L'EPEE
es armes offensives progressent à mesure que l'habillement défensif acquiert plus de solidité ; chaque perfectionnement de l'armure pousse à la recherche et à la fabrication d'une épée capable de l'entamer. De là certaines modifications de cette arme. Examinons séparément la lame et les deux parties apparentes de la poignée : la croix et le pom-
HABILLEMENT CHEVALERESQUE 149
meau ; la main du cavalier cache la troisième, qui est la fusée.
A la fin du onzième siècle et pendant le douzième, l'épée apparaît sur les sceaux avec une lame courte, large du talon, à pointe formée par la diminution insensible de la lame, allégée par une gorge d'évidement qui, partant du talon, la parcourt dans presque toute sa longueur. La croix de la poignée, les quittons sont droits , quelquefois recourbés vers la pointe, ou enroulés à leur extrémité ; le pommeau est plat et circulaire.
Telle est l'épée dite normande; à quillons droits chez Thierri d'Alsace, en 11 28, et Gui de Chevrcuse,
en 11 5g; — recourbés sur les sceaux de Garin de Souvigné, vers 11 20, de Gui de Chàtillon, en 11 68; — enroulés du bout sur ceux de Raoul de Fougères, en n63 et r r 65.
Indépendamment de l'arme que je viens de décrire, arme la plus fréquente au douzième siècle, caractéris-
i5o LE COSTUME D'APRES LES SCEAUX
tique de l'époque, les sceaux nous offrent deux autr*6
modèles différents.
Le premier comprend des épées à lame courte et à tranchants presque parallèles, recoupés du bout pour former la pointe. Au lieu de la gorge d'évidement, une arête médiane, formée par la rencontre des deux tranchants,
fS^ règne sur toute la longueur de la lame.
Fig. 145. L'on reconnaîtra cette sorte de réminiscence
Gui de Laval.
1095. de l'épée romaine dans les types de Gui de Laval, en 1095, — d'André de Rameru, en 1176.
Au deuxième modèle appartiennent des épées à lame étroite, effilée, quelquefois moins large du talon que vers son milieu, à quillons droits et courts, à tout petit pommeau rond. Les sceaux de Philippe d'Alsace,
«~, en 1164, — de Bouchard de Montmorency,
en 1160, fournissent des exemples de cette
Fig. 146. . , ,
Bouchard de variété, que nous retrouverons encore parmi
Montmorency,
1169. les armes du treizième siècle.
Dès le règne de Philippe-Auguste, quand le grand haubert vient opposer à l'attaque son tissu de mailles entrelacées, l'épée se fait plus grande, plus droite et surtout plus lourde que les précédentes, à deux tranchants comme elles ; sa gorge d'évidement plus étroite et moins profonde [contribue à lui laisser le poids nécessaire pour rompre l'armure perfectionnée.
Les plus beaux échantillons de cette nouvelle épée
HABILLEMENT CHEVALERESQUE
figurent sur les sceaux de Richard Cœur-de-Lion , en 1 195 et 1 198, — de Jean de Beaumont, en 1217, — de Philippe Hurepel, comte de Boulogne, en 1225,
Fig. 147.
Richard
Cœur-de-Lion,
Fig. 148.
Philippe Hurepel,
Fig. 149.
Charles d'Anjou,
Fig. i5o.
Alfonsc
de Poitiers, 1254
— de Charles, comte d'Anjou, frère de saint Louis, en 1253, — d'Alfonse de Poitiers, en 1254, — de Henri, comte de Grandpré, en 1271.
Les quillons sont droits dans les épées de Richard, I d'Alfonse de Poitiers; recourbés fortement vers la pointe dans celle de Jean de Corbeil, en 1196; pâtés chez
«Philippe Hurepel; potences chez Gautier de Rinel, en 1225.
Pendant cette période, les pommeaux commencent à affecter des formes plus variées : ainsi le pommeau d'épée de Richard Cœur-de- Lion ressemble à une sphère un peu aplatie dans l'axe de la lame ; il est tronconique chez Jean de Corbeil ;
Fig. i5i.
