes porte la veine; Eh! rends-moi mes vingt-cinq sous, je te les redevrai. T'as bien touché du pèze en sortant de ton établissement?
La Tanche. - Oui, j'avais une petite masse, pas grand'chose, tu sais.
Le Nantais. — T*cs tout de même plus riche que moi. Quiens! Mes mains ont pied dans mes poches.
Fernand. — T'as vu, eh! pendant qu'on jouait, le petit amateur qui se calait les joues?
Le Nantais. — Ah! oui, le petit nouveau.
AciATHE. — Qu'est-ce qu'il s'est envoyé! C'est pas possible, il n'avait rien pris depuis huit jours!
La Tanche. — Ça me dégfoûte, moi, de yoir bouffer comme ça !
Agathe. — Et, tout en bouffant, ce qu'il nous zyeutait par en dessous!
Fernand. — On aurait dit qu'il cerchait à lier oonnabîsauce, à enira^er la conversation.
liK Nantais. - - Des fois que ce st?rait une mouche.
Fernand, avec véhémence. — Ah ! ben ! si je savais un coup pareil!
Le Nantais. — Qu'est-ce que tu ferais?
Fernand, plus doucement. — Je ne fouterais plus les pieds ici. (A la Tanche.) Dis.donc, La Tanche, en attendant, payes-tu quelque chose?
La Tanche. — Non. Je voudrais tout de même aller dire bonjour à mon vieux père. Je ne l'ai encore pas vu depuis ma sortie.
Le Nantais. — Puisqu'il ne veut plus te connaître, ton dab, puisqu'il t'a renié!
La Tanche. — Ça n'empêche pas. J'ai l'habi-
L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE
tude! Toutes fois qu'on me boucle, il me maudit; toutes fois qu'on me déboucle, il me démaudit.
Le Nantais. — Ah! il t'a bien élevé!
La Tanche. — Oh! je ne peux pas dire. Mais il m'a tellement emmiellé en m'élevant que j'ai mal tourné rien que pour" me désemmieller. Parole !
Fernand. — Alors, si c'est tout ce qu'on boit!...
La Tanche. — Venez avec moi chez papa. Il nous fera de la morale, mais il nous foutra de son vieux cassis.
Rentrent Tabac et Doizeau.
Tabac. — Vous v'ià partis, les enfants?
Fernand. — Oui, y a des clients chez vous qu'on aimerait mieux voir à la porte.
Le Nantais. — Et même que si vous désirez conserver notre clientèle, on vous priera bien poliment de veiller à ce que la société soye moins mélangée.
Agathe. — Sans quoi on se verrait dans l'obligation de changer de café.
Tabac. — Ah! bon! C'est une blague!
La Tanche. — Une blague? Tenez, ou va de ce pas prendre pension chez Maxim.
Il sort avec le Nantais et Agathe.
Doizeau. -^ C'est peut-être la présence de M. Gomez qui les a fait loucher. .
Tabac. — Oh! ne faites donc pas attention. (A Arsène.) Est-ce que le jeune homme, là, a fhii de déjeuner?
Arsène. — Fini. Ah! pour sûr! Il n'a rien laissé.
Tabac. — Dis-lui qu'il vienne me causer. (Arsène sort. A Doizeau.) Vous savez, je ne vous garantis rien. C'est pas un homme ordinaire. . Il a de l'éducation et de la délicatesse. S'agit de savoir le prendre et
il faut que ça lui dise. (Lui montrant Claude qui entre.)
Tenez, le voilà.
Claude. — Ah! à présent, me voilà calé. Merci, oncle Tabac!
Tabac. — Une petite minlite. .
Claude remonte au fond.
Doizeau, considérant Claude. — C'est un gai-s d'atiivque?
Tabac. — Lui!... Savoz-vous ce que c'est que ce gaillard-là ?
Doizeau. — Non, je 'ne l'ai jamais aperçu ici.
Tabac, après une courte hésitation. — Il est pourtant connu dans le quartier des Epinettes... C'est celui qu'on appelle le . Costaud... ' le Costaud des Epinettes. Ah! il en a vu, le bougre, et il pou irait vous en dire !... Je vais lui toucher deux mots.
