‹ Le costume historique (volume 2)Chapitre 4 sur 87 · XX11I · texte numérisé non relu

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gyptien, le Grec, le Romain, le Chinois, l'Indou, etc., et les anciens l'entendaient ainsi, en usant des ressources de leurs langues pour ne faire qu'un de l'homme et de son costume, en le désignant par quelque pièce caractéristique de son accoutrement. Sans remonter plus haut que les Latins, il était d'usage chez eux, lorsqu'on ne nommait pas simplement l'Égyptien, le Grec, le Perse, le Scythe, le Germain, de parler de chacun d'eux en termes dérivant du costume seul ; tantôt d'une manière générale, et tantôt d'une façon assez précise pour que les classifications mêmes de la société romaine et jusqu'au caractère des individus, fussent indiqués avec clarté pour tous les gens de la langue.

Le liniger était l'Egyptien, particulièrement le prêtre, vêtu de lin.

LepaUmtus,\e chlamydatus, le crepidatus, était le Grec, portant le pallium, la chlamyde et les crépides ; et, non moins expressément, aux temps de l'empire, ce fut le phœcasiatus, qui porte le soulier, les phœcasia.

Le pellùus était l'homme du Nord, en même temps qu'il était le Grec des temps héroïques et le Romain des temps primitifs, vêtus de fourrures et de peaux. On donnait encore le nom de galeritus aux premiers habitants du Latium, qui portaient un bonnet de fourrure.

Bracatus ou braccatus, celui qui porte des culottes ou des pantalons, était une épithète caractérisant surtout les peuples de l'Asie et, du Nord, les Sarmates, les Scythes, les Mèdes, et encore les Gaulois de la Narbonnaise, portant le haut-de-chausses , le caleçon ou la braie.

Le mitratus était l'habitant de la Perse, de l'Arabie, portant les mitres d'Asie, y compris celle des Phrygiens et des Amazones.

Le comatus ou le chevelu , était le Germain portant les cheveux longs et épais; et particulièrement l'habitant de la Gaule transalpine, la Gallia comata.

Le togatus, le citoyen romain caractérisé par le port du manteau national, trouvait son contraire, c'est-à-dire le non-citoyen, et quoique tous portassent des tuniques, dans le tunicatus, qui n'avait pas le droit de prendre la toge. Et il en était de même entre le paludatus, l'officier supérieur portant le grand manteau militaire, le paludamentum , et le sagatus, ou caligatus, le simple soldat, endossant la courte casaque, la saie ou sayon, et chaussant les caligœ*

Le pileatus, qui porte le pileus, est le marin, le pêcheur, l'artisan; et. plus généralement, l'homme, par opposition aux femmes coiffées du bonnet.

Le petasatus, coiffé du pétase à grands bords, est l'homme des champs; et le peronatus, avec les péronés, les guêtres, est le laboureur, le pâtre, etc.

Le subligatus, portant le subligar, caleçon, ou le maillot, subligaculum, est le jongleur, le gymnaste.

Le sica, couteau ou poignard, donne son nom à l'homme qui en est armé ; c'est le sicarius, un bandit.

Le tonsus, l'homme à la tête rasée, est le rustre, l'esclave ; et, plus expressément encore, le stigmatias on stigmosus est l'esclave marqué Ni' un sbigma imprimé au fer chaud.

Le soleatus, qui porte des pantoufles, des solece, est un efféminé, un homme à mépriser, comme l'est encore Yindusiatus, empruntant aux Egyptiens, aux Perses, aux Thraces, Yindusiwm ou indutus, la blouse ou le peignoir à l'usage des femmes chez le Romain.

