DIEU LE PERE
A représentation matérielle de Dieu le Père ne fut pas admise par l'ancienne Église; l'image de Jéhova ne devait pas rappeler Jupiter. L'idolâtrie inspirait aux premiers chrétiens une horreur si grande qu'ils durent avoir recours, dans la manifestation de leur dogme, à des signes conventionnels, c'est-à-dire au symbolisme. Pour exprimer l'intervention du Tout-Puissant, ils adoptèrent une main bénissante sortant d'un nuage. Ce n'est que par exception et dans de rares scènes, toutes tirées de l'Ancien Testament, qu'ils firent usage de la figure humaine appliquée à la première Personne.
Le moyen âge resta fidèle à ce principe ; il ne représenta le Père sous la figure d'un homme que dans l'expression symbolique de la Trinité. Hors de cette conception nouvelle, dont l'origine remonte à la fin du douzième siècle, le Très-Haut ne revêt une forme humaine qu'aux approches de la Renaissance.
L'art religieux des temps moyens continua donc
LKS TROIS PKRSONNi:S DIVINES
remploi de la main bénissante, mais avec une tendance ù rhumaniser. Ainsi la plupart des sceaux ne nous offrent plus la main divine nue ; presque toujours le poignet est revêtu de Taube sur laquelle retombe la manche de la dalmatique ; quelquefois même le nuage est supprimé.
Le sceau de la maladrerie de Saint-Denis, en I2i3, — les contre-sceaux de l'abbaye de Saint- Benoit-sur-Loire, en 1248, — du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, en 1264; — de Tabbaye de Marmoutier, en 1275, témoignent de l'altération de type que nous venons de signaler.
La main céleste bénit à la manière oapi-è's le sceau
, . - . . . delà maladrerie
des Latms, avec les trois premiers doigts de saim- Denis, étendus et les deux autres repliés. Un seul
contre-sceau appartenant au chapitre de Saint-Etienne de Chàlons, en iSiy, présente la main entièrement ouverte. C'est la main donatrice , dite aussi rayonnante parce qu'on Ta souvent figurée dès les premiers siècles avec un faisceau de rayons partant de chaque doigt.
Dans une lapidation de saint Etienne, sur le sceau d'Eltienne, doyen rural de Placé, en 1237, un nimbe, émanation lumineuse circulaire, attribut de la Divinité et des saints, entoure la main céleste. Et sur le sceau de THôtel-Dieu de Chàteaudun, en 1367,
3io LE COSTUME D'APRES LES SCEAUX
la même main est accompagnée du soleil, de la lune
et des étoiles, symbolisant le domaine du souverain
des cieux.
En i379, le chapitre de Saint-Paul, dans l'église
de Saint-Etienne de Metz, avait adopté pour contresceau la main du Père, posée sur un nimbe chargé d'une croix, caractère qui pourrait la faire attribuer au Christ, s'il n'était démontré, comme on le verra dans les représentations de la Trinité,
Fig. 400.
Contre-sceau QUC la têtc du Pèrc a quelquefois été
du cliapitre de Saint- , , .
Etienne de Metz, eutourcc du umibc appartenant au Fils.
Au reste, dans ce type, la légende présente également un sens qui n'est pas ordinaire. Au lieu de l'inscription habituelle dextera Dei, palma Dei^ on lit : Mamis doctorîs gentiiim^ qualification réservée à saint Paul, le patron du chapitre messin. Peut-être a-t-on voulu concentrer dans une seule image l'idée de Dieu le Père et celle du Docteur des nations.
Une sculpture du douzième siècle, au portail de la cathédrale de Ferrare, fournit un autre exemple de la main du Père posée sur un nimbe crucifère.
Tantôt la main divine occupe seule tout le champ du sceau, tantôt elle plane au-dessus d'un sujet pieux, charitable ou rappelant les temps de persécution. D'autres fois, comme dans le type d'Adam de Chambly, chanoine de Reims, en 1222, elle tient un livre ouvert, le livre de la loi chrétienne qui nous vient du ciel.
LES TROIS PERSONNES DIVINES
3ii
Elle bcnit une main qui l'implore, sur le sceau de Hugues, abbé de Saint-Barthélémy de Noyon , en 1181 ; elle bénit aussi des priants, comme par exemple Gautier II, archevêque de Sens, en i23o, ou bien un reHgieux nommé Dreux de Nesle, en Vermandois, en I25g.
La présence du Tout-Puissant à la célébration du saint sacrifice nous est révélée par une main bénissant un calice, soit que le vase mystique repose sur un autel seul ou devant le prêtre et les assistants comme aux sceaux de Thomas de Chàteaufort, chanoine de Saint - Denis du Pas, en i252, — d'Hubert de Goussainville, chanoine de Paris, en i225, — de Tabbayc de Saint -Josse au Bois, en 1281, — soit que la main céleste s'étende sur le calice tenu par l'officiant, ainsi qu'on le remarque dans le type d'Asselin, ancien abbé de Saint-Victor, en i255, — ou sur le célébrant lui-même, comme dans le sceau de Renaud, archiprètre de Bourges, en 1209.
La môme main mystérieuse préserve des flammes le livre de saint Dominique, tandis que le livre des Albigeois disputant avec le saint est entièrement consumé, selon la légende gravée sur les sceaux du prieur des Dominicains de Douai, en 1273 et 1399. Elle répand ses bénédictions sur sainte Elisabeth lavant les pieds à un pauvre, dans le type de l'hôpital
Fig. 401.