(Doizeau va ranger srs (papiers au fond. Tabac, à Claude.)
Alors? Ça va mieux?
Claude, avec effusion. — Merci, oncle Tabac! Et, vous saveis, pas un merci à la flan, un merci du cœur. J'ai toujoui-s eu cette impression que vous étiez un brave homme.
Tabac. — (V'est bon, c\^t bon!
Ci/AUDK. — Oh! je ne dis pas ça en l'air. J'ai ma petite expérience. Je m'y connais en créanciers. Il n'y en a pas beaucoup qiû m'auraient accueilli comme vous avez fait. ISIais. soyez tranquille, ça, c'est des petites attentions qu'on n'oublie pas... Estce curieux! Comme il suffit de peu de chose! Je ne me sens plus du tout le même que tout à l'heure, quand j'avaLs l'estomac vide. Tout à l'heure, j'étais prêt à tout démolir. Maintenant, je trouve la vie plus belle, plus facile, plus moelleuse, (Lui mettant la main sur l'épaule.) les liommes meilleurs. Je suis sûr que je ne ferais pas de mal à une mouche.
Tabac. — Hé là! hé là! Vous n'allez pas yous laisser aller comme ça!... Ce n'est pas le moment, mon garçon! Faut du nerf, au contraire, il en faut plus que jamais!
Claude. — Pourquoi me dites-vous ça?
Tabac. — Parce que... parce qu'il y a du nouveau... J'aurais une affaire à vous proposer.
Claude. — Vrai?
Tabac. — Seulement, vous me faites peur: voilà que vous vous mettez à faire du sentiment! Des feignants et des rêveurs, nous n'en manquons pas icL Je cherche un homme pratique, un costaud. Si vous redevenez une petite fille, on s'adressera autre part. Et je me dirai que j'ai bien mal placé ma confiance.
Claude. — Vous avez raison, c'est bête. Je me suis laissé attendrir... C'est l'effet de la nourrituro. Et, demain, quand j'aurai faim de nouveau, je recommencerai à trouver la vie mauvaise. Elle est mauvaise, c'est entendu. En ce moment, elle me berce, elle m'endort, mais je ne me laisse pas prendre... Là, ça y est. Je suis réveillé, vous pouvez causer.
Tabac. — Voilà... Seulement, faudrait pas craindre, au besoin, de vous salir un peu les do^ts.
Claude. — Allez, allez, pas tant de façons, ;,e vous dis que je suis prêt. Et je me doute bien qu'en fait de travail, c* qu'on peut trouvei* ici, ce n'esf pas une place d'agent de change ou d'inspecteur de l'enregistrement !
Tabac. — Enfui, il s'agit d'un coup.
- Claude. — D'un mauvais?
Tabac. — D'un coup qui vous rapportera dix mille balles.
Claude. ~ Dix mille!
Tabac. — J'ai dit que vous ne marcheriez pas à moins. Attendez, il y a mon petit intérêt... Mais je tâchei-ai de me le faire payer par eux autres. Je ne vous demanderai, à voils, que de rentrer dans ma dette, comme ça se doit.
Claude. — Dix mille francs! Je ne peux pas y cn)ire !
Tabac. — Oui, mais l'affaire va-t-elle vous convenir?
Claude. — Le prix me convient tout à fait.
Tabac, montrant Doizeau. — En ce cas, voilà mon-
.sieur qui va vous expliquer. (Il se retourne vers Doizo!iu et lui fait: « oui » de Ja tcte. Plus bas.) Mais, dites,
tâchez d'avoir pas l'air trop nouveau dans le métier.
(A Doizeau, qui s'approche.) VouS pOUVeZ VOUS fier à
cet homme-là. C'est moi qui vous le dis.
Il remonte. Les derniers consommateurs sortent pendant la fin de la scène.
Doizeau, à Claude. — Voyons, mon p:arçon, je suis un peu pressé, il est tard, j'irai droit au but. Du rfst^, il paraît que vous êtes un costaud et que vous pourriez m'en raconter jasqu'à demain.
Il s'assied à gauche.
Claude. — Je n'aime pas à me vanter.
