F. MISTRAL
En remettant ce diplôme aux jeunes filles. Mistral leur donna en même temps une broche en vieil argent ornée d'un buste d' Arlésienne.
L'essai des Festo Vievginenco de 1903 avait pleinement réussi ; c'était le début d'un magnifique poème vivant.
Frédéric Mistral a la Festo Vierginenco de 1904.
L'œuvre devait être continuée, et MM. Bourrilly, Maître Éissette, H. Dauphin, Marins Jouveau, sous le haut patronage de Mistral assumèrent la tâche difficile d'organiser la Fête Virginale de 1904.
Voulant lui donner un incomparable éclat et faire glorifier le costume provençal par le peuple entier de Provence, ils choisirent pour cadre à la solennité les ruines imposantes du Théâtre Antique, l'endroit même où fut trouvée la Vénus d'Arles.
Le lieu évoquait de magiques souvenirs. Déjà, en septembre 1877, ces gradins, aux trois quarts détruits, avaient été les témoins d'une scène grandiose qui marquera une date importante dans l'histoire de la littérature provençale. A l'occasion de la venue des Cigaliers, on fit à Arles de superbes fêtes. Après la retraite aux flambeaux, le maire donna l'ordre d'ouvrir à la foule les portes du Théâtre Antique. « On va chanter la beauté de vos filles et de vos femmes », dit-il. Et la foule suivit. En un clin d'œil un monde fou occupa l'amphithéâtre. La lune brillait de tout son éclat, faisant ressortir la blancheur un peu grise de la pierre usée par le temps. Alors, du haut d'un bloc de marbre, au pied des colonnes, Félix Gras chanta son fameux poème du Roi Pierre, accompagné, au refrain, par tous les félibres. « Chanteurs et poètes se succèdent sur ces débris de la scène, derrière lesquels un groupe de Cigaliers et de Félibres représente le chœur antique et produit un effet saisissant, dit Emile Perrin, dans le Moniteur universel, quand le refrain du Roi d'Aragon monte comme une plainte lointaine en doux gémissements ». Mais le triomphe de ce spectacle improvisé fut pour Théodore Aubanel.
Pressé unanimement de faire entendre à ce peuple frémissant la grande parole d'à propos, le poëte à jamais admirable de la Ville des Belles, Aubanel, « fit resplendir aux yeux émerveillés et pleurants » de la nmltitude entassée sur les gradins, sa divine Vénus d'Arles. Il ne s'est guère vu en ce siècle, continuait, dans le journal lou Provençaii, M. le Comte de Villeneuve-Esclapon, une scène comme celle-là ; une ivresse montant dans toutes les têtes ; enfin, l'émotion immense soulevant toutes les poitrines, une acclamation formidable du peuple transporté couvrit, après le dernier vers, la voix du poëte ».
C'est dans cet endroit béni des déesses d'autrefois, qu'on décida de placer la Fête Virginale de 1904. Ce fut un triomphe. La population de la ville d'Arles se trouva doublée, tant les visiteurs étaient accourus en masse à l'appel de Mistral. Les organisateurs furent débordés par cette foule enthousiaste, accourue de toute la Provence, pour acclamer le costume du pays et la beauté des jeunes Provençales. Ce fut, pendant une inoubliable journée, le plus artistique des spectacles. Trois cent soixante-dix chato prenaient ce jour-là pour la première fois, le costume provençal et venaient promettre de ne plus l'abandonner. Dans ce groupe d'élite, il y avait trente-deux jeunes filles de Maillane, quatre de Barbentane, quatre des Baux, cinq de Boulbon, douze de Châteaurenard, quinze d'Eyguières, treize de Fontvieille, onze de Fourques, dix-sept de Graveson, treize d'Istres, onze de Jonquières, huit de Maussane, neuf de Mollégès, quatorze de Mouriès, huit de Noves, neuf de Paradou, dix de Saint-Andéol, onze des Saintes-Mariés, trente-quatre de Saint-Rém.y, quatre de Tara.scon,
vingt-six d'Arles, quatorze du Mas-Thibert, quinze du Pont-de-Crau, dix-neuf de Raphèle, sept de Saint- Martin-de-Crau et de Camargue. La plupart étaient accompagnées de leur famille, ce qui permettait le plus curieux assemblage de costumes, le voile noir des veuves voisinant avec les châles clairs des Maillannaises. Les Chato de Camargue étaient venus à cheval, suivant l'usage du pays. On applaudit les Gardian, qui, galamment les menaient en groupe sous la direction de M. Ivan Pranishnikoff, le peintre à la barbe de patriarche, si aimé de toute la population provençale.