En fait, et quoique la langue française n'ait point la ressource de la concision par l'agglutination, il en est de même pour nous; l'image de l'homme est inséparable de la physionomie qui lui est donnée par son accoutrement. L'être et son costume sont si étroitement liés l'un à l'autre que, aux yeux du peintre et de l'historien, ils ne font réellement qu'un, et que c'est surtout au costume qu'il convient d'attribuer le résultat de la diversité des physionomies, modifiées par mille et mille circonstances aux conséquences desquelles, la plupart du temps, l'individu n'a pas la liberté de se soustraire. L'homme social est un être particulièrement subjectif, et il ne saurait échapper aux influences du milieu où il vit. La façon qui lui demeure aux yeux de la postérité s'est trouvée lui être imposée ; elle est ce qu'elle est, et l'homme ne représenterait rien si son accoutrement était en dehors des choses de son temps. La robe arménienne adoptée un instant par Jean-Jacques ne saurait entrer dans l'histoire du costume de l'Europe du dix-huitième siècle.

Cette subjection de l'individu social à des collectivités dominantes a produit d'étranges contrastes dans la filiation du costume européen depuis le

moyen âge ; c'est naturellement en observant le costume des gens des deux sexes faisant partie des élégants, c'est-à-dire les rois ou les esclaves de la mode, que l'on juge le mieux des évolutions successives, qui ne se sont nullement accomplies, dans la majeure partie des cas, en raison de certaines lois constantes se basant sur la commodité des choses, par exemple sur l'amélioration de la coupe des vêtements, ou autres motifs de cette sorte. Dans le domaine de la mode, le caprice est rapide, et le progrès y est d'autant plus lent que, parfois, le caprice est rétrograde. Il n'est donc point de règle sûre y pour conduire l'induction, et il n'existe pas de boussole pour guider sur les surfaces de cette nature, en remontant ou en descendant le cours du temps. Tantôt il semble qu'une certaine sagesse mène les choses, puis et peut-être plus souvent encore, le gouvernail est aux mains de la franche folie, portant, la plupart du temps, le masque de l'anonyme ; de façon que nul ne sait vraiment qui crée le courant auquel chacun obéit, l'homme social n'ayant pas le choix, et le ce il faut faire comme les autres » étant la devise indiscutable, par excellence. Molière conseille aux gens de se laisser habiller par leur tailleur; mais d'où viennent au tailleur les nouvelletés par lesquelles il trouble sans cesse la possession de l'héritage des choses qui si souvent ont pu paraître définitives, et qui ne le demeurent jamais ; et combien de fois est-ce le faquin qui décide de l'habit qui sera porté par l'honnête homme? ^ Quant à la singularité offerte par le spectacle des transformations successives dans une même filiation, il suffira ici de quelques rapprochements pour la faire ressortir, en restant dans le domaine des élégances françaises.

Aux quatorzième et quinzième siècles les dames portent la cotte-hardie, une robe traînante, étroitement lacée par derrière, moulant les seins et faisant valoir les hanches; les manches ajustées ont de longues pentes s'étalaut sur le sol; cette robe, sans linge apparent, marche avec Yescoffion, le couvrechef en bourrelet. Pendant plus d'un siècle les plus furieux emportements des prédicateurs ne prévalent pas contre cet accoutrement, qui ne fît en quelque sorte que s'aggraver, lorsque la robe fut lacée par devant, en laissant transparaître par une ouverture prolongée à peine voilée une partie des seins et du buste, que l'œil considérait par ce que l'on appelait la fenêtre d'enfer. A peu près cent ans après, on se trouve en face de dames affublées

de la cage du vertugadin en tambour, surmonté par l'armature du corset busqué ; les manches sont ballonnées par des gigots ; on porte un caleçon emprunté aux hommes, et la fraise godronnée ou la collerette en éventail Au dix-septième siècle, la vertugade perd son caractère, se trouve réduite au rôle d'un polisson, devient la criarde, et tout à coup, apparaissent les énormes cerceaux des paniers à coudes et en gondoles, des pseudo-bergerades du dix-huitième siècle , pour aboutir aux légèretés de la robe en chemise du temps de Marie- Antoinette, et à la transparence des tuniques portées sans chemise à l'époque de la grécomanie.