Doizkau. — Vous avez raison. Gardez vos petites affaires pour vous. L'important n'est pas de parler, mais d'a^r, et, soius ce rapport-là, vous avez fait vos preuves, hein î Ce n'est pas à vous qu'une femme ferait peur?
Claude. — Je n'ai peur de rien. Mais, pourquoi me dites- vous çaf
Il s'assied.
Doizeau. — Parce que la personne avec qui il faut... que vous entriez en rapports...
CUUDE, — AL! c'est... C'est une femme î
DoiZEâU. — Oui... Non... C'est une grue!... Uu« sale grue!... Ali! vwm a'aiirez |i)is de peine à faire sa connaissance. Du reste, J'ai un moyen. Elle joue en ce moment dan.s un petit théâtre, dans celte comédie... comment donc déjàf... Les jeux sont faits.
Claude. — Je n'ai pas vu,
DoiZEAtJ. — Moi non plus. Ça u'a pas d'importance. C'est après-demain la eenlième représentation de cett« pièce. Il y aura une petite fête. On doit me * procurer deux invitations.
Claude. — Pour qui?
DoiZEAU. — Pour nous deux.
Claude. — Vous vous mettez bien.
DoiZEAU. — J'ai des comiaissances un peu partout.
Claude. — Un soujwr de centième! Eli bleu, si je m'attendais...
DoiZBAU. — '\''ous voyez que jusqu'ici ce n'est pas très pénible. Ça commence comme une partie de plaisir.
Claude, gravcmcm. — J'allais dire le mot.
DoizEAu. — Une fois la connaissance faite, le reste, pour mi homme comme vous, ne sera plus qu'tui jeu d'enfant... HeiJiî
Claude, nervcm. — Oui, oui.
DoiZEAU. — Si vous savez vous y prendre, te sera rite e-Tpédié.
Claude. — C'est bon! c'est bon!
DoiZEAU. — L'important est que vous mettiez In main sur un paquet de lettres... Mais nous n'parlerons de tout ça. Pour le moment, je vais cummencer [jar vous acheter des vètemenis convenables.
Claude, — Décidément, vous me comblez.
DoiZE.\u. — Il y a dans le cjuartier un nouveau magasin de confcclioiis pour hommes. Après mon déjeuner, je viendrai vous pieiidre et nous vous choisirons un complet veston, lis ont des modèles très élé^'auts.
Claude. — Il y a déjà quelque temps que je ne fais plus attention aux détails de mon costume. Pourtant, il me semble qu'mi veston pour aller à une fête de centième..,
DoiZEAU, — Nous vous louerons un habit noir.
J'en louerai même un pour moi, parce que le mien date de mon mariage. (Regardant sa montre.) Oh! bon siuig! Ce que je vais être empoigné par ma femme! A tout à l'heure, attendez-moi icL Bon sang de bon
Il >
proche do lui cl lui Upe sur fipaulc. Claude ItMuillc.
Tabac. — Eh bienî Voua êtes servit
Claude, — Je suis très content.
Tabac. — Il est bien agréable, cet homme-là, pas vrai? Et rond en affaires!
Claude. — Très rond, (li sitiioic.)
Tabac, — A quoi pe usez- vous î
Claude, un peu fébrile. — A rien, je suis ti-ès content.
Tabac, ineréilule. — Ah!
Claude. — Très calme, très heureux d'être fi.\é, d'être ca.té !,.. Tout à l'heure, je ne savais pas ce (|ue j'allais devenir... A présent, je le sais. Voilà... c'est... c'est autre chose, évidemment... c'est une nouvelle vie (lui commence. Kt, au moins, ça y est, il n'y a plus ù y revenir. Je vais faire un mauvais coup, eh bien! je vais faire un mauvais coup!
Tabac. — Cliul dune!... On dirait que vous tremblez un peu.
CLAUDf^ — Moiî Pas du tout. Je n'y pense pas. Je vais faire ca sans y penser, comme ça... Je suis content, je suis très content! (II se remet à siffloter.)
DdiZEAU. — A tout à l'heure. Voilà vingt-cinq ans que je ne suis rentré déjeuner aussi tard! (Il sort.)
L'ILLUSTRATION THEATRALE