LIBRAIRIES-IMPRIMERIES RÉUNIES
May & MoTTEROz, Directeurs 7, rue Sai II t- B e n oî t.
L'histoire du costume, dans son ensemble, est une des faces de Thistoire de Thomme tout entière; c'est Phistoire de la civilisation et de la société humaines. Une pareille œuvre, philosophiquement menée à sa fin, aurait un intérêt plus grand qu'on ne le suppose d'ordinaire. Les sciences naturelles, l'anatomie comparée, l'ethnographie, s'arrêtent là oii finissent la connaissance et la comparaison des diverses races. Elles livrent l'homme, dans l'état naturel de la nudité animale, à l'historien et au penseur. Leur tâche est achevée lorsqu'elles ont analysé et mesuré le corps de l'être humain et tenté d'expliquer le mystère des diversités spécifiques.
L'histoire du costume devrait faire suite immédiatement à ces études. Il n'est pas, en effet, de reflet plus parfait d'un monde disparu que le moindre document sur la façon dont l'homme couvrait son corps. Ce serait le premier et le principal chapitre de cette histoire du luxe qui sera un jour entreprise et comportera des centaines de volumes. De même que Cuvier, avec une mâchoire fossile, recomposait un monstre quasi légendaire au moyen de déductions scientifiques, on ressusciterait de lointaines époques avec un lambeau de broderie, avec là trame d'un humble tissu. Le plumage d'un oiseau
n'enseigne-t-il pas à Tobservateur les mœurs et Tâge de rindividu,en même temps quMl permet de le classer sans erreur dans une famille nettement connue?
Mais rêtre moral, bien plus que Têtre physique, serait élucidé par une semblable histoire. Un vêtement est un document complexe. D'une part, il peut nous renseigner sur les besoins, sur les aptitudes, sur les ressources propres à telle ou telle race. D'autre part, il représente à nos yeux un individu de cette race avec la double vérité d'un document à la fois spirituel et matériel. L'homme a des aspirations, des goûts, des habitudes personnelles, un rang, une position sociale, on peut dire des vertus et des vices, qui se décèlent par la manière dont il s'habille. On a dit fort justement que les peuples qui ne se sont pas représentés eux-mêmes par la sculpture ou la peinture ne peuvent être représentés par nous; leur identité plastique nous échappe. Il en est de même de ceux dont nous ne connaissons pas le vêtement. Le vêtement est en apparence un accessoire, une enveloppe; mais en réalité c'est le plus sûr symbole des qualités les plus cachées et les plus insaisissables d'un individu, d'une nation ou d'une époque.
Assurément, l'architecture, l'art, le mobilier, tout ce dont l'homme s'entoure extérieurement par besoin ou par plaisir, sont aussi de précieux documents. Nous jugeons par eux de l'état d'une civilisation et des aspirations d'un peuple. Mais le costume est un indice plus spontané; c'est presque un indice physiologique; on peut en tirer des conséquences singulièrement profondes. Grâce à lui, on pourrait fixer plus nettement
que par tout autre procédé la place de chaque échelon dans cette immense échelle de Thistoire naturelle et sociale au bas de laquelle la science prend Thomme à peine dégrossi, sortant des mains de la nature, pour le suivre dans son ascension jusqu'à Tapogée de la civilisation.
Chargés de présenter, dans la collection destinée à renseignement des beaux-arts, un tableau résumé de rhistoire du costume en France, nous y avons trouvé les mêmes lois que dans l'histoire universelle. Une promenade à travers dix-sept ou dix-huit siècles n'est qu'un point dans le temps. Mais la logique ne perd pas ses droits dans un espace limité de temps, pas plus que les lois de la physique dans une expérience en petit.
Il n'y a pas de plus parfait miroir du passé qu'une pareille étude. Quelle meilleure preuve de la fusion de deux races que l'unification du vêtement, la race la plus barbare adoptant les modes de la race plus civilisée? Quel meilleur renseignement sur l'esprit des institutions que le costume dont se revêtent les diverses classes d'une société? S'agit-il de montrer les transformations de la religion catholique et comment elle se rattache fidèlement encore aux traditions antiques de la Rome chrétienne, il suffit de montrer que le vêtement sacerdotal s'est à peine modifié depuis dix-huit cents ans. Notre magistrature, notre armée même conservent certains usages extérieurs qui prouvent mieux que beaucoup d'autres arguments que notre administration remonte à l'administration romaine. Le costume porté par une dynastie royale ou par un de nos rois
peint une époque tout entière. Le caractère moral du temps des Valois est visible dans les modes élégantes, brillantes mais superficielles qui vinrent alors d'Italie. La cour de Henri III peut être appréciée aussi justement en regardant un tableau qu'en lisant les mémoires d'alors. Le caractère personnel du prince se décèle dans son costume. Et chaque vicissitude se traduit par un changement dans Tenveloppe artificielle dont l'homme se revêt.