Les physionomies sont encore plus diversifiées qu'on ne l'imagine par ces transformations, et, ainsi que le remarque Viollet-le-Duc, les exigences de la mode ont occasionné de tels martyres que, pour y satisfaire, il semble que la configuration du corps humain s'en soit trouvée modifiée par moments, et ce qui paraît surtout difficile, celle du visage même. Ainsi, au temps des hennins, il seyait que le front découvert fût plein et en avancée; or, toutes les femmes eurent ce front saillant, ainsi qu'en témoignent les portraits sculptés et peints à l'époque. Lorsque vint la mode des ferronnières, tous ces fronts ne se retrouvent plus sous la division en bandeaux plats des cheveux, et, en somme, ils n'ont jamais reparu ; car le front découvert des femmes, mis en valeur par les Léonard du dix-huitième siècle élevant de la chevelure le galant édifice, et rejetant en arrière le grand tapet, n'était point ce front réellement saillant que les élégantes du quatorzième siècle avaient su se procurer, le diable seul, aurait dit un sermonneur, devait savoir par quel moyen; car le fait reste encore autrement incompréhensible que ne le fut Y espoùrinement des dômes , au temps des éclisses meurtrissant leur pauvre charnure, comme l'appelle Brantôme.

Et à propos du sexe fort c'est la même mobilité, ce sont les mêmes changements de costumes et de physionomies. Qui donc imaginerait que le petit maître portant l'habit à la française avec le long justaucorps, la culotte, la perruque poudrée et en queue, le chapeau-lampion et les souliers à boucle de l'époque de Louis XV, fut le descendant de celui qui avait porté le gigot des mahoîtres, le corset-sangle laissant à découvert tout le haut-de-chausses , les longs souliers à la poulaine, le chaperon et les chapels des temps de Charles V à Charles VII; et, sans s'arrêter aux variétés des époques intermédiaires, les

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capes du seizième siècle aboutissant au frisque et troussé mantelin de Henri III, le pourpoint avec le panseron et les mancherons, les cheveux en raquette, le toquet à l'espagnole, la fraise à la confusion, les grégues avec le bas d'attache ; sans compter la botte mignonne des cavaliers de salon du temps de Louis XIII, ni le pourpoint de la jeunesse de Louis XIV, devenu une brassière.

Et la mine des gens, se fardant au blanc de céruse pour faire ressortir la pâleur du visage, considérée sous Henri III comme un agrément, le noir du costume secondant l'effet. Puis cette pâleur remplacée par les daines de la seconde partie du règne de Louis XIV usant du vermillon, un rouge d'Espagne flamboyant, qui faisait paraître jaune tout ce qui l'environnait, les fardements étant, en outre, criblés de mouches.

Tantôt les courants littéraires ont un effet inmédiat, comme celui qui produisit les précieuses et leur superbe. Tantôt, et tout au contraire, le costume n'est qu'une répercussion éloignée de choses littéraires dont le succès ne s'était cependant point fait attendre, ainsi qu'en témoigne Montesquieu en parlant de celui qu'il appelle l'abeille de la France ce un honnête homme (M. Rollin) a, par ses ouvrages d'histoire, enchanté le public ». Eh bien! cet enchantement n'a son effet sur le costume qu'à l'époque de la révolution, ou éclate la grécomanie , et il ne fallut rien moins qu'un renouveau d'école d'art et de graves événements publies pour qu'on osât la mettre au jour. Les roués du dix-huitième siècle n'avaient pu que la rêver.

Quel champ d'études nécessiterait la connaissance des causes et des effets dans ce domaine des frivolités, dont l'historien est cependant obligé de tenir un certain compte qui ne laisse pas d'être sérieux ! La physionomie des accoutrements n'est point, d'ailleurs, toute de caprice. Les changements successifs des costumes de guerre sont intimement liés aux choses de l'armement, et c'est en raison d'une logique étroite que l'on voit d'abord s'accomplir les progrès de l'armement défensif pendant toute une longue période, au bout de laquelle on rencontre la dernière expression de l'armure complète, dite chevaleresque, formant à l'homme d'armes une carapace d'acier dont le guerrier est entièrement enveloppé. Puis, par une conversion non moins logique, résultant du perfectionnement progressif des armes à feu, de la balle du mousquet et du pistolet perforant l'acier des cuirasses, on renforce

les pièces principales en abandonnant successivement les autres, jusqu'à ce qu'enfin, généralement, tout le vieux système soit délaissé.

