‹ Le Costand des épinettesChapitre 4 sur 7 · ACTE · texte numérisé non relu

ACTE

TJne salU de fftea dans utt grmid inild de Paris. Portex à drniip H n gnvrhi' ântivanl xht d'aiilreu salonn Irèa éclaiféi'. l'nf de» portes de droite conduit au buffet. Av fond, très large baie s'ourrntil sur une aorle de hall, auquel on accède par quelques marche/'. A yauehe, devant l'escalier, en reirail, le vestiaire. Il ett un peu plus de minuit. Les invités à la fête de centième commencent à arriver, ('bagnard, le directeur du théi'iire, les reçoit au bas des marches. Le gérant donne ses derniers ordres à deux maîtres d'hôtel. Pendant toute la première partie de l'acte, le fond de la scène est presque constamment occupé par les nouveaux arrivants, qui descendent l'escalier et se répandent dans les salons, après s'i'tre débarrassés au vestiaire. Le chasseur va et vient, apportant des lettres, tantôt à Chaijnard, tantôt à Saiiralin, l'auteur de la pièce fêlée, h'n xeène, au lever du rideau, Chagnard, JuUa Varin, Jeanne Dargcn", le gérant, deur maîtres d'hôtel.

JULiA Varin. — Bonsoir, patron,

Chagnard. — Bonsoir, mes petites. C'est gentil d'arriver de bonne heure.

Jeanne Daroens. — Oh! il est ehie, cet liôtel. avec tous ces salons éclairés, il y a du coup d'œil.

Julia Vabin. — Est-ce qu'on va danser tout à l'heure t

Chagnard. — Je crois bien,

Jeanne Darukns. — Oh! monsieur Chagnai-d, je voudrais vous demander quelque chose.

Chagnard. — Quoi donel

Jeanne Dargens. — Vous pensez à moi?

Chagnard. — Jour et nuit, l'ourquoiî

Jeanne Darcens. — Pour un rôle. Quand est-ce que vous me ferez jouer dans votre lliéùtrc?

Chagnard. — Mais bienlôf. Ça se ti'onvera.

Jeanne Dargens. — Oui, mais un rôle, un vrai. On ne me donne jamais rien à djre, h, peine quelques mots comine ça, au eommen cernent d'un acte, jiendant qu'on s'assied dans la salle, et puis, bonsoir, on ne ine revoit plus,

Chagnard. — On va mettre ordre à ça.

Jeanne DabGens. — Merci, patron. (.\ juiia Virin.) Tn viensî

JlTi.iA V.AKIN, à CliagiiarJ. — (.!'esl comme moi, la demièrc fois, il n'y avait pas trois liftnes d'écrites sui' mon pclit papier. Mon ami u'a jamais voulu que j'accepte. Il m'a dît: ii Tu n'as même pas un effet; tu sortiras de scène, tu n'aui'as pas eu un effet, it

Kllca soticnt à B«uchc,

Chagnard. — Elles sont jçentilles !

Un Invité. — Vous ne me reconnaissez pas, monsieur le directeur?... Boissonnet, vous savez? Vous m'avez déjà refusé trois pièces...

Chagnard. — Parfaitement! Toujours à votre service...

Il lui serre la main et passe.

Valentine Gay, qui entre. — Bonsoir, patrou. Je n'aperçois pas Sauvalin.

Chagnard. — Là, à côté, ma petite Valentine.

Valentine Gay entre à gauche.

Le Gérant, 8*approchant de Chagnard. — Monsieur le directeur, vers quelle heure pensez- vous qu'on servira le souper?

Chagnard. ^ — Oh ! il ne faut pas compter avant une heure et demie. Nous aurons naturellement beaucoup de dames artistes invitées. Elles finissent de jouer dans leurs différents théâtres à minuit. Il faut qu*elles se déshabillent, se démaquillent, puis qu'elles se rhabillent et se rcmaquillent. •

Le Gérant. - - Je vous remercie bien, monsieur le directeur, pour les places que vous m'avez données hier. Ma femme et ma bcllc-sœur ont passé une soirée épatante. 11 paraît que la pièce est tout ce qu'il y a de bien. D'ailleurs, pour qu'une pièce arrive à cent représentations, cette saison, il faut qu'elle ait du mérite. Je ne connais pas les recettes des théâtres, mais, d'après ce qu'on a travaillé ici, je me rends compte que c'est partout la même chose et que ça a été dur.

Chagnard. — Nous, vous voyez, nous n'avons pas eu à nous plaindre.

Le Gérant. — Il faut bien qu'il y en ait qui réussissent... Est-ce «lue c'est l'auteur de la pièce qui met le nom des invités sur les tables, là-bas?

Chagnard. — Oui, c'est lui.

Lm Gérant. — C'est ce petit jeune homme qui a écrit cette jolie pièce- là?

Chagnard. — Ce petit jeune homme n'a pas loin de quarante-six ans.

Le Gérant. — Voyez-vous!

Il s'éloigne. Kntre Sauvalin.

Sauvalin. — Eh bien, dites donc, qu'est-ce qu'ils ont? Ils n'ai'iivent pas.

Chagnard. — Soyez tranquille, ils arriveront. II y a un souper d'annoncé: il n'y a pas d'exemple qu'on ait soupe devant 1rs banquettes... Je souhaite seulement qu'il y ait autant de monde demain soir au théâtre.

Sauvalin. — Eh bien, ce soir, dites donc, il y avait une belle salle.

Chagnard. — Oui, pas mal de clients à l'œil.

Savez- vous ce que nous faisons?

Il lui met sous les yeux un petit bout de papier.

Sauvalin. — Ce n'est pas bezef.

Chagnard. — C'est mieux encore que cej que j'attendais.

Sauvalin. — La fête va avoir beaucoup de publicité. Ça redonnera de l'élan à la pièce.

Chagnard. — Comptez-y et commandez- vous làdessus une auto et un aéroplane!

Saifvalin. — Mais alors pourquoi avez-vous donné cette fête?

Chagnard. — Ah! je me le demande... Si je l'ai fait, c'est bien pour vous, et pour que vous ne m'accusiez pas de rien négliger. Savez-vous ce que ça va nous coûter à chacun cette petite blague-là?

Sauvalin. — Nous coûter à chacun?

Chagnard. — Vous avez l'air étonné. Vous ne comi)ticz pas contribuer?...

Sauvalin. — Si, si... Seulement vous ne m*en aviez pas parlé... Mais je ne fais aucune objection.

Chagnard. — Ça nous coûtera à chacun cent iQuis. Et encore parce que j'ai des conditions spéciales de la maison ici, à qui je fais de la publicité sur le programme et dans les couloirs du théâtre.

Sauvalin. — Cent louis, ce n'est pas donné.

Chagnard. — C'est ça. Récriminez.

Sauvalin. — Y pensez- vous? Est-ce que je -dis quelque chose? Seulement n'en parlez pas à ma femme.

Chagnard. — M"* Sauvalin est ici?

Sauvalin. — Oui, elle a tenu absolument à venir.

Chagnard, souriant. — Et la petite, qu'est-ce qu'elle vn dire?

Sauvalin. — Je Tai prévenue ce soir au théâtre. Je lui ai dit de bien se tenir et de faire attention.

Chagnard. — Polisson que tu es ! Tu m'as encore demandé deux invitations pour deux femmes hier, (.'est toi (jui devrais payer toute la fête. Il n'y a que des fenmics à toi ici.

Sauvalin, après un coup d'œil au fond. — S'il n'y

avait que des femmes à. moi! Mais il n'y a que des auteurs à vous. Voilà Chémard et Doullens. Ah! je suis tranquille...

Chagnard. — Oui, ils sont en train de nous servir en tranches.

Sauvalin. — Apprêtons-nous à recevoir leurs félicitations. On devrait avoir des cottes de mailles pour ces cérémonies-là.

Entrent Chémard et Doullens. Chcinard porte un lorgnon. H parie la tcte baissée et du nez. H s'approche de Sau» valin. Doullens serre la main de Chagnard. ^

Chémard, à Sauvaiin. — Mon vieux, je te présente un homme crevé. J'ai une grippe à ne pas mettre le nez dehoi-s. Mais rien au monde n'aurait pu m'empêcher de venir te serrer la main. Tu sais, moi, je ne fais pas d'histoires, mais tu connais mes sentiments. Et ce sont d'ailleurs les sentiments de tout le monde.

(Au directeur, en lui serrant la main.) C'cst Vrai, VOUS

avez une bonne presse.