Le défilé commence justement à une heure. Les chato viennent se grouper autour de la scène ; le ténor Jaume chante un poème à l'éloge de V Arlatenco, puis retentit un air de Mireille :
« Anges du Paradis, couvrez-la de votre aile.... »
Enfin, Mistral se lève ; et s'avançant, radieux, vers les jeunes filles, leur adresse ce discours, coupé d'acclamations :
« Midamisello,
« Sian eici dïns un rode qu'es encavo sacra e tout relent de remembranço. Eici, l'a quasi dous milo an, i pèd de Vestatuo de la Vénus Arlatenco, pèr la bouco di pouèto, d'Eschille, de Soufouclo, d'Euripido, s'es rendu à la Beuta, un oumage soulenne, un culte naciounau.
Lou Tiatre Antique, emé si mabre e sa richesso espetaclouso, uuei rebalo lou sou. N'en reston drecho qu'aqueli dos coulouno, aqueli dos besouno, qu'ateston au soulèu l'ilusiracioun passado et la magnificènci de vosto vilo, ô Arlaten, e la
'Dïvesso vostro es vueï acantoimado e eisilado alin, dins lou palais dou Louvre,
Mai la bèuta di chato, de nosii chato, ô Arlaten, se capito inmourtalo. E vieu, après tant d'an e de revoulunado, lou sang de la Prouvènço, toujours regisclo pur e ravoi e alègre. E de même que vesèn, sus li viei barri en rouino, espeli au printèm, touto meno de flour, de garante, de roumarin et de roso feroujo, de même chasco annado, dins noste terrado vesèn uno espelido de fresco e belli chato que dou pais soun Vournamen e soun l'amour e soun la joio !
« Car es vous autri, ô chato, que sias l'ourguei de nosto raço, es vous autri, ô Prouvençalo, que sias, se pou bèn dire, nosto Prouvènço en flour !... ^^-i
« Grâci au diademo qvie vous cencho lou front, e graci au coustume que pourtas fier amen, patriouticamen, cousfume qu'au] ourd'uei es lou plus élégant de touti, sias g a glori d'un pople, sias lou signe de la Prouvènço luminouso.
« E quand passas en quauco part, tout aco dis : Que soun poulido !
« Dounc, à vous autri, ô chato que mantenès lou gaubi et lou renoum di fiho d'Arle, à vous autri que sias digno, à vous autri que sias noblo, à vous autri que, souleto, sias demourado, independènto dis esclavagi de l'enforo, li felicitatioun de tout un nwunde que vous bèlo emé lou gramaci d'aqueù felibre maianen que i'avès, dins si cant, escampa de longo toco, escampa senso lou saupre, lou rebat e l'amour de voste galant biais !... »
Après cet admirable discours, commence la marche du cortège qui s'effectue lentement, à travers une foule bruyante, agitée, toute frémissante d'enthousiasme.
Les trois cent soixante -dix jeunes filles viennent
sl| .A UKCAUPU EN Ast.£ t-OU ftsiu E I.OU jowito Df
par groupes, recevoir des mains de Mistral, la petite broche et le diplôme commémoratif dont nous avons parlé.
Le diplôme comprend à sa partie supérieure un encadretnent de branches d'olivier en jaune pâle. Dans le bas, et au milieu, une vue nocturne du Théâtre Antique, où se détachent deux colonnes, sous un ciel constellé. Comme inscription
Aquest image es la lieuréio Ouferto i sorre de Mirèio, Que se fan glori de pour ta, La couifo d'Arle eme fierta.