Dans nos sociétés compliquées et avec leurs nombreuses vicissitudes, il y a lieu d'hésiter parfois lorsqu'il s'agit d'affirmer à quel courant il convient d'attribuer l'impulsion de la mode. Est-ce toujours d'une élite qu'elle dépend? n'est-ce jamais une écume qui l'impose? Plus notre politesse s'est perfectionnée, et plus la mode a dépendu chez nous d'une élite. En d'autres cas, antérieurs à la vraie politesse, on hésite à considérer comme telle nombre de ceux qui , par l'exemple de leurs caprices et de leur luxe, ont décidé du goût de leur époque. Les Isabeau de Bavière, les Catherine de Médicis et les reine Margot composent-elles une élite? ou faut-il les confondre avec les duchesse d'Etampes, les Diane de Poitiers, les Gabrielle d'Estrées, les Montespan, les Pompadour, etc.? Nous n'avons rien à décider sur ce sujet, notre tâche n'étant nullement celle du moraliste, et ne voulons retenir des points de vue de celui-ci qu'une seule observation de fait, c'est que, en définitive, ce n'est point sur l'extérieur des gens, et quelque osés que puissent paraître certains accoutrements, qu'il convient d'apprécier la moralité de telle ou telle société.

Les femmes nobles qui accompagnèrent les guerriers des premières croisades en revinrent éprises du goût oriental ; elles rapportèrent chez nous l'usage des ouvrages sarrasinois, entr'autres celui des étoffes légères, élastiques, en petits plis, de ces crêpes de soie que l'on voit dans la statuaire de nos vieilles cathédrales, moulant les formes du torse qu'elles dessinent dans toute sa pureté, jusqu'à l'arrêt de la ceinture lâche à bouts flottants suivant les contours du bassin , la robe se prolongeant par les plis de la gipe ou gîpon. La hardiesse de ces dames, exhibant en public des vêtements inspirés de certains costumes portés dans l'intérieur des harems, peut-elle faire supposer que les daines et damoiselles de haut lignage revenaient chez nous avec un caractère plus ou moins approchant de celui de la femme asiatique, traitée comme une esclave? Ce serait commettre une erreur complète, et loin de répondre à une époque d'avilissement de la femme européenne, ce mouvement de la coquetterie féminine répond à la naissance de la galanterie chevaleresque, c'est-à-dire à une transformation saisissante du rôle de

la femme chez nous. C'est plus qu'un prélude, c'est son véritable anoblissement qui date de ce temps-là. Avant, et telle qu'on la voit par les plus vieilles chansons de gestes, la femme est en butte à de brutales colères ; les anciens preux l'injurient grossièrement, la soufflètent, la saisissent par les cheveux, la bâtonnent et la menacent de l'épée. Tout à coup, les rapports se trouvent tellement changés entre les deux sexes, que la femme devient, en quelque sorte, l'objet d'une adoration perpétuelle pleine du plus profond respect. Le guerrier tremble devant elle; il se soumet pour lui plaire aux plus dures épreuves ; il expose sa vie en aspirant pour prix de son dévouement absolu à l'obtention d'une parole aimable, d'un sourire, d'un bout de ruban que la dame aura porté. Des compositions littéraires d'un goût tout nouveau préconisent ce genre de servitude, en répandant les leçons d'un sentimentalisme plein de subtilités. Et cette importance acquise par les femmes dans le manoir seigneurial, dit Quicherat, s'étendit à celles des autres classes de la société. L'épouse, quittant le rôle de pupille ou de domestique, fut réputée l'égale et l'associée du mari. L'aspect extérieur que donne le costume ne saurait donc servir de base pour juger de la moralité des gens ; et nous n'avons point de révélations sur les mœurs des dames moulées par la cotte-hardie qui équivalent à celles de Brantôme sur les lionnestes dames pudiquement habillées par la robe au collet en carcan, que l'on portait dans l'entourage de Catherine de Médicis.