Jean
de Corbeil,
Fig. i52.
Gautier
de Rinel.
en palmette chez Philippe Hurepel ; trilobé sur le
sceau de Thibaud VI, comte de Blois, en 121 3 ; conique sur celui de Raimond de Montaut, en 12 14; le pommeau d'épée de Robert d'Artois se fait remarquer par quatre appendices qui pourraient bien figurer quatre pierres précieuses.
Certains chevaliers conservent au treizième siècle l'épée normande du siècle précédent, mais avec une lame plus épaisse, quelquefois recoupée du bout, souvent à arête médiane. La poi-
Fig. i53.
Thibaud,
comte de Blois,
JL
Fig. i54.
Raimond
de Montaut,
^ffika
Fig. i55. Fig. i56. Fig. 157. Fig. 1 58. Fig. i5g.
Aubert de H anges t, Guillaume Hugues Tacon, Mathieu Eudes
1220. de Sainte-Maure, I2i5. de Montmorency, de Bourgogne,
gnée est garnie de quillons enroulés du bout dans l'épée de Jean de Chavançon, en 121 1; recroisetés dans les types de Hugues Tacon, en 121 5, — de Daniel, l'avoué d'Arras, en 1223 ; recourbés chez Jean, duc de Bretagne, en 1238; pâtés chez Baudouin de Guines, en 1235. Le pommeau de l'épée de Mathieu de Montmorency, en 1224, a l'aspect d'une pomme de pin; il paraît rond et terminé par un bouton dans le
HABILLEMENT CHEVALERESQUE i53
type d'Eudes de Bourgogne (fig. 159), en 1255 ; en
olive dans celui de Mathieu de Beauvoir, en 1260;
hémisphérique chez Jean de Brienne, en 1288.
La petite épée étroite et effilée du douzième siècle
se continue avec Gui de Mauvoisin, en 1202, —
Guillaume de Chauvigny, en 121 7, — Bernard V, comte de Com- I
minges, en 1226, — Henri d'Avaugour, en i23i, — Guillaume du Hommet, en 1235; mais les quillons, au lieu de rester droits, ng. 160. , deviennent tantôt pâtés , tantôt Fig. l6l.
Guillaume ., i . T Henri
de Chauvigny, reCOUrbéS Vers la pointe. Le pom- d'Avaugour.
l2l?' meau, de son côté, prend la figure tronconique dans l'épée de Guillaume de Chauvigny, en demi-boule dans celle du comte de Comminges, etc.
Je signalerai encore, dans la période qui nous occupe, une autre épée plus petite, à lame courte,
aiguë, large du talon, où sa pointe prend naissance. Cette arme, qui semble venir du midi de la France, se remarque aux sceaux Fig. 162. ^5 maires de Castelnaudary et *?* tl63#
Castelnaudary, J Rabasteus,
"43. de Rabastens, en 1242, — d'Ar- I24a-
taud de Roussillon, en 1270, — d'Aymar, comte de
Valentinois, à la même date. Elle figure cependant
aussi sur les sceaux d'Huet Pioche, chevalier bourgui-
Fi g. 164.
Hugues,
châtelain
de Gand.
gnon, en 1256, — et de Hugues, châtelain de Gand, en 1244. Les quillons se recourbent presque toujours vers la pointe. La poignée se termine en un pommeau, rond chez le maire de Castelnaudary, trilobé chez celui de Rabastens, en trident chez le châtelain de Gand, ovoïde dans le type du comte de Valentinois.