Doullens. — Moi, je fais amende honorable. Le jour de la générale, je t'ai dit: « Je trouve ta pièce exquise. C'est du Marivaux. » Mais j'avais peur que ça soit trop fin pour le public. Je me trompais.

Cha(iNARD, à demi-voix. — Ça n'était pas si fin que ça.

Doullens. — Qu'est-ce que voius dites?

Chagnard. — Rien. Nous sommes du même avis.

Mais, je vois qu'on arrive. (A Sauvalin.) Notre place est dans le petit salon d*entrée. Je ne voudrais rater personne de tous ces chers amis. (A Chémard et Doullens.) A tout à l'heure. On soupera dans les environs.

Chémard. — C'est ça.

Sortent Chagnard et Sauvalin.

Doullens. — Je leur ai bien dit ma façon de penser. Si j'avais cru que cette petite choserie-là irait à la centième!

.Chémard. — A la centième! Enfant!

Doullens. — Ils n'ont pas fait cent?

Chémard. — Ils en sont à soixante-seize. li!^ iœur et ma mère ont une colonne Morris en face de chez elles: elles regardaient tous les jours le chiffre de la représentation. Moi, je ne m'occupe jamais de ça. Le samedi de Pâques, quarante-deuxième. Deux joui"s de fête, matinées: l'affiche ne porte pas de

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

chiffre. Le mardi, cinquante-septième. On avait joué' la pièce quatorze fois en deux jours !

DouLLENS. — Je ne savais pas ça. Et puis, comme j'ai une pièce qui doit passer dans la maison, le temps me semblait très long*.

C^MARD. — Ah! oui, ta pièce! Je Fattends avec impatience. Je suis convaincu que ce sera très bien, et un vrai succès alors. Parce que tu sais qu'ils ont fait des recettes misérables, sauf les premiers jours jours où Sauvalin a acheté la moitié de la salle. On distribuait des faveui*s connue des prospectus de restaurant à vingt-trois sous.

DouLLENS. — Moi, j'ai demandé une loge l'autre jour. Je l'ai reçue immédiatement, avec un mot charmant.

Chémard. — On ne donnait de fauteuils que par rangées... Tâche de souper avec moi.

DouLLENS. — Tu restes jusqu'à la fin ?

Chémard. — Jusqu'à la lie...

DouLLBNS. — Je vais voir si Adèle n'est pas arrivée de la Scala.

Chémard.' — Tu l'as quittée à neuf heures...

DouLLENS. — Oui, mais, si elle est arrivée et que je n'aie pas l'air de la chercher, ça n'en finira plus.

Il sort. Entre d'un autre côté Clorinde Bron.

Chémard. — Bonsoir, ma petite Clorinde.

Clorinde. -;- Bonsoir... Je n'ai pas voulu vous aborder parce que vous étiez là avec Doullens. Sa bonne amie est arrivée, alors il n'a le droit de parler à pei^sonne. Je ne veux pas lui attirer de désagréments. Je n'ose pas lui demander un rôle dans sa pièce.

Chémard. — Sa pièce! Mais elle ne i)îi8sera jamais. Il paraît que c'est (juchiue chose d'incroyable, ("est cciit par un enfant <le huit ans, déjà gâteux. Kt pourtant, dans cet ordre d'idées, on pouvait s'attendre à tout de la part de Doullens.

Clorinde. — Et, à part ça, vous vous amusez à cette petite fêtef

Chémard. — (Vest-à-dire que je suis fou de joie,

il va falloir m'attacher! (Sauvalin et sa femme paraissent

sur l'escalier.) Dites donc, voilà Sauvalin, le héros de la fête, qui revient de ce côté. Je l'ai déjà complimenté une fois. Je demande à me reposer un peu.

Clorinde. — Il est avec sa mère?

Chémard. — C'est sa f mine.

Clorinde. — Ne me chai-riez pas!

Chémard. — Et le pins drôle, c'est qu'elle est à peine plus âgée (|ue lui. Mais elle a toujours été très âgée. C'est une grande consolation. Comme ça, elle ne vieillii-a pas... Kt, vous savez, elle ne lé laisse i)as tranquille. Cette grande bourricjue-Ià, « faut pas y en promettre ». C'est un amateur redoutable. Sauvalin se dépense beaucoup à droite et à gauche, — surtout à gauche. C'est un homme très occupé. Il n'a que peu de temi)s à consacrer à ses pièces. D'ailleurs ça n'en vaut que mieux.

Ils sortent doucement.

Sauvalin. — Non, écoute, mon petit, ne fais pas cette téte-là. Tu me gâtes tout mon plaisir. Tu as absolument voulu venir ici... Je t'avais dit: « Tu ne t'amuseras pas. »

M"* Sauvalin. — Knt'in, c'est bien luiturel que je sois à tes côtés au moment de ton triomphe, moi, la compagne de ta vie.

Sauva MN. — Oui, mais tu fais une tête abominable. Je t'assure que tu n'as rien de triomphal... Pourquoi fals-tu la tête?

M"** Sauvalin. — Tes amis ne me parlent pas.

Ils sont venus me dire bonjour, accomplir rapidement leur devoir de politesse. Et ils ont toujours l'air pressé quand ils s'adressent à moi... Quant à toi, on ne tç voit pas, bien entendu.

Sauvalin. — Moi, je me dois à mes invités. Nom de Dieu, ça n'arrive pas si souvent qu'on ait une centième!

M"* Sauvalin. — Et puis, il y a des petites femmes îcL

Sauvalin. — Des artistes. Pour moi, les actrices ne sont pas des femmes, ce sont des collaboratrices.

M'"* Sauvalin. — Avec qui vais- je souper?

Sauvalin. -^ Eh bien, à la table d'honneiu*.

M™* Sauvalin. — Tu seras à côté de moi?

Sauvalin. — Ah ! non... Ce n'est pas possible.

M"* Sauvalin. — A côté de qui serai- je?

Sauvalin. — A ta droite, tu auras M. Gonnel, le commanditaire de Chagnard.

M"* Sauvalin. — Ce vieux qui est aphone!

Sauvalin. — ; Mais non, il n'est pas aphone... Il est sourd.i» A ta gauche, tu auras Pimpresario anglais, Bart Smith. C'est lui qui a acheté la pièce peur Londres. C'est le plus vieux directeur du Royaume-Uni.

M'"' Sauvalin. — Ça va être gai! Tu ne seras pas loin de moi?

Sauv^alin. — Moi, je suis à une autre table...

M™* Sauvalin. — Comment! tu dois être à la table d'honneur.

Sauvalin. — C'est une autre table d'honneur. Il en faut une par salle. Autremait, il y aurait une salle qui semblerait sacrifiée.

M*"* Sauvalin. — Voilà ton interprète Julian.

Sauvalin. — Bonjour, Julian.

M*"' Sauvalin. — Pr&ente-moî.

Sauvalin. — Julian, tu ne connais pas ma femme?

Julian. — Sî, sî, j'aî vu madame à la générale.

Sauvalin. — A ce moment, tu ne pensais pas qu'on irait à la centième?

Julian. — Moi, j'ai toujours cru à la pièce. Mais pas avec la façon de la jouer que tu voulais nous imposer... Si je t'avais écouté, trois représentations, tu entends, trois... Madame, vous avez un mari très talentueux; seulement, c'est à croire qu'il ne se rend pas compte de ce qu'il fait. Qu'il fa.sse donc les pièces et qu'il nous les laisse jouer. Ça ne lui a pas trop mal réussi.

Il s'cloijfne. Un jeune homme en habit s'approche de Sauvalin.

Le Jeune Homme. — Bonsoir, monsieur Sauvalin.

Sauvalin. — Bonsoir... ça va?

M"*" Sauvalinj à mi-voix. — Préseutc-moi.

Sauvalin, sans l'écouter. — Eh bien, vous êtes content?

Le Jeune Homme. — Oh! oui, monsieur Sauvalin.

M"" Sauvalin. — Présente-moi !

Sauvalin. — Vous y avez toujours cru à la pièce,

VOILS?

Le Jeune Homme. — Oh! toujours!

M'"* Sauvalin, minaudant. — Veux-tu me présenter?

Sauvalin. — Le souffleur... Ma femme.

Le Jeune Homme. — Ah! madame, je puis dire que voilà bientôt cent joui's que je souffle la pièce de votre mari, et qu'elle me plaît chaque soir davantage...