L'anecdote racontée par Paul Louis au sujet de la grande dame de l'entourage de Louis XIV qui vint au sermon en habit de chasse, un habit clos, et que le prédicateur en chaire rappela au respect de la maison de Dieu en l'envoyant s habiller (ce que la dame fit en revenant décolletée et la poitrine en vue, selon le ton de la toilette de cour), donne des exigences de ce qu'on .appelle le monde une idée très précise; et malgré l'intention du railleur (qui rapporte cette anecdote, on peut voir dans cette leçon un rappel légitime à des convenances respectables, c'est-à-dire ayant été respectables en leur temps, toutes singulières que puissent nous paraître aujourd'hui de pareilles toilettes à l'église. Pour le bal paré, ainsi que pour les assemblées de grande cérémonie, nos dames s'habillent encore ainsi en se «déshabillant, comme on l'a dit souvent; mais quiconque a vu de près la

vraie et noble femme du inonde obéissant à cette obligation a pu se convaincre que plus l'épaule est nue, moins, en quelque sorte, elle est exposée à un danger qui reste imaginaire ; l'invisible mur d'airain qui la protège n'est point de ceux que l'on franchit. Les convenances exigent, et rien de plus despotique que les exigences des convenances, que l'œil qui voit ne s'arrête point sur ce qu'on lui montre, et que même il n'ait point l'air de voir.

Il ne faut donc point chercher à faire dire au costume plus qu'il ne signifie, en réalité. La mode changeante n'est d'ailleurs point l'indice le plus sûr sur lequel on puisse juger du caractère des sociétés. Ses caprices et ses libertés ont été véritablement beaucoup moins contagieux qu'on le suppose, à en juger par la ténacité de ce qu'on appelle les costumes nationaux, perpétuant des traditions locales, dont les évolutions lentes indiquent tout autre chose que la mobilité du caractère des masses; et enfin, nous avons eu souvent à en faire la remarque, contrairement à tous nos préjugés sur ce chapitre, la coquetterie des femmes se montre généralement, c'est-à-dire dans les classes populaires, beaucoup moins éprise des nouveautés que ne l'est la coquetterie des hommes, dont la braverie prend un caractère significatif en se rattachant à l'importance de l'homme dans la famille agricole, particulièrement. (Voir à ce propos notre Essai sur la philosophie du costume inséré dans la notice de la pl. 413, traitant des mœurs norvégiennes, suédoises.) Mais abandonnons ce champ, en nous souvenant de la parole de La Bruyère : « Il est bon d'être philosophe, il n'est guère utile de passer pour tel. »

Nous nous arrêterons quelque peu sur les costumes populaires , dits nationaux, le sujet étant de nature à redresser certaines données sur le fond du caractère des populations, entre autres sur la soi-disant mobilité du Gaulois ; opinion si généralement acceptée, et depuis un si long temps, qu'on nous l'a inculquée à nous-mêmes. Notre argumentation sur ce sujet est directement tirée du costume.

La reconnaissance que nous avons dû faire de quelques-unes des choses du passé des Ibériens et des Gaulois, retrouvées en partie parmi les usages modernes en Espagne et en France, expliquera en même temps le nombre de planches, en un ordre exceptionnel, qui sont consacrées dans la

