CONCLUSION
Nous voici arrivés au terme de notre étude et nous croyons avoir prouvé que, malgré toutes les pénétrations, toutes les contraintes, la Provence a toujours gardé, même dans ses costumes, un caractère particulier.
« En comparant entre elles les trois villes de Marseille, d'Aix et d'Arles », écrit, en 1826, Tauteur de la Statistique des B<mches-du-Rhône , « il est aisé de voir que la première décèle son origine grecque par son langage, ses costumes et ses mœurs ; que la deuxième, plus directement soumise à toutes les dominations qui ont pesé sur la Provence, se ressent de ce mélange apporté dans ses usages par tant de peuples différents, sans avoir perdu pourtant un certain caractère national qui rem^onte aux premiers âges et qui a résisté à toutes les révolutions, enfin, que la troisième est celle qui s'est identifiée avec Rome, et que seule peut-être dans l'époque actuelle, elle peut encore reproduire quelques lambeaux de l'ancien costume des dames romaines. »
Une telle répartition de survivances ethniques est ingénieuse ; mais n'y a-t-il pas lieu de restreindre l'effet de cette hérédité précise, qu'elle soit ligure, grecque ou romaine ? Ces apports étrangers ne sont-ils pas fondus avec toutes sortes d'énergies locales ? Plus que toutes les causes historiques, l'atmosphère, les montagnes, les fleuves, la ligne du paysage, influent sur le tempérament
et sur l'aspect physique d'un peuple. Ce qu'elle reçut du dehors, la Provence se l'assimila selon les nécessités profondes lui venant du sol et du ciel.
Un article de M. André Godard tombe sous nos yeux au moment où nous écrivons ces lignes. L'auteur des Routes d'Arles y raconte une conversation avec Mistral :
« Sous les platanes de Maillane, je rectifiais, écoutant le maître, certaines de mes idées livresques sur la Provence. L'art suprême, c'est-à-dire la simple nature, s'exprimait par sa bouche. Comme je l'interrogeais sur les races locales :
« Quelles races ? Mais il n'y a pas de races. Rencontre-ton une belle femme, on dit : « Voilà une Grecque, » ou bien : « Voilà une Romaine. ». Je réponds : « Mais non, c'est une Provençale. » Pourquoi voulez-vous que le climat, le pays facile n'aient pas produit ici un beau et heureux peuple ? Le sol a de merveilleuses affinités avec les hommes. Il existe, auprès d'Orange, une pierre antique qui porte cette dédicace : GENIO LOCI — Le Génie du lieu, oui, tout
est là ».
Cette idée semble tenir particulièrement à cœur au poëte de Maillane. Comparons avec l'entretien, rapporté par M. Godard, la célèbre invocation à l'Ame de la Provence, qui ouvre la poème de Calendau. Nous y verrons quelle large place Mistral fait à ce déterminisme de la terre ou, pour parler plus poétiquement, à ce génie du lieu.
« Ame de mon pays, toi qui rayonne.s, manifeste, dans son histoire et dans sa langue ; quand les bavons picards, allemands, bourguignons, pressaient Toulouse et Beaucaire, toi qui enflammas de partout contre les noirs les hommes de Marseille et les fils d' Avignon. Par la grandeur des souvenirs, toi qiii nous sauves V espérance ; toi qui dans ta jeunesse es plus
chaud et plus beau, malgré la mort et le fossoyeur ; fais reverdir le sang des pères ; toi qui, inspirant les doux troubadours, tel que le mistral, fais ensuite gronder la voix de Mirabeau ;
« Car les houles des siècles, et leurs tempêtes et leurs horreurs, en vain mêlent les peuples ; la terre maternelle, la nature nourrit toujours ses fils du même lait ; sa dure mamelle toujours à l'olivier donnera l'huile fine ;
« Ame éternellement renaissante, âme joyeuse et fère et vive qui hennis dans le brviit du Rhône et de son vent, âme des bois pleins d' harmonie et des calanques pleines de soleil, de la patrie, âme pieuse, je t'appelle. Incarne-toi dans mes vers provençaux. »
Ces vers sublimes permettent de commenter les propos tenus par Mistral à M. André Godard et de leur donner leur vrai sens. Lorsque Mistral, en réponse aux questions sur les races locales, dit : « Quelles races ? Mais il n'y a pas de races ! » Il faut croyons-nous, entendre : les prétendues races celtiques, grecques ou romaines, que l'on veut retrouver en Provence, n'y existent pas. Le soleil provençal a fondu ces métaux en un nouvel alliage possédant des propriétés et un aspect tout différents. Il n'y a pas ici plusieurs races ; mais seulement la race provençale. C'est bien là ce que paraît indiquer Mistral, et nous nous permettons d'adhérer, de toute notre énergie, à cette thèse.
Les influences historiques ne deviennent point pour cela négligeables, mais elles n'ont pu agir que suivant les volontés du sol provençal. On n'impose pas des lois au soleil, à la pluie et au vent. Ce dernier élément est d'une importance capitale : nous avons toujours été surpris que, pour expliquer la coiffe arlésienne ou le
bonnet du Comtat, on n'ait pas songé au terrible vent de la vallée du Rhône. Quand cette tempête souffle sur les bords du fleuve, quelle coiffure élevée pourrait lui résister ? Voilà pourquoi sans doute la chevelure ne s'est pas chargée d'an gros édifice. Ce n'est là qu'une hypothèse, mais n'est-elle pas toute vraisemblable ? Appliquez le même système aux différents vêtements provençaux, à la cape des bergers par exemple, ou au habits des marins ; vous y trouverez presque toujours la main de la Nature, plus forte que toutes les exigences de la mode et que tous les caprices des hommes.
En tenant compte de l'influence primordiale de la terre et de l'existence d'une race provençale déterminée par notre sol, il n'est plus difficile de garder une pleine confiance en l'avenir du costume autochtone. L'action que peut exercer la Capitale n'aura qu'une faible prise sur les particularités ethniques du Provençal. Paris pourra nous fournir ses étoffes, nous expédier des ballots de vêtements confectionnés ; mais dans les mille détails de la toilette, il reparaîtra toujours quelque chose du caractère local. Ce sera la coiffure, un fichu drapé « à l'Arlésienne » ; ou encore la façon de soulever la jupe ou de s'envelopper dans un manteau !...
Connu et admiré dans le monde entier, grâce à nos poètes, à nos artistes, grâce surtout à Mistral, et grâce aussi à l'opéra de Gounod, le costume arlésien est un des plus beaux fleurons de la couronne provençale. Pourquoi nous priverions-nous de cette parure ?
Nous lisons dans le rapport écrit par l'intendant Le Bref, en 1698, sur l'Etat de la Provence: Les « Provençaux aiment fort les ajustements et les beaux habits,
mais ce qu'il y a de singulier dans le pays est l'élégance naturelle et le bon sens ordinaire du paysan... » Nous espérons que nos charmantes Arlatenco ne laisseront pas perdre cette glorieuse réputation et qu'elles écouteront les conseils de Mistral : « I.a coiffe étroite, Mireille la porta ; sa main adroite en connaissait les secrets. Si vous voulez triompher, jeunes filles, conservez-la, et votre pur ruban de velours, ô reines, gardez-le ! »