Sauvalin, les poussant dehors. — Je vous laisse en-

semble. Chagnard m'appelle... (Au souffleur.) Riicontézlui des histoires. Ça Tamusera.

lis sortent au premier plan, et lui au second. Entre Doizeau. Il regarde sa montre, va au fond du théâtre.

ChÉMARD, entrant l'instant d'après. — Tiens î... mais

je ne m'abuse point. Je connais cette sympathique physionomie.

Doizeau. — M. Chémard?

ChÉMARD. — (''est M. Leduc î

Doizeau. — Doizeau.

ChÉMARD. — Je vous demande pardon. Je devrais pourtant me rappeler votre nom. La dernière fois que j'ai eu l'avantage d'avoir affaire à vous, pour cette petite avance sur mes droits d'auteur, vous m'avez assez salé.

Doizeau. — Ohî il y a quelques années (jue je ne fais plus d'affaires de ce jrenre.

Chéalard. — Tant pis, tant pis. Je vous aurais proposé de me saler encore... Vous vous amusez, cher monsieur Doizeau?

Doizeau. — Eh bien, j'avais une carte d'invitation. Je suis venu ici sans le dire à ma femme, histoire de me dé^urdir un peu. Croiriez-vous que je n'ai pas soupe depuis dix ans?

ChÉMARD. — Vous devez en avoir une faim !

Doizeau. — Il faut toujours qu'il s'offre les gens, monsieur Chémard?

Il jette les yeux à droite et à. gauche.

ChÉMARD. — Vous cherchez quelqu'un ?

Doizeau. — Pas précisément. Je regarde... Je ne connais plus personne. Ce monsieur chauve, là-bas, c'est un auteur?

ChÉMARD. — Oui, c'est mon confrère Vignal.

Doizeau. — C'est l'auteur de la pièce?

ChÉMARD. — Non, il ne faut pas confondre. L'aut*>ur de la pièce n'a pas de talent non plus, mais il n'est pas chauve.

Doizeau. — Moi, je ne suis plus au courant de rien... Il y a quinze ans que je ne vais presque plus au théâtre. Qu'est-ce qu'est donc devenue cette gentille actrice qui jouait à TOdéon et qu'on appelait M"" Dorin?

Chémard. — Elle est devenue « la petite Dorin ». Elle vient d'avoir une grande joie: son fils est lieutenant-colonel. (Claude paraît au fond. Il jette des regards à droite et à gauche et semble assez agité. Chémard, dévisageant Claude.) Un inconuu... Quelqu'un qui a dû se tromper: le bal du syndicat de la dentelle, c'est à l'étage au-de.ssus. Celui-là, au moins, a une excuse pour venir: il ne sait pas. Venez avec moi par là.

Doizeau, négligemment. — J'attends quelqu'un;

Chémard. — Non, ne me lâchez pas. Je vais mourir.

Doizeau. — Tl faut que j'attende quelciu'un.

Chémard. — Vous ctes cruel, foncièrement cruel.

Il sort à droite.

Doizeau, s'approrhant de Claude. — Ail! VOUS voilà î Eh! mais, vous avez l)i>nne tounuue là dedans, mon- .sieur le Costaud. On vous prendrait pour un homme du monde.

Claude. — Vraiment?

Doizeau. — Excusez-moi. Vous êtes entré facilement avec votre carte? On ne vous a rien demandé?

Claude. — Rien. J'étais dans un groupe. Nous avons été reçus par un monsieur très aimable, le directeur du théâtre, sans doute. J'ai fait ce que vous m'aviez recommandé: je me suis avancé bravement, la main tendue. Il l'a serrée avec effusioi^

et m'a dit: « J'ai lu votre pièce, elle est très bien. » Je lui ai dit merci... Qu'est-ce que yous voulez'.'

Doizeau. — Parbleu ! J'étais sûr que ça ira il tout seul. Je vous ai vu passer tout à l'heure. J'étais avec une de mes clientes. Oui, je m'occupe un peu de pj'êts sur bijoux. Je crois même que je vais faire une affaire avec elle. Elle m'a montré une assez jolie bague qu'elle a l'intention de perdre ici ce soir.

Claude. — Comment, de perdre?

Doizeau. — C'est un truc à elle... ou à moi. Quand elle a trop besoin d'argent, elle me cède une bague que je lui prends à bon compte, et elle dit à son ami qu'elle l'a perdue. Celui-ci est trop heureux de lui en offrir une autre, que je lui fais obtenir à de bonnes conditions. Comme ça, tout le monde est content... Vous n'écoutez j)as ce que je vous dis.

Claude. — Je vous demande pardon. Je viens encore de voir passer une jeune femme, et je me demandais: Est-ce que c'est celle-là?

Doizeau. — Je ne crois pas qu'elle soit encore arrivée.

Claude. — Ah ! elle n'est pas...

Doizeau. — Soyez tranquille, elle viendra.

Claude. — Parce qu'enfin, je ne sais pas qui c'est... je ne la connais pas... vous ne m'avez même pas dit son nom...

Doizeau. — Irma Lurette. Vous ne connaissez pas? Elle ne joue pas souvent, souvent, mais encore quelquefois tout de même. Vous auriez pu voir son nom en grosses lettres « Irma Lurette » sur des affiches, l'été dernier, aux Champs-Elysées. Je n'ai pas été la voir, bien qu'elle habite ma maison, mais le concierge m'a dit qu'elle ne chantait pas trop faux... Je dois vous prévenir qu'il ne faudra pas perdre de temps pour faire sa connaissance... et le reste... car elle doit partir en tournée demain.

Claude, réprimant un sursaut. — Alors c,'est pour ce soir?

Doizeau. — Ça vous gêne?

Claude, après une courte hésitation. — J'aime micux ce soir. Au moins, ça sera tout de suite fini! L'attente m'énerve!

Doizeau. — Quelle impatience î On voit que vous n'en êtes pas à votre coup d'essai. Eh bien, moi, je dois vous avouer que c'est la première (d'un ton craintif.) et sans doute la dernière affaire de ce genre. Alors vous allez me dire si j'ai bien tout combiné. La femme de chambre d'Irma Lurette couche habituellement dans l'appartement. Ce soir, on s'est arrangé pour l'éloigner, au moyen d'un télégramme lui annon(;ant que son mari venait d'être victime d'un accident très grave...

Claude. — Je vous remercie bien... Toutes ces précautions me dégoûtent un peu, mais il faut m'e.vcuser: chacun son caractère. I^e mien serait d'expédier ça le plus vite possible... (à lui-même.) afin de ne pas trop y penser.

Doizeau. — Sitôt fini, et si tout .s'est pasvsé sans encombre, vous me faites le signal convepu. J'habite l'étage au-des.sus...

Claude. — Voilà un monsieur qui veut vous parler.

Un Monsieur, à Doizeau. — Pardon, monsieur, vous n'êtes pas M. le directeur?

Doizeau, à Claude. — Mazette ! il me prend pour le

directeur! (Au monsieur, avec une grande affabilité.) Non,

monsieur.

Le Monsieur. — Jo vous demande bien pardon.

,(A part) On m'avait dit un petit vieux qui dégotte

L'ILLUSTRATION THEATRALE

mal. (A un invité, qui passe au fond.) Pardon, moiisieiir...

Il s'éloigne»

DoiZEAU. — Vous me faites donc le signal convenu; mais, si c'est malsain de descendre, pas de signal, hein? C'est compris î

Claude, impatienté. — Mais oui, mais oui.

DoiZEAU. — Voilà le porte-cigares en question.

(Claude fait un geste pour l'ouvrir.) N'ouvrez pas. (Bas.)

C'est les petits objets.

Claude. — Quels objets f

DoiZEAU. — Mettez toujours ça dans votre poche... Il y a un foulard, un petit flacon de chloroforme, à l'usage de la personne.

Claude, sortant un couteau. — Et ça?

DoiZEAU. — Ah! dame!... On ne sait jamais...

Mettez ça dans votre poche... Il y a aussi un petit levier américain, un bijou de mécanique pour ouvrir les meubles. Vous verrez, c'est tout nouveau et bien plus pratique que les outils dont vous vous servez d'habitude.

Claude, voyant Valticr qui descend rescalier. — Ail !

DoiZEAU. — Qui est-ce?

Claude. — Un dé mes amis, un de mes plus vieux amis.

DoiZEAU. — Compliments. Il est très chic !

Claude. — Je vous demande cinq minutes. Je vous rejoins... Cinq minutes!

DoiZEAU. — Bon. Je vais voir si. elle arrive. Mais ne bougez pas trop d'ici, que nous puissions nous retrouver.