quatrième partie de notre recueil aux. costumes régionaux des deux pays. Leur ensemble offre l'une des plus heureuses diversités dans l'unité qui subsistent encore en Europe. Ce que nous avons à consigner à ce propos n'est qu'une glane légère, ces questions étant relativement jeunes ; mais elles se renforcent tous les jours par l'attention des studieux qui s'y intéressent, en recherchant sur place à quelle origine il convient de faire remonter les coutumes locales. Lorsqu'il s'agit du costume la question s'élargit, et avec lui les traditions héréditaires deviennent souvent des choses nationales, qui, par quelque raison accidentelle, se sont trouvées localisées. Il se forme actuellement des bribes du passé un petit trésor dont les pièces sont encore éparses, mais qui deviendront tout à fait précieuses dans le concert des confrontations, lorsque tous les éléments seront réunis. Pour le moment, et afin de ne point paraître composer un de ces tableaux de fantaisie disposés pour seconder une argumentation préconçue, nous emprunterons ce qui concerne le costume des Gaulois et des Ibériens à Ch. Louandre, l'éminent érudit qui a fourni l'historique des Arts somptuaires de Ferdinand Séré, en aboutissant à des conclusions sur cette première partie de son travail très différentes de celles auxquelles, et sur son propre témoignage, on est amené aujourd'hui. Le grand sens, ou si l'on veut, le véritable sens des choses est un produit du temps, et la lumière ne jaillit, en quelque sorte, qu'à un certain degré de la maturité des questions. L'introduction générale des Arts somptuaires a été publiée en 1857 et depuis ces trente années on a fait de singuliers progrès sur la saine appréciation de plus d'une chose historique, et en particulier sur ce qui se rattache aux costumes d'un caractère national ; mais laissons parler le savant archéologue.

Louandre reconnaît d'abord que tout ce qui se rattache aux temps primitifs de la Gaule est couvert d'une, obscurité d'autant plus profonde que tout le passé s'est trouvé tout à fait dénaturé chez les Gaulois par le fait de la conquête romaine, et qu'il faut, au sujet de l'histoire du costume national à son origine, et lorsqu'on veut être exact, laisser bien des questions sans réponse, sous peine de ne rencontrer que des hypothèses ou des mensonges. Il parvient, néanmoins, à reconstituer assez de choses pour en faire un tableau intéressant et instructif. Voici ce que, d'après son travail, les auteurs grecs et

latins distinguaient comme étant gaulois chez ceux que le courant de la civilisation conquérante devait amener à user de la toge et du costume romain, et dans les colonies grecques de la région du Midi, du costume hellénique.

Au moment où la civilisation commence à naître dans les Gaules et où l'histoire commence à parler, on distingue deux grandes familles, hjamille ibérienne et la famille gauloise; la première comprenant les Aquitains et les Liguriens; l'autre les Galls ou Celtes et les Kymris. Ces deux familles étaient séparées par des inimitiés profondes ; leur aspect et leurs costumes n'étaient pas les mêmes.

Les Ibères ou Aquitains, de souche espagnole, étaient couverts d'un vêtement court fabriqué de laine grossière et à long poil, et portaient des bottes tissues de cheveux. Sombres sous ce costume sévère, ils étaient remarquables par une grande propreté, qui se retrouve encore aujourd'hui parmi les femmes sur les bords du Gave et de l'Adour. Ces femmes, dont le type était différent de celui des femmes gauloises, avaient les cheveux d'un noir luisant, les yeux noirs, et déjà du temps de Strabon elles portaient autour de la tête un voile noir comme leurs cheveux et leurs yeux. J. J Ampère y reconnaît l'origine de la mantille, en ajoutant avec raison : (( Les traditions de la coquetterie sont plus durables qu'on ne le croirait. » (Histoire littéraire de la France avant le douzième siècle.)

Les Celtes et les Kymris, les deux grandes nations gauloises, occupant le territoire depuis Lyon jusqu'en Belgique, et laissant à l'écart la Gallia togata, font usage du costume vraiment national ; la principale pièce est le pantalon, large, flottant et à plis chez les races kymriques; étroit et collant chez les peuples d'origine celtique. Ce pantalon nommé hracca ou braga, ce sont les braies ; elles descendaient primitivement jusqu'à la cheville ; elles furent ensuite raccourcies en s'arrêtant aux jarrets ; on y voit le modèle de la culotte. Une espèce de gilet serré s'adaptait à la partie supérieure du corps et descendait jusqu'à mi-cuisse. Le tout était recouvert d'une saie rayée, laquelle, selon Varron, était faite de quatre pièces carrées, ou bien encore était double par derrière comme par devant. Le sagum virgatum, la sagula, avec ou sans manches, était attaché sous le menton par une agrafe. On reconnaît dans la saie la blouse de nos paysans, et il est parlé de ce vêtement par la