La fin du treizième siècle amène une nouvelle modification de l'épée. Du moment où des rondelles défendent les articulations, où les jambes et les bras commencent à revêtir des plaques de métal, répée renonce à frapper du tranchant, c'est pour l'estoc, pour les coups de pointe qu'elle va se disposer. Dès 1260, on peut constater la tendance de l'épée vers ce but particulier ; sa lame devient longue , étroite, aiguë comme sur les sceaux de Gautier de Nemours, en 1265, — de Pierre, comte d'Alençon, en 1271, — de Hugues VI, comte de Saint-Pol, en 1289, — de Robert, comte de Flandre, en 1309. Dans certains cas, elle conserve la largeur du talon et rappelle, la longueur
deNemours, exceptée, le type méridional dont
je viens de parler, ainsi que le
montrent les épées de Charles d'Anjou, roi de Sicile,
en 1289, — de Gaucher de Châtillon, en i3o8. La
croix présente à cette époque la même diversité qu'aux
Fig. i65.
Gautier
Charles d'Anjou,
HABILLEMENT CHEVALERESQUE
Fig. 167.
Fig. 168.
Fig. 169.
Gui de Flandre. Charles, dauphin Jean Ier, duc de 1345. de Viennois, i35a. Lorraine. 1367.
époques précédentes; on rencontre des quillons droits, enroulés, recourbés, terminés en fleur de lys. Il y a des pommeaux en losange, en olive, à facettes, ronds surmontés d'un bouton, hémisphériques, en fleuron, trilobés, ovales, côtelés, coniques, etc.
Vers 1295, la poignée comporte, près de son pommeau, un anneau où \ se fixe la chaîne qui la tient attachée à l'armure. La première chaîne d'épée figure sur le sceau de Pierre de Chambly, chambellan du roi en 1295.
Le sceau de Jean Ier, duc de Lorraine, en 1367, la montre pour la dernière fois. Cette mode a duré par conséquent environ soixante-douze ans.
Tandis que l'armure continue son évolution, l'épée
ne reste pas stationnaire. En effet, avant i35o, cette arme est déjà devenue droite, longue, solide du talon, d'où part le plus souvent une arête médiane, légère à la main, non seulement capable de suffire aux exi-
Fig. 170. Fig. 171. ,
Charles d'Orléans, Jcan-sans-Peur. genCCS de SOn temps , maiS
digne aussi par son élégance de figurer dans l'habillement chevaleresque des élégants
Fig. 172.
Charles
le Téméraire,
ducs de Bourgogne de la maison de France. Le sceau
de Charles le Téméraire montre, de plus, la première épée garnie d'une branche reliant la croix au pommeau.
LLes petites dimensions des monuments p- qui servent de preuves aux considérations contenues dans ce travail ont entraîné malheureusement le sacrifice de détails qu'offriraient des œuvres d'art moins réduites. Les habiles graveurs auxquels nous devons les sceaux ont cru devoir s'arrêter devant les ornements riches ou curieux qui décoraient la poignée des épées ; mais ils ont profité du champ plus étendu de la lame pour y indiquer des damasquinures. Tantôt une branche de feuillage serpente le long de la gorge d'évidement, comme dans les épées de Thierri d'Alsace, en 1128, — de Bouchard de Montmorency, en 1177,
— de Jean de Chavançon, en 121 1,
— de Robert de Poissy, en i23o,
— de Jean, duc de Bourgogne, en 1238; tantôt des ondes courent le long de la lame comme sur les sceaux de Philippe d'Alsace, en 1170,
— de Gui de Châtillon, en 1270, f^T^s.
— de Guillaume d'Harcourt, en 1293. de cwigny.
Fig. 173.
Thierri
d'Alsace,
Fig. 174.
Philippe
d'Alsace,
D'autres fois, on couvre la lame d'un fretté, ornement si employé au moyen âge, comme
HABILLEMENT CHEVALERESQUE
Fig. 176.
Pierre
de Courtenay,
on le voit par les épées de Pierre de Courtenay, en 1193, — de Thibaud, comte de Champagne, en 1198, — de Guillaume III, comte de Ponthieu , 1 2 1 2 ; ou bien la lame est simplement striée de biais dans le genre de celle du comte de Nevers, en 1184.
Fig. 177.
Le comte
de Nevers,