Il sort à droite.

Claude. — Valtierî

Valtieb, à Claude. — Nou !... Non ! Ce n'est pas toiî

Claude. — Je crois bien que si.

Valtier. — Qu'est-ce que tu viens fiche ici?

Claude. — Le plus grand des hasards...

Valtier, ^prcs lui avoir serré la main. — Ne t'épate

pas de ma surprise,... mais, n'est-ce pas? la dernière fois que je t'ai rencontré... dame !...

Claude. — J'avais l'air purée, hein?

Valtieb. — Pas précisément... mais...

Claude. — Qu'est-ce qu'il te faut?... Je n'en rougis pas. J'ai passé des moments pas drôles.

JuLIA VaRIN, qui passe, à Valticr. — Bonsoir!

Valtier. — Bonsoir! Qu'est-ce que tu cherches? JuLiA Varin. — Le buffet.

VaLTDBR, riant. — Déjà!

Elle sort.

Claude, qui n*a pas quitté des yeux la jeune femme et. d'un ton qu'il sVfforec de rendre déf^agé. — Comment s'appelle cette femme-là?

Valtier. — Julia Varin... Pourquoi?

Claude. — Pour rien... (Lui prenant les bras.) Vieux Valtier des familles! Je suis content de te voir... très content. Je me sentais seul, parmi tous ces gens, tu n'as pas idée...

Valtier. — Oh ! ces grandes machines-là, ça n'est jamais folâtre.

Claude, très ému. — Et pas im visage sympathique. Aloi-s, de te revoir, comme ça, ça m'a fait un plaisir!...

Valtier. — Moi aussi, vieux, je suis content. D'autant plus qu'il y a du changement... (le considérsnt.) hein? Tu as l'air bien de la maison?

Claude. — Ça va... ça va...

Valtier. — Tu as trouvé quelque chose de confortable, de capitonné, tu fais des affaires?

Il s'assied.

Claude. — Je bricole,.. Mais ce que j'ai en ce moment esf incertain et passager. (S'asseyant à côté de lui.) Mon vieux Valtier, tu vas me procurer un emploi !

Valtier. — Un emploi ! Mais on n'en trouve pas, si,ui;out quand on en cherche.

Jeanne Dargens est entrée depuis un moment. En apercevant Valticr, qui lui tourne le dos, elle s'approche sur la pointe des pieds et lui met les mains sur les yeux. Claude la regarde avec inquiétude.

Jeanne Daroens. — Qui est là?

Valtier. — C'est toi.

Jeanne Dargens. — Qui ça, toi?

Valtier. — Je sais qui c'est.

Jeanne Dargens. — Mais non, tu ne sais pas qui c'est.

Valtier. — Si, je sais qui c'est.

Jeanne Dargens. — Eh bien, si tu sais qui c'est, dis-le... dis-le.

Claude, avec imijatience. — Voyons, dis-le!

Valtier écarte les mains de la jeune femme et la regarde

à la dérobée. — C'est la petite Dargens!

Jeanne Dargens. — Oh! comme c'est malin!

Elle sort en riant.

Claude. — Tu disais?

Valtier. — Hein?/... Ah! oui. (Assombri.) Je disaih que si je trouvais une i)lace quelconque, dame, entre nous, je commencerais par la garder pour moi.

Claude. — Mais, tes affaires?

Valtier. — Oh! mauvais! mauvais!... (Un temps.

L'orchestre, dans un salon voisin, vient d'attaquer une valse.)

C'est égal, qu'est-ce que nous fichons ici tous les deux?

Claude. — Oui, qu'est-ce que nous fichons?

Valtier, gaiement. — Eh bien, tu vois, nous fêtons la centième de cette pièce, que tu as tant applaudie.

Il se lève.

Claude. — Moi? je ne l'ai jamais vue!

Valtier. — Ni moi non plus. Mais ça ne nous empêchera pas de souper. Et, parmi tous les clients d'ici, c'est peut-être «icore nous qui fêterons le mieux l'auteur, car nous ne manquerons pas d'appétit pour ce souper à l'œil que, pour ma part, je n'aurais pas le moyen de me payer.

Claude, s'emporunt. — Mon vieux Valtier, je t'admire! Tû as de la chance d'avoir un si bon caractère. La vie ne te gâte pas, tu t'y débats comme un malheureux, tu reçois une beigne, et une autre, et encore une, et tu acceptes ça, le sourire sur les lèvres.

Valtier. — Mais qu'est-ce qut» tu veux que je fasse? On ne choisit pas son destin.

Claude. — Bien sûr que, si l'on s'y soumet les yeux fermés, on ne peut rien contre lui. Tandis que si on essayait de lui faire tête, à son destin... mais non, on s'offre à lui comme une victime résignée !

Valtier. — Mon vieux, tu m'as l'air d'avoir changé. Jadis je t'ai connu aussi résigné que moL..

Claude, se levant. — C'est que j'ai passé par des petits chemins qui n'avaient rien d'agréable, c'est que j'ai été vraiment trop cogné par la vie, et tropmeurtri. A la fui, ma résignation s'est lassée, et je me suis foutu en colère. J'en ai assez de la poisse, je veux en sortir, et n'importe comment. S'il faut se révolter, se mettre carrément contre la société et tous ses principes, eh bien, je marche!... Il y a une fin à tout, nom de Dieu!

Valtier. — Pardonne-moi, mon Claude, mais moi, je ne te vois pas dans ce rôle de révolté. Tu

t'escites, tn t'excites, mais ton excitation a quelque chose de voulu. Tu me rappelles ces chevaux du régiment qui s'arrêtaient devant l'obstacle, et qu'il fallait travailler à coups de trique...

Clause. — Eh bien, si je suis de ma nature un rossard et un feignant, si j'ai besoin de la trique, je me triquerai jusqu'à ce que je saute le foseé. Je sais trèfl bien que mes instincts ne sont pas assez rioleots. Alors, je vais les secouer uk peu, mes

j'aurais parfailemeut acceplé de faire un sale coup.

Claude. — Quel sale coupf

Valtiee. — Un vrai. Si l'occasion s'était présentée, j'aurais marché.

Claude. — Qu'est-ce que tu aurais faitî

Valtieb. — Ah! je ne sais pas... Compent veuxtuî

Claude, violemment — Ah ! c'est qu'il ne s'agit pas de parler en l'air. Ça ne signifie rien : un sale

instincts... Et, je penx le dire ça, Vallier, puisque tu ee mon ami... et puisque d'ailleurs nous n'en sommcfi pas là,... si je retombe dans la mouise, eh bienl j'en sortirai en sautant le fossé qui sépare i-.-s honnêtes gens des malhounèlw jiens ■ Enfin, lu ne me diras pas que tu ne l'as pas entrevu, loi, ce famenx fossé, aux heures difficilesT

Valtier. — Oh! écoute, je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis. Je me rappelle ~ mais je vais peut-être te dégoûter un peu, parce que ça, alors, ça n'est plus des phrases — je me rappelle des soirs où je suis rentré chez moi si las, si écceuré, que

coup. On est parli pour faire une action malhonnête, nui, niaiK... les circonstances peuvent vous enlratnei'... encore plus loin. Il s'agirait alors d'une cluisc iilus frrave... plus violente...

Valtier. — Quoi, plus violenlcî... De tuer? (Claude iK répond pas.) Pourquoi ne dis-tu pas le motî II prétend qu'il est capable de la chose, et il a peur de prononcer le mot !

Claude. — Mais non, je n'ai pas peur! Réponds-

Valtier. — Après tout, si on se sent devenu un criminel, un fauve !... I.e tout est de devenir ce fau\ l'-

L'ILLUSTRATION THÉÂTRALE

là! C^est égal, si excité que Ton soit, si prêt à supprimer un être, il me semble que si on vous montre cet être bougeant, remuant devant vous, et qu'on vous dii^: « Tu vas tuer cet être-là!... » (Claude lui saisit le bras.) Qu*est-ce que tu as?

Claude, se ressaisissant. — Rien. Cette discussion me passionne...

Valtier. — N'est-ce pasî C'est amusant... Qu'estce que tu fais ce soir?

Claude, un peu cRarc. — Pourquoi me dis-tu ça?

Valtier. — Qu'est-ce qu'il a? Il est marteau! Tu t'exaltes trop, mon vieux. Je te demandais si tu voulais souper à notre table avec Doullens, sa petite amie et encore deux ou trois camarades qu'on va trouver par là?