Durant tout le défilé, les Maianenco chantent la cantate composée par Mistral pour cette fête. Venues si nombreuses et si élégamment habillées à cette fête provençale, elles ont bien mérité l'honneur de servir d'interprètes à leur grand compatriote. Donc, avec la douceur et le recueillement d'un cantique, les strophes s'égrènent dans le ciel bleu ; c'est le chant de gloire de nos jeunes filles, ce sont les htanies de la beauté provençale :
Canten la glôri
E Vounour dovi pais
E sa helôy i
Que touti rejouis
Li Chato de quinge an
Es lou fio de Sant Jan
Que briho siis Vautour
E fai lume à l'eniour.
« Chantons la gloire — et l'honneur du pays — et sa parure — qui de tous fait la joie : — les filles de quinze ans,
— c'est le feu de saint Jean — qui brille sur les cimes — et éclaire alentour.
« O souveraines — d'un peuple renaissant, — vous êtes les prêtresses — de la Fête de Dieu : — Chapelle en fichus blancs — et cheveux galamment troussés — sont les royaux symboles — de votre belle allure.
« Celles de la Roquette tiennent en main la fleur : — ce sont les héritières — - de l'empire romain. — Trinquetaille, quand il veut, — lâche aussi sa volée, — sa volée de perdreaux — et d'anguilles superbes.
« Celles de l'Auture — sont filles de Pallas — et premières entre toutes — elles ornèrent Arelas. — Mais Arles, grande source — qui abreuve l'environ, en dehors du fossé
— répand son influence.
« Tarasconaises — ■ sont dames de château ; — Barbentanaises portent le corbillon — Beaucaire est fashionable
— et sur le front charmant de ses filles nubiles — rit un tour de dentelles.
« Filles d'Eyrargues — et de Château-Renard, — ce sont des fraises — écloses devant la haie, — de Noves à MoUègès — elles sont bien gentilles, — Cabanes et Saint- Andéol sont les moyeux de l'œuf.
« Boulbon, Saint-Pierre, — Verquières et Rognonas, — sitôt se voir — un peu le bout du nez, — - avec le ruban d'Arles, — ou la cravate à cornes — aiment de s'attifer — pour aller vite au bal.
(( A Eygalières, — ■ elles bouffent leurs boucles ; — et joviales — - sont celles de Lançon — d'Orgon à Saint-Rémy
— régnante est la coutume — de ce joli ruban — qui pend d'une main ouverte.
« Les filles d'Istres, — de Grans, de Miramas — fouillent
le cailloutis de la Crau, — dansant sous le mistral, — procrées de vers Salon — ^ nombre de Provençales.
« Mourriès, Maussane, — les Baux, le Paradou et Pélissane — les versent au soleil. — • D'un rayon de Magali — est embelli Fontvielle ; Aureille a ses miroirs, — - Eyguières a ses tendrons,
« Aurons, Saint-Mitre, — Fos, Cornillon, Cafan, à fleur de sein — se font les « petits plis « — Camargue et Valcarès, — l'Alpille et ses coteaux au noble palmarès, — peuvent porter les doigts.
Depuis Jarnèque, Saint-Étienne et Lansac, — - jusqu'au Vernègue — elles savent s'attifer. — Devant cette jeunesse — le grand Saint-Symphorien, — pis encore que ses fils, — perd tout à fait la tête.
« Chaque village — a ses « belles de Mai » — qui, aussitôt pubères, se parent à l'envi ; — Sénas et Lamanon — en ont pris renommée ; — Alleins et Malemort — en gardent souvenance.
« Chaque dimanche, — au premier carillon, un coup de peigne — relève leur chignon ; et délicieux bouquet, — de coiffures charmantes, — cheveux blonds, châtains, bruns, — enbaument la lumière,
« Des mas d'Argense — à Combs et Dprnazan, — c'est une vraie revue — de princesses du sang, — et tape, tambourin, — Valabrègue et Monsfrin, — Meyne, Aramon, Fournès, — Sarnahac, tout cela en est.