Nous nous sommes arrêtés à dessein, dans le présent volume, à l'époque de la Révolution. Le désordre règne alors en maître dans l'histoire et dans les mœurs. Il n'y a plus de costume français; il y a mille modes personnelles, nées de la fantaisie d'un jour et balayées par la fantaisie du lendemain. L'anarchie est dans l'esthétique comme dans la politique; le goût est égaré. Il faudrait des milliers de gravures pour donner le tableau d'une rue de Paris. Et ces gravures sont sous les yeux de tous. A partir du jour où la cour de Louis XVI disparaît, les mœurs nationales perdent leur assise, la logique des choses se transforme, jusqu'à ce qu'elles soient rétablies sur de nouvelles bases, les bases modernes auxquelles ont travaillé nos pères et nos grandspères.
L'histoire des armes offensives et défensives est appelée à compléter un jour notre volume. On sait combien elle est vaste et suggestive. Cependant, jusqu'au jour où l'armement appartient tout entier à l'art du forgeron et du ciseleur, nous le suivons dans ses transformations.
Nous avons voulu, pour nos illustrations, ne
mettre sous les yeux du lecteur que des monuments authentiques et, autant que possible, contemporains des époques que nous analysons. Les médailles, les statues, les sceaux, les pierres tombales sont de fidèles témoins, comme pour les temps postérieurs les tableaux et les estampes. On ne peut pas toujours en dire autant des miniatures. Ces précieux documents sont parfois empreints d'un grand caprice. L'enlumineur se donnait libre carrière. Il mêlait, au gré de son pinceau d'artiste, des types variés, ou se laissait aller au perpétuel anachronisme permis à la peinture. La grande et mystérieuse figure de Charlemagne, par exemple, et la douce figure de Jeanne d'Arc ont-elles été retracées par leurs contemporains? On en peut certes douter. Mais on trouvera, dans les manuscrits, des Clovis et des Charlemagne revêtus d'armures du xv® siècle, enjolivées à plaisir. Ce que nous disons des miniatures s'applique également aux tapisseries. Tout y prend des allures de mythe; l'histoire y apparaît comme une fable colorée de mille nuances variées. Il faut, cela va sans dire, mettre hors de pair les documents naïfs et grossiers, tels que la tapisserie de Bayeux. Leur naïveté est un gage de leur sincérité.
Dans le spectacle merveilleux des arts plastiques du moyen âge, on est frappé de rencontrer une lacune : l'homme du commun, le paysan, l'ouvrier, même le bourgeois, sont rarement représentés par les artistes. Au milieu du défilé de grands seigneurs et de superbes dames qui décorent les manuscrits, on a peine à trouver des figures d'hommes du peuple. L'iconographie des humbles est pauvre. Ils n'ont pas droit à l'éternité que
lo PREFACE.
donne Part. C'est qu'en réalité leur costume varie peu. Les modes des villes et des cours ne les atteignent que rarement. Ils se couvrent plutôt qu'ils ne se costument, tandis que les seigneurs se costument plutôt qu'ils ne se vêtent.
L'admirable livre d'érudition et de critique que le regretté J. Quicherat a écrit sur le costume en France a été notre guide perpétuel. On ne saurait guère s'écarter de lui sans risquer de s'égarer. C'est à cet initiateur que l'auteur se plaît à offrir l'hommage de sa gratitude, dès l'abord de ces études où l'on reconnaîtra souvent la trace de son inspiration.
Nous avons joint à notre texte un index d'un nouveau genre, destiné à compléter sa brièveté. Tous les mots cités dans le texte s'y retrouveront mêlés à ceux qui n'y ont pas trouvé leur place. Ces derniers étant accompagnés d'une courte description, cet index sera comme un dictionnaire et en aura l'utilité.
Ary Renan.
LE