Claude. — C'est que... je t'ai dit... j'attends quelqu'un...

Valtier. — Ah! oui, pour ton affaire. Ce n'est pas ce vieux type qui te cherche par là? Il marque mal. Enfin! si c'est lui qui doit te sortir de la mouise!... A tout à l'heure... assassin!

Claude tressaille, puis se forçant à rire. — Ail ! Ah !

qu'il est rijifolo!

Valtier. — Tu n'es pas dur. Je ne croyais pas avoir dit quelque chose de si rigolo !

Il va déposer ses affaires au vestiaire. Des qu'il s'est éloigné, Doizeau s'approche vivement de Claude. II a l'air bouleversé.

Doizeau. — Dites donc ! dites donc ! Il y a du nouveau !...

Claude. — Ah!

Doizeau. — Tout est manqué, au moins pour ce soir, et, j'en ai peur, pour quelque temps.

Claude, dissimulant un premier mouvement de joie. —

Ah! oui?

Doizeau. — Irma Lurette ne viendra pas! Elle est souffrante, elle s'est couchée! Elle avait peur d'avoir la grippe. Je viens d'apprendre ça par ma cliente... Eh bien, qu'est-ce que vous en dites?

Claude. — (^cst fâcheux... C'est fâcheux...

Doizeau. — C'est un désastre! Elle part demain en tournée!... L'affaire tombe à Teau! Ah! je suis dans un état ! dans un état ! Il faut que je tàdie de voir ma cliente qui est par là et de faire affaire avec elle pour cette bague: au moins, je n'aurai pas tout à fait perdu ma soirée... Et puis, que voulez-vous? j« rentre chez moi. Vous partez aussi?

Claude. — Ma foi! non... puisque je suis là... je crois que je vais rester souper...

Doizeau. — Vous pensez encore à souper, vous?... Moi, ça m'a coupé l'appétit... Vous avez un estomac !

Claude. — Je me fais une raison...

Doizeau. — Si je ne vous vois pas en passant tout à l'heure, à demain, chez le pore Tabac.

Claude le rcgarrlc s'éloigner. Son visage s'éclaire. Il Fe met à rire nerveusement et s'arrclc net. Il se pa.shc la main sur les yeux comme s'il ï>'cveillait. Valtier, qui causait, devant l'escalier, avec Poullens et Adèle, redescend près de Claude et lui tape sur Pépaule.

Valtier. — Eh bien ?

Claude. — Eh bien, ça va très bien.

Valtier. — Je ne te demande pas des nouvelles de ta santé... Ton affaire?

Claude, dans une explosion de gaieté. — Oh! ratée! tout ce qu'il y a de plus ratée!

Valtier. — Tu prends ça très bien !

Claude. — Oui, au fait, j'ai tort.

Valtier. — Ah! il commence à faire faim. Dis donc, tu soupes avec nous, maintenant?

Claude. — Je te crois ! Avec joie !

Valtier, aux autres. — Arrivez ici, Doullens et Adèle. (Présentant.) Mon ami, Brévin, bon ami à moi, et un numéro, je puis le dire. Claude, tu vas nous remuer un peu. Notre groupe est mou.

Adèle. — Dis plutôt sinistre.

(Claude. — Moi, je m'amuse beaucoup.

Adèle. — Alors, vous allez nous donner la recette.

Claude; — Elle est bien simple. Il faut se laisser aller, ne penser à rien, déposer tous les soucis qu'on peut avoir, petits ou grands, au vestiaire. On ne sera que trop sûr de les retrouver à la sortie. Il faut s8 persuader que cette fête est magnifique, que toutes les femmes sont délicieuses, tous les hommes charmants, que l'auteur de la pièce a du génie...

Doullens. — En d'autres termes, il faut être complètement saoul.

Claude. — Evidemment, c'est préférable. Tenez, justement, nous sommes près du buffet. (A Adèle, en lui offrant le bras.) Rien n'est plus facile. Voulez-vous qu'on essaye de s'entamer lui peu?

Doullens. — Adèle, fais-moi le plaisir de rester là.

Claude. — Si vous préférez autre chose... je crois qu'on danse à côté et voici de superbes créatures qui se dirigent par là. Suivons-les, entrons dans la danse !

Adèle. — Merci. Je danse comme un pied...

Claude. — Moi aussi. Raison de plus.

Adèle. — C'est Ginette et Valentine Gay.

Claude. — Ah! (A Vaitier.) Eh bien? On te dit que c'est Ginette et Valentine Gay. Amène-les. Allons, mon vieux, grouille-toi un peu, rends-toi utile !

Valtier. — Voilà! Voilà! (Allant chercher les deux jeunes femmes.) BonSoir, Ginette, bonsoir, toi. (Elles serrent les mains de Doullens et d'Adèle.) Mon ami, Claude

Brévin.

Ginette. — Monsieur... (Le dévisageant.) Ce n'est pas vous qui êtes venu nous chercher l'autre soir, dans votre auto, avec Henry?

Claude. — Dans mou auto, avec Henry?... Si, ça doit être moi!

Valentine. — Mais non, voyons, c'était un petit...

Claude. — Oh! vous savez, j'ai beaucoup grandi ces temps derniers. Ça va toujours?

Il leur serre les mains chaleureusement.

Valtier. — Ah ! je t'aime mieux comme ça!

Doullens, à Valcntine, en regardant sa robe. — A la

bonne heure! Toi, au moins, tu n'as pas peur d'en montrer.

Valentine. — Mon ami m'a dit: « Surtout, pas de toilette compliquée. » Alors, j'en ai mis le moins possible.

Valtikr. — Et tu n'aii pas peur de te faire manquer de respect?

Valentine. — Si, j'avais un peu le trac en venant. Mais, croiricz-vous qu'on ne m'a encore rien dit? Je ne sais pas ce qu'ils ont, ce soir.

Valtier. — Ce n'est pas tout ça, petite troupe joyeuse. Il s'agit de trouver une table pour souper. On ne va pas tarder à s'asseoir.

Doullens. — Oui, mais on va nous coller des embêteurs.

Claude. — Oh ! non ! pas d'embêteurs !

Doullens. — Autant vaudrait les choisir nousmêmes. Voilà Julian.

Adèle. — Il est de la pièce. Il doit souper avec les interprètes.

DouLLENS, à juiîan. — Tu soupes avec les interprètes?

JuLiAN. — Je soupe avec vous. Je n'ai qu'une idée. C'est de couper à la table de Chagnard et de l'auteur.

Adèle. — Qui as-tu avec toi? Aucune chaîne?

JULiAN. — Je vais vous amener une femme pas ordinaire, je vais vous amener Irma Lurette.

Claude fait un mouvement.

Adèle. — Il faudra alors que tu ailles la chercher dans" son lit. Elle est couchée, ce soir.

JuLiAN. — Pas depuis longtemps. Je lui ai parlé il y a deux minutes.

ClORINDE, -qui est entrée depuis un moment et s'est mêlée

au groupe. — Mais oui, Lurette est là. Elle s'était couchée, mais il faut croire qu'elle s'est embêtée, toute seule, dans son lit.

x\dèle. — Dame! Elle n'a pas l'habitude!

DouLLENS. — Oh! il faut souper avec la môme

Lurette. (A Claude.) Vous la connaissez? (Claude fait non

de la tête.) C'est une petite volaille de choix. Jadis je n'aurais pas aimé que mon amie soupât avec elle. Maintenant, elle est au théâtre, vous comprenez, elle est au théâtre...

Adèle. — Quand *tu auras fini de rosser!...

JULIAN. — Voici la môme Lurette annoncée.

Irma Lurette parait au haut de l'escalier. KHe parle gaiement à des gens dans la coulisse.

Irma. — Bousoir, seigneurs et dames!

Tous, se récriant. — Oh! peste! ma chère!

JiTLiAN. — A-t-elle de l'allure là-dedans!

DouLLENS. — Il n'y a pas à dire, elle est bien. (A Claude.) N'est-ce i)as qu'elle est bien?

Claude. — Oui! Oui!

Irma, à DouHcmis. en écartant son manteau pour faire

admirer sa robe. — Et toi, le grand débineur national, qu'est-ce que tu dis de ça?

DoULLENs. — C'est mon opinion sincère que tu veux ? •

Irma. — Oh! non! non! Ça serait trop long! Tu ne sais plus où tu la mets !

Adèle. — Laisse donc! Il a mal au cœur de ne pas m'en avoir payé une pareille...

Doullens. — Oui, il y a de ça.