(( Jonquières et Fourques, — et Bellegarde aussi, — à notre cruche, — font leur toilette, on sait, — Il n'y a qu'à les héler — - et ne pas oublier — les Saintes-Mariés là-bas — qui viendront à cheval.
« Gravesonaises, — fillettes de l'élite, et Maillanaises, — avec l'étoile au front, courez à l'appel joyeux — com-
240 Lk costume en PROVENCE
pléter la fine troupe — qui va représenter la beauté arlésienne.
« La coiffe stricte, — Mireille la porta ; sa main adroite — en connaissait le style. — Voulez-vous triompher ? — jeunes filles, conservez-la — et votre pur « velours » ô reines, gardez-le. »
Tandis que les jeunes filles montent sur l'estrade, leurs parents, leurs amies, et sans doute, leurs galants, les saluent de cris joyeux. On remarque les détails de leur toilette, comment elles portent leur coiffure, le ruban, la chapelle ou le châle. Quelques-unes ont de magnifiques bijoux qui leur viennent de leurs arrière- grand' mères ; toutes ont sorti de leur armoire à linge leurs vêtements les plus élégants et les plus précieux.
Mistral, entouré de l' état-major félibréen, assiste avec -une grande émotion à cette revue des grâces arlésiennes. Il sourit, serre des mains, accueille avec une exquise bonté les remerciements des chatoiino. Deux Arlésiennes s' approchent de lui avec des gerbes de saladelles ; elles lui disent, en hommage poétique, un très joli sonnet de Marins J ou veau. Cette poésie est intitulée : Mirèio à Frederi Mistral :
« Je viens chercher à mon tour l'agréable livrée que ta main enchanteresse ofïre à notre épanouissement, à nos beaux seize ans, à la galante prise d'habit qui nous fait reines et qui fait d'Arles un empyrée.
« Tout geste est beau qui mît d'une idée élevée. Le tien est magistral qui nous fait vraiment communier dans la race ainsi qu'un sacrement. Grand-prêtre, signe-toi, je suis la brune Mireille !...
« Je suis l'âme du pays qui chante dans ton cœur ; la jeune fille qui renaît plus vivante après la mort, parce que ton génie a sacré sa mémoire.
« Et je viens pour t'ofïrir la saladelle en fleur, moi qui ai l'éternité toujours jeune d'amour, à toi qui a la jeunesse éternelle de la gloire. »
Tandis que les jeunes filles des Saintes-Mariés évoluent à cheval autour de l'estrade d'honneur, le peintre Ivan Pranishnikoff, qui marche en tête, descend de sa monture et vient galamment saluer M"^^' Mistral ; il lui remet un bouquet de roses entouré d'un large ruban, qu'il avait lui-même enrichi d'une admirable miniature.
Tous les détails de cette fête virginale furent charmants, tous, même les petits incidents qui éclatèrent çà et là. Les dévoués organisateurs furent débordés par la foule ; gradins du théâtre, fûts des colonnes, estrade réservée, maisons voisines ; toutes les places d'où l'on pouvait voir ce merveilleux spectacle furent envahies, sans que rien ne pût s'opposer à cette immense, à cette irrésistible curiosité. Parmi les milliers de spectateurs, qui se pressaient autour de Mistral en une masse com- ^ pacte et vibrante, on regrettait que les commissaires de la fête n'eussent pas choisi un heu plus grandiose encore. C'est aux Arènes qu'on aurait voulu entendre acclamer les jeunes Provençales. La proposition avait été faite ; mais Mistral choisit le Théâtre Antique comme cadre plus délicat pour cette fête parthénienne ; il lui semblait que les chato d'Arles devaient venir chercher là quelque chose, comme la bénédiction de cette Déesse, qui, jadis, y était adorée. Et peut-être aussi lui aurait-il déplu de
mener cet idéal cortège dans le même endroit où défilaient toréadors et picadors. Quoi qu'il en soit, l'enthousiasme fut vraiment méridional. Le soleil ne manqua pas à la fête, se rappelant sans doute la devise de Mistral. Une sereine fierté rayonnait sur les visages : les chato avaient senti ce jour-là leur noblesse, et s'étaient promis de la conserver jalousement.