Asselin,
aïKicii abbé
de Saint-Victor,
3i2 LE COSTUME D'APRES LES SCEAUX
de Valenciennes, en i263. Elle assiste au couronnement de la Vierge par le Fils, composition figurée sur le sceau des frères Mineurs de Sanguesa en Navarre, en i3o3.
Nous la retrouvons encore dans les scènes de mar-
Fig. 402. — D'aprcs le sceau de la ville de Saint-Antonin, i3o8.
tyre : soutenant saint Etienne lapidé, sur les sceaux de Geoffroi, évèque de Chàlons , en 1246, — de Guillaume de Brosse, archevêque de Sens, en 1262, — ■ de Tabbaye de Saint-Etienne de Caen, en 1379; — accompagnant de ses bénédictions saint Antonin dans sa barque, sur le sceau de la ville de ce nom, en i3o8; — encourageant saint Laurent sur le gril, dans le type de Tabbaye de Joyenval, en 1244; — bénissant la tète de saint Jean dans un plat, au contre-sceau de Guérard, abbé de Saint-Jean-
Fig. 4o3.
Contre-sceau de Gucrard.
abbé de Saint- Jean -d'AngOly 131-.'
LES TROIS PERSONNES DIVINES
d'Angëly, en iSiy; — assistant à la résurrection du Christ, sur le sceau du gardien des frères Mineurs de Besançon, en i32i.
Dans certaines compositions, la main du Père tient, sur la tète des saintes victimes mortes en témoignant leur foi, une couronne suspendue, attribut indiquant la récompense réservée dans le ciel à saint Etienne, à saint Laurent, à sainte Catherine, etc. On devra consulter à ce sujet les sceaux d'Aleaume de Cuissy, évèque de Meaux, en 1264, — du prieur de Sainte- Catherine du Val-des-Ecoliers, en 1272, — des Dominicains d'Arras, en i3o3; ce dernier type représente saint Laurent sur le gril avec un bourreau attisant le feu.
La main du Seigneur bénit l'offrande du Juste sous les traits d'Abel lui présentant un agneau , sur le sceau de Gobert, doyen de Metz, en i3o8. Enfin, dans le type de Jean, ministre des Trinitaires d'Arras , en 1268, elle bénit un pélican sur son nid, emblème de Celui qui donna tout son sang pour nous racheter.
Sous Philippe- Auguste, l'art chrétien s'enrichit d'une conception nouvelle du symbole de la Trinité. Dieu le Père, assis sur un trône d'architecture, tient devant sa poitrine et montre un crucifix dont le pied descend jusqu'à terre. Les deux bras de la croix reposent ])ar leur extrémité dans la paume de chaque main divine. Le Saint-Esprit, sous la forme d'une
colombe, vole de la face du Père à la tète du Christ.
3i4 LE COSTUME D'APRES LES SCEAUX
La plus ancienne de ces représentations, assez nombreuses sur les sceaux, appartient au chapitre de Sainte-Sophie dans le jardin de Fabbaye de Saint- Médard de Soissons, en i3o3.
Dans la nouvelle imagerie de la Trinité, qui vient d'être mentionnée, la première Personne est figurée par un vieillard barbu, à longs cheveux. La tête est nue, quelquefois dépourvue d'attribut, mais le plus souvent entourée d'un nimbe simple, radié ou crucifère : nimbe radié, dans le type des indulgences des Trinitaires, au seizième siècle ; nimbe crucifère, sur les sceaux du prieur de la Trinité de Mantes, en iSyg, et de Jean de la Batterie, abbé de Saint-Sauveur d'Anchin, en 1429. L'habillement comporte une tunique et un manteau attaché devant la poitrine, le manteau largement entr'ouvert pour Técartement des bras qui soutiennent la croix. Ces détails sont nettement exprimés dans les types de Fabbaye de Sainte-Catherine du Mont, à Rouen, en iSôy, — de Jean, évêque de D'ap,t rs'ccaa Murray (Ecosse), en 1449. Dans ce dercvOqut'de'MÛrray. ^'^'^^^ cxcmple, Ic Pèrc bénit de la droite. '■^"*'^" Vers la fin du quinzième siècle, Fima-
gerie de la Trinité donne à Dieu le Père le costume d'un pape, avec la tiare, la chape et l'aube. La tête n'est plus nimbée. La figure papale du Père se rencontre sur les sceaux des abbés d'Anchin , depuis Hugues de Lohes, en 1482.
LES TROIS pi:rsonnes divines
Fig. 4o5.
D'aprts le sceau
d'Antoine de Crevant,
abbé de la Trinité
de Vendôme. 1 52 j.
Une autre expression symbolique des trois Personnes divines, bien différente de celle qui précède, nous est fournie par le sceau d'Antoine de Crevant, abbé de la Trinité de Vendôme, en i523.
Dieu le Père, en vêtement papal, barbu, la tiare en tète et sans nimbe, parait assis sur un bisellium, côte à côte avec le Christ. Entre eux se voit un monde crucifère, sur lequel ils posent chacun une main. En haut plane la colombe dans une auréole de rayons.
La première Personne figure encore dans une Annonciation de 1474. Sous un portique, la Vierge, écoutant les paroles du messager céleste , reçoit des rayons émanant du Père que Tartiste a placé à gauche, au-dessus de l'entablement. Dans les rayons voltige la colombe, symbole de F Esprit saint. Dieu le Père, en buste, la tête nue, sans nimbe, à longs cheveux et barbu , pose la main sur un monde surmonté de la croix. Cette dernière image du Père, rappelant le goût italien, se rencontre sur le sceau de Jean de Certes, archidiacre dans Téglise de Bordeaux, chapelain du pape et auditeur du sacré palais.
3i6 LK COSTUME D'APRÈS LES SCEAUX