Adèle. — Eh bien! on m'a dit que tu ne voulais pas venir ce soir?

Irma. — Oh ! je n'étais pas à mon aise. J'avais répété pour ma tournée tous ces jours-ci: ça m'avait crevée. Je m'étais donc couchée en me disant : « Oh ! que je vais passer une bonne soirée à ne pas voir Chagnard et tous les amis! »... Et puis voilà qu'on sonne. C'était de chez Rigal: ma robe qu'on apportait. Eugénie l'étalé sur la chaLse longue. Moi je lui dis: « Enlevez-la, elle me tire Pœil; je me connais, je ne pourrais pas résister. » Elle va pour l'enlever. Alors je lui dis: « Voulez- vous laisser ça! » Et je saute' à bas du lit et je me coiffe et je m'habille, et me voilà!

Doullens. — Et ta fatigue?

Irma. — On n'en parle plus.

Valtier. — Bravo! Voilà une bonne médication... Tu vas te remettre tout à fait en soupant avec nous.

Irma. — Attention! Qui ça, vous?

Valtier. — Eh bien, nous! On te réclame, on te veut, on t'exige. Tu présideras notre table.

Irma. — Ohl pas si vite! Ça dépendra...

Valtier. — De quoi?

j Irma. — Des figures que vous faites... Si vous êtes à la bonne, ça ira. Sinon... Voyons un peu vos têtes.

Elle les dévisage Tun après l'autre et fait la moue.'

Adèle. — Eh bien, tu sais, si ça ne te dit pas...

Irma. — Oh ! mes enfants, je ne me suis pas levée exprès pour venir me barber.

Clorinde. — Elle est toujours la même! T'es-tu barbée le mois dernier à la redoute de la Femme en bout f

Valentine. — En voilà une fête qui était à la hauteur !

Irma. — C'était merveilleux! J'en rêve encore. Il y avait trois défilés, hein? quatre cortèges, combien? un monôme: c'était à pleurer de chagrin.

Adèle, languissamment. — Nous ne demandons qU*à nous amuser.

Ginette. — Nous sommes plein d'entrain !

Valentïne. — Pétillants d'esprit!

Doullens, placide. — Nous inventerons mille folies.

Irma. — Oh! toi, je te conseille de parler. On a encore soupe ensemble l'autre soir: il H'a pas desserré les dents. Et il n'a cessé de peloter Adèle. Ah! on voit bien qu'ib sont ensemble ces deux-là! et qu'ils ne restent jamais chez eux. Ils n'auraient pas l'idée de se peloter chez eux. Il leur faut du monde pour leur donner des idées!

JuLiAN. — Tais-toi, je te ferai du plat.

Valtier. — Moi aussi.

Irma. — Oh! n'en jetez plus!

Valtier^ — Allons, c'est dit. Tu connais tout le monde... à part Claude, peut-être... (Présentant.) Mon ami Claude Brévin, drille... Tu sais ce que c'est qu'un drille? De nos jours, on ne sait plus ce que c'est qu'un drille!

Irma. — Eh bien, roon.sieur, (elle lui serre la main.)

je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Parce qu'avec ces numéros-là... Du reste, vous savez, si je m'ennuie, je vous lâche aux hors-d'œuvres.

Valtier. — Ne nous attardons pas. Julian, va voir s'il y a une table, et installe-les.

Sortent Doullens, Adèle, Julian, Clorinde, Ginette et Valentine Gay. Doizeau passe au fond du théâtre. En apercevant Irma avec Claude, il s'éloigne et se perd dans la foule des invités. Irma a donné son manteau à Valtier qui est allé le déposer au vestiaire.

Irma, à Claude. — Vous n'allez pas avec eux, monsieur?

Claude. — Tout à l'heure, madame.

Irma. — Moi, je ne sais pas trop. Mon vieux Valtier, ça ne m'excite pas plus que ça,.. Je me suis levée pour venir ici, mais si j'avais su que ce serait pour souper avec Doullens et sa petite Adèle, .ah! ce que je serais restée dans mes draps! C'est vrai, je ne peux pas les encaisser, ces deux-là! Ils ne se plaisent qu'à débiner le monde. Avec ça, ils mangent salement. Et moi qui n'ai déjà pas faim! Et puis ils sont trop bêtes, et trop poseurs, et trop vadrouilles!... Mais c'est peut-être des amis à vous: je ne voudrais pas en dire du mal.

Claude. -^ Non, ce ne sont pas des amis...

Irma. — Oh! et puis tant pis! J'aime autant dire ma façon de penser sur ces Doullens qui sont toujours là, de toutes les fêtes, on ne sait f)as pourquoi. Doullens n'a aucun talent, il n'est pas drôle et il n'a pas le sou. Alors?... C'est tout de même épatant... Vous n'avez pas aperçu le patron?

Claude. — Le patron?

L ILLUSTRATION THÉÂTRALE

Irma. — Mon diieeteur, Chagiiardf J'ai joiio dans la i)ièce, moi, 3 , ' doublé trois fois Jenny Marnier ; aioi-s je suis c. ^igée de seiTer la main au patron. Je ne suis venue que pour ça... Oli! je vous en prie, monsieur, ne faites pas de frais pour moi!

Claude. — Excusez... je...

Irma. — De rien... Seulement Valtier vous fait une réputation... J'attendais.

Claude. — Ça dépend des jours.

Irma. — Et des figures. La mienne ne vous inspire peut-être pas.

Claude. — Ne faites pas attention. Mettons... que je suis timide.

Irma. — Vous n'en avez pas l'air.

Valtier. — Il faut croire que tu l'imi)ressionncs ; tout à rheure il était plus à son aise.

Irma. — Enfin, on ne force pas les gens. Gardez votre esprit et votre gaieté pour le souper. On en aura besoin. Oh! l'idée de souper avec Doullcnsl... Qui pourrait-on inviter d'autre, pour faire une compensation ?... (Apercevant Albert de Rouget, (lui cause, sur l'escalier avec Chagnard et Sauvalin.) Ditcs douc, VoilÙ

Albert de Rouget là-bas. Si on lui demandait...

Claude. — Albert de Rouget, le banquier?

Irma. — Mais oui. Vous ne le connaissez pas?

Claude. — Si. De nom.

Irma. — Mais toi, Valtier?

Valtier. — Moi, je le connais, (Riant.) mais lui, il ne me connaît pas.

Irma. — Je vais lui demander de venir à notre table. Il sera ravi. Je ne peux pas dire qu'il ait pour moi un pépin, le mot est gros, mais je ne lui déplais pas.

Elle remonte.

Valtier, à mi-voix, ù Claude. — C'est ça! Au revoir, madame !

Claude. — Que dis-tu?

Valtier. — Elle va nous plaquer, c'est couru. Le baron va l'emmener.

Claude, nerveusement — Tu crois?

Valtier. — Nous ne sommes pas de force.

Irma, appelant. — Baron !

Albert de Rouget, un garçon élégant, assez fin d'allure, s'arrête, puis il fait quehiues pas vers Irma.

Albert. — Tiens, ma gentille Lurette! Comment et es- vous ?

Irma. — Tits bien, comme une femme qui s'apprête à souper en votre compagnie.

Albert. — Oh ! (jue voilà une idée excellente !

Irma. — Vous n'êtes j)as engagé?

Albert. — Mais, je le suis depnis quelques secondes.

Claude et Valtier sont un peu remontés, à droite.

Irma. — Oh ! que vous êtes gentil ! Je me disais : le baron ne pourra pas. Vous me faites un vrai plaisir. Je ne savais pas que vous viendriez ce soir. • Albert. — Mais je ne pouvais pas faire autrement : je suis un peu de service. Tu ignores peut-être que je commandite ce théâtre triomphant, qui me convie chaque année à deux fêtes de centième, et qui m'a déjà coûté quatre-vingt mille francs. Il faut donc que je soupe ici en joyeux commanditaire.

Irma. — On vous doit bien ça. Ah! je suis contente! Je*vaîs prévenir mes amis.

Albert, rarrêtant. — Oh! tes amis! Quels amis?

Irma. — Des camarades qui sont par là, et ces deux gar<;ons charmants. Je vais vous les présenter.

Albert, sans enthousiasme. — Ilimi!... Oui...

Irma. — Le baron de Rouget... Monsieur Valtier... Monsieur... oh! je ne me rappelle plus!

Valtier. — Brévin.

Irma. — Brévin... D^ailleurs, ça n^a aucune importance...

Albert. — Aucune, aucune... (Soudain.) Mais, où ai-je la têteî J'avais oublié que je n'étais pas libre ce soir.

Irma. — Quoi? Qu'est-ce que ça veut dire tout à coup î

Albert. — Comme commanditaire, il faut que je soupe à la table d'honneur.

Irma. — Mais tu avais commencé par accepter...

Valtier, gouailleur. — Monsieur veut choisir ses figures, c'est bien son droit...

Albert. — Evidemment, mais il ne s'agit pas...

Claude, que l'attitude de Valtier encourage. — Si nolro

fréquentation ne lui paraît pas assez reluisante, il ne peut pourtant pas nous le dire en face!

Albert. — Permettez...

Valtier. — C'est vrai, ces petites fêtes-là ne sont déjà pas si gaies...

Claude. — Si on était encore obligé d'être poli!...

Albert. — Monsieur, je suis venu ici ce soir pour me distraire, s'il y a moyen; aussi je n'ai pas l'intention de prolonger ce petit colloque, qui n'est pas très divertissant.

Irma. — Pour sûr! (A Claude.) Moi non plus, je ne trouve pas ça drôle! Eu voilà des histoires!

Albert, à irma. — Allons, au revoii*, mon petit, et excuse-moi.

Irma. — Mais non, voyons! c'est plutôt de ma faute, tout ça. Oh! je suis furieuse! Moi qui me faisais une fête de souper avec vous! Voulez- vous que je les lâche et (pie je vienne à votre table?

Albert, a^^z imid. — Mais non, mais non. Restons-en là. Ce sera ])our une autre foi.K.

Irma. — Oh! on dirait que vous m'en voulez.

Albert. — Quelle idée!

II remonte.

Irma, ic suivant. — Si, si, je le sens. , • AîiBFiRT. — Mais, pjis du tout, pas du tout. Allons, à bientôt !

Il sort au fond.

Irma, revenant, à Claude. — Eli bien ! VOUS êtcs contnil? Vous savez, si c'est pour moi que vous avez épn)uvé le besoin de crâner, j'aime autant vous dire que c'est raté. Ça ne m'épate pas du tout, ocs histoires-là!

Claude. — Enfin !.,.

Irma. — Quoi, enfin! S.ivez-vous ce que vous venez de faire? Vous venez de me brouiller avec lo baron, tout simplement. Il est parti furieux. Il ne l'a pas trop fait voir, parce que, lui, c'est un homme bien élevé, mais il ne me le ])ardonnera pan. Ça peut me faire un tort énorme, cette scène ridicule.!

Claude. — Js^aturellement ! nous aurions dû lunis laisser insulter par cet imbécile !

Irma. — Insulter! Mais il ne vous disait rien, cet homme-là. C'est vous qui l'avez entrepris. Et je trouve qu'il a eu bon caractère. A sa place, je vous aurais remisé un peu.

CiiAUDK. — Ah ! je reuri'ette bien qu'il ait été aussi pleutre. J'aurais eu un rude plaisir à le gifler,

Valtier, h irma, en souriant. — Ah !tu voulais avoir du milliardaire! En ce cas, il fallait conmaencer par nous lâcher. Nous ne sommes pas une société pour un tyi)e aussi douillard.

Ibha, énervée. — Il est libre de faire ce qui lui plaît I

Valtier. — Oh! oui, il est libre d'être un mufle: il est assez riche pour ça !

Irma. — Mufle, mufle, il ne Test pas plus que bien d'autres!

Claude. — C'est possible; mais les autres, ça se voit moins.

Valtier. — Ah! laisse donc!... Laisse-le sur ses sacs d'argent. Je suis content qu'il ne soit pas venu souper. On sera entre camarades.

Jbma» — Eatre camarades f Eh bien, moi, ça m'aurait fait plaisir de l'avoir avec nous. Et vous aurez beau dire, et' le chiner par envie !...

Claude, ricanant. — Par envie !

Irma. — ...rien ne me dit que vous valez autajit que lui, avec vos beau^ sentiments. En tout cas, s'il ne vaut pas mieux que vous, il a l'avantage d'être riche.

Claude. — Bravo!

Valtier. ' — Irma, tais-toi, tu ne dis pas ce que tu penses.

Claude, avec un air un peu étrange. — Mais si, elle dit ce qu'elle pense. Et laisse-la parler, laisse-la parler...

Irma. — Oui, je parlera, et je dirai que vous avez beau faire la petite bouche, vous crevez d'envie de son argent! Car les qualités d'un homme, c'est toujours une affaire d'appréciation, tandis que sa galette^ p'est quelque chose de certain et de solide.

Valtier. — Irma ! Irma !

Claude, violemment. — Laisse donc! laisse donc!

Irma. — Et je vois bien ce que vous avez, tous les deux, envie de me dire: c'est que je parle comme une grue. Eh bien, si je parle conune une gnie, c'est que j'en suis une! Je suis au théâtre, c'est entendu, mais tout le monde sait que je n'ai aucun talent et que je me suis mise au théâtre comme sur un étalage, pour montrer ma figure, mes robes, tout ce que je peux ! Oh ! non ! non ! non ! assez de boniment! on m'en a trop fait dans la vie! Il n'y a qu'une seule chose qui ne m'ait pas menti, c'est la galette! Et, si j'ai été gourde, c'est de n'avoir pas écouté pln.«; souvent des gens douillards, comme vous dites, ces pochons de riches, qui ne sont pas plus cochons que les autres cochons... Bonsoir!...

Klle remonte. '

Valtier, la suivant. — Où vas-tu?

Irma. — Prendre mon vestiaire. Vous vous passerez de moi!

Valtier la suit.

Claude. — Quelle grue!

Entre Doizcau qui s'approche de Claude vivement.

DoiZEAU. — Ah! non! il ne faut pas qu'elle s'en aille! Retenez-la!

Claude. — C'est une femme pour gens galet teux. Jamais elle n'écoutera un pauvre bougre comme moi !

Doizbau. — Mais est-ce que vous avez besoin de lui dire que vous êtes un pauvre bougre? Racontezlui n'importe quelle histoire. On ne vous d«nande pas de vous faire aimer pour vous-même. Il ne s'agit que de rentrer avec elle ce soir; mais il faut rentrer avec elle à tout prix !

Claude. — Il est trop tard.

DoiZEAu. — Chut !

Irma, qui a pris son manteau au vestiaire, traverse la scène, suivie de Valtier.

Irma, à Vaiticr. — OÙ est-il, le patron ?

Valtier. — Chagnard? Là, à côté. Mais ce n'est pas sérieux, ma petite Irma...

Irma. — Je vais lui serrer la main, et je file. Valtier. — Voyons! Voyons!

Ils entrent à gauche.

DoiZEAU. — Allez donc, sapristi! Ah! si j'avais votre âge!... Dites-lui que vous êtes riche, très riche...

Claude, fébrile. — Elle ne me croira pas. Pourquoi voulez-vous?...

DoizEAU. — Il faut qu'elle vous croie !... Ah ! tant pis!... Prenez ça!

Claude. — Qu'est-ce que c'est?

DoiZEAU. — C'est la bague, vous savez bien, la bague perdue. Vous allez lui en faire cadeau.

Claude. — Elle n'en voudra pas! Elle me tournera le dos. Après la façon dont eUe m'a quitté tout à l'heure!

DoiZEAU. — Enfant! Mais ces femmes-là sont toutes les mêmes. Je vous garantis qu'elle la prendra.

Claude. — Ah ! si elle la prend !...

DoiZEAU. — La voilà. Abordez-la carrément.

Claude. — Oui, je sais ce qu'il faut lui dire, je le

sais! Ne restez pas là! (Doizeau s'esquive. Rentre Irma. Claude s'approche d'elle. Pendant toute la première moitié de la scène qui suit, on sent qu'il est extrêmement anxieux et troublé. Les mots sortent avec peine de sa bouche et il les dit

presque à faux.) Mademoiselle...

iRiiA, assez sèchement. — Bonsoir, mousieur.

Claude. — Comment! Vous partez?

Irma. — Vous voyez. J'en ai plein le dos de cette petite réjouissance. \

Claude. — Oh ! non, voyons ! vous n'allez • pas nous quitter maintenant! C'est très gai, au contraire. Moi je me sens d'une gaieté folle!

Irma. — Tant mieux pour vous.

Claude. — Je vous jure, c'est maintenant qu'on vîi commencer à s'amuser un peu.

Irma. — Il ne serait que temps. Je me ferai raconter ça demain.

Claude. — Non, sérieusement... je ne vous laisserai pas partir.

Irma. — Non, mais quoi? Enfin, qu'est-ce que ça lient vous faire que je soupe avec vous? Ça ne manque pas de femmes ici: il n'y a que de ça!

(■laijde. — Mais je me fiche pas mal des autres et ça me désole de vous voir fâchée contre moi.

Irma. — Oh ! pommade...

Claude. — Non, pas pommade. Je vous parle très sincèrement.

Irma. — Mais je ne suis pas fâchée du tout!

Allons, bonsoir!

Claude. — Vrai ! Vous ne m'en voulez pas !

Irma. — Pas le moins du monde. Vous m'avez un peu agacée, tout à l'heure; je vous ai envoyé au bain : nous sommes quittes.

Claude. — Alors, écoutez. Si la paix est faite, si vous n'avez pas la moindre rancune... il faut me le prouver...

Irma. — Conunent ça?

Claude. — En me tendant un doigt.

Irma. — Voilà toute la main.

Claude. — Non, im doigt seulement.

Il lui passe la bague au doigt.

Irma. — Quoi? Qu'est-ce que c'est? Oh!

Claude. — Un petit biimborion de 'rien du tout. Irma. — Comment! Comment! Mais c'est un t rubis!

Claude. — Il vous plaît?

Irma. — Il est magnifique.

L* illustrât! ON THEATRALE

Claude, d'une voix un peu altérée. — Alors VOUS VOU-

lez bien Paccepter?

Irma« — Oh! mais non! mais non! Vous êtes fou!

Claude. — Vous refusez?

Irma. — Naturellement que je refuse.

Claude. — Ah!

Ibma. — Quoi! Vous n'allez pas faire la tête pour ça ! Quel numéro ! C'est vrai, je vous connais à peine depuis un quart d'heure, et vous avez des façons aYec moi, et vous me dites des choses! (Examinant la bague.) Il y en a de gentilles dans le tas; mais ça ne fait rien, vous. n'avez pas peur. Ah! vos amis avaient raison, vous me faites l'effet d'un type pas ordinaire! Alors vous vous promenez le soir avec des bijoux dans vos poches, .pour eu faire cadeau à n'importe qui?

Claude. — Mais non, pas à n'importe qui.

Irma. — Non, mais dites donc tout de suite que vous n'êtes venu ici que pour moi.

Claude. — Je vous le dirais bien, mais vous ne le croiriez pas.

Irma. — Les hommes sont inouïs!, Ils ont beau ne vous avoii* jamais vue, ils vous servent le même boniment. Ils se disent que ça prendra toujours; et le plus fort... c'est que ça prend... (Regardant la bague.) Tout de même vous seriez rudement chocolat si je la gardais !

Claude. — Non... oh! non...

Irma. — Ah?... Eh bien, je la garde!

Claude, très troublé. — Ah! vous ne vous doutez pas du plaisir que vous me faites!... Vous ne vous en doutez pas ! :

Irma. — C'est, curieux, vous n'avez pas l'air de penser un mot de tout ce que vous me dites.

Claude. — Mais si, voyons, mais si! Seulement, j'étais mi peu anxieux, n'est-ce pas? Je me demandais si vous accepteriez... Alors j'hésitais, je n'osais rien vous dire... A présent, c'est fini, je n'hésite plus, je suis rassiu*é, décidé, je me sens un autre homme!

Irma, riant. — Rien que ça!... Est-ce que vous en avez encore beaucoup comme celle-là à votre disposition ?

Claude, d'un air crâne. — Tant que vous voudrez. .

Irma. — Tant que... Mais alors, dites donc, vou.s aussi vous m'avez Tair d'un sale capitaliste.

Kl le s'assied.

ChAVDEy près d'elle. — Oui, ouî, je suis uu exploiteur... comme le baron... Tenez, c'est même pour ça qu'il m'en veut. Les gens riches n'aiment pas ceux qui gagnent de largent à côté d'eux...

Depuis quelques instants, l'orchestre a recommencé à jouer.

Irma. — Comment! Mais tout à l'heure, avec Valtier, vous, aviez l'air...

Claude. — Valtier est un bavard qui n'a pas besoin de connaître mes affaires, tandis que vous, vous êtes une femme discrète, ça se voit.

Irma. — Moi, c'est possible, je croîs que ouL.. Et peut-on savoir où vous avez gagné tant d'argent I que ça?

Clalt)E. — Eh bien... dans des mines...

Irma. — Des mines d'or?

Claude. — Non, pas des mines d'or, des mines de cuivre.

Irma. — Ah! bon ! parce que j'allais dire: d'abord, les mines d'or, ça n'existe pas. J'ai uu des mes amis qui m'a expliqué.

Claude. — Ah! oui?

Irma. — C'est un type qui y croyait et qui a tout perdu. A la fin^ il s'est rendu compte que, si on trouvait de l'or dans les mines conune on le dit, l'or finirait par diminuer de valeur.

Claude. — Evidemment! Mais, moi, je ne touche pas aux mines d'or. Ma mine, c'est du cuivre, du simple cuivre. C'est une affaire énorme. On peut gagner un million par an. Ça fait cinq cent mille francs pour ma part.

Irma. — C'est épatant !

Claude. — Mais je ne veux pas vous embêter av^ ça...

Irma. — Mais, vous ne m'embêtez pas du tout.

Claude. — C'est une affaire énonne. Jusqua ce qu'elle soit entièrement à nous, je n'en parle à personne... Ainsi, ce que je vous en ai dit...

Irma. — Vous pouvez être tranquille.

Claude. — Je vous ai raconté ça parce que vous n'avez pas l'air bavarde... et puis... pai*ce que ça me plaisait de vous en parler... à vous... rien qu'à vous... Ça ne vous est pas ti*op désagréable ce que je vous dis là?

Irma. — Oh! j'ai bon caractère.

Claude. — Mais, n'est-ce pas? tout à l'heure, pas un mot, en soupant, pas une allasion...

Irma, riant. — Eu soupant '/Mais, puisque je vous ait dit <]ue je m'en allais...

Ivlle se lève.

Claude, la suivant. — Eh bien, savez-vous ce que nous devrions faire?

Irma. — Quoi donc?

Claude. — Allons souper quelque part ensemble.

Ir&ia. — Vous croyez?

Claude. — Oui, je crois... Moi, j'ai l'idée de souper avec vous. Filons.

Irma. — Où. irait-on, d'abord ? Je n'ai guèrc faim.

Claude. — Moi non plus. Je vous dis que nous sommes faits pour nous entendre. L'important est d'aller souper ensemble... L'important est de rentrer ensemble. ♦

Irma. — Oh! là! Tout de suite!

Claude. — Nous tix>uverons bien quelque chose à manger chez vous? Rentrons chez vous.

Irma. — Ça vous dirait tant que ça?

Claude. — Enormément!

Irma. — Il est inouï! Et moi? Inutile de me consulter. Et si je vous disais que je n'y tiens pas?

Claude. — Je vous l'épondrais que j'y tiens beaucoup.

Irma. — Alors, moi, ce que je pense ou non, ça n'a aucune importance? Vous êtes le monsieur galetteux annoncé à l'extérieur... Il faut que je vous suive, comme ça?

Claude, comme ailleurs. — Il faut me suivre!

Irma, riant. — Il dit ça avec un air féroce... Aiii.si, ça vous est bien égal que je n'y tienne pas, jxiurvu que je vous suive. (Gentiment.) Et si je vous disais que ça me fait plaisir?

Claude, nerveux. — Partons! allez, partons!

Irma. — Quel numéro!

Claude. — Partons avant que les autres ne viennent. Nous n'aurons pas d'excuses à donner, \ydti d'explications.

Ibua. — Et puis, voiis êtes peut-êlce géué qu'oii nous voie partir ensemble?

Clalte, lursautïni, — MoiT Pourquoi ça! fAvcr *ii»t.) Tout le monde peu! me voir partir avec vous !

iBMAj lui fecimiK la bouche, — VouIeZ-VOUS VOUS

taire! Qu'est-ee qu'il aî Quel type! Quel drôle de type!

Elle se dirige vers le font! el monle Tiscalifr, en tournant la tête vers Claude et en lui touriant. Claude U

L'ILLUSTRATION THÉATEÎALE

Mario.

Le Conclei'R'

r, macJnme, ilani celle pïiri

Chfs Irma Lurette. Un petit daii'i le jtan coupé de gauche, ti Cheminée au fond. Chaise lof>tn-i

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