plupart des écrivains anciens qui se sont occupés du costume gaulois. Chez les Belges et leurs voisins la saie était d'un usage tout à fait populaire. Aux braies, au gilet serré et à la saie s'ajoutait le manteau à capuchon, le bardocucullus, le manteau-coiffure dont Martial indique nettement l'origine en lui donnant dans ses vers le nom de bardocuculle de la Saintonge. L'usage s'en conserve de nos jours dans le costume des habitants du Béarn et des Landes. On le retrouve au moyen âge dans le capuchon des moines et le chaperon des bourgeois; on le revoit maintenant dans la cape de nos cabans, ainsi que dans le costume carnavalesque des dominos.

Parmi les pièces secondaires figurent les chlamydes artésiennes, dont il est parlé dans Suidas; les courtes vestes à manches nommées cerampelines, vestes ouvertes par devant et teintes en rouge, fabriquées par les Atrebates ; le petit manteau court, et l'espèce de simarre descendant aux talons, à laquelle est resté le nom de caracalle, de Caracalla qui l'avait adoptée ; c'était un habit civil et un habit militaire. Nous passons sur la chaussure des Gaulois, moins connue que leur costume.

Dans l'habillement des femmes, plus simple que celui des hommes, on trouve, avec l'emploi de la robe et de la tunique, l'usage du tablier attaché à la hauteur de la taille, et, dans quelques tribus on portait des poches ou sacs de cuir nommées bidgœ, qui se voient encore dans quelques villages du Languedoc, où leur nom même n'a pas changé : ce sont les bouts ou boulgetes.

Cette longévité des choses usuelles est déjà frappante par elle-même ; elle témoignerait seule, au besoin, que, tout au moins sous le rapport du costume, les Gaulois n'ont pas montré l'inconstance qu'on leur reproche si volontiers, et avec d'autant plus d'injustice que les anciens constatent un fait des plus significatifs à ce sujet. Hommes et femmes, les Gaulois étaient tellement attachés à leur costume national , que les bandes de cette race qui. se répandirent sur la Grèce, la Thrace, et se fixèrent en Asie, gardèrent dans ces contrées lointaines l'aspect qu'ils tenaient de leurs costumes. <( Mêlés en Asie à la race la plus douce du genre humain, dit Tite-Live, ils restèrent ce qu'ils étaient dans la Gaule; ils conservèrent leur forme guerrière, leur mobilité, et les cheveux rouges. »

Donc, à bien considérer les choses du costume, il se trouve, non seu-

lement que les Romains ont emprunté aux Gaulois, les braies, le bardocuculle et la caracalle , sans compter les galoches, dont le nom dit l'origine, mais en outre que, si leur sanglante conquête amena pour un temps dans les Gaules l'usage inégalement répandu de la toge latine et du costume romain, en résultat final, la toge a disparu, tandis que nombre de pièces du vieux costume national sont tellement restées en usage chez nous, que l'on reconnaît encore aujourd'hui, en plusieurs de nos provinces, en Auvergne et particulièrement dans la vieille Armorique, c'est-à-dire chez les Celtes et les Kymris les plus avérés, nombre de pièces du costume marquées au coin de leur origine certaine. Ce que les vêtements populaires de ces contrées ont pu subir d'altération dans les détails avec le temps est d'importance secondaire en la matière, et ce n'est d'ailleurs que par échappées que l'on rencontre sur ce sujet, quelques lumières d'une portée très incertaine. L'illustre caillette du dix-septième siècle, voyant M', de Chaulnes s'occupant des milices, écrit de Rennes : « C'est une chose étrange que de voir mettre le chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête. » La chose était si nouvelle pour les bas Bretons que la dame s'égaye à les regarder ne sachant point faire usage de cette coiffure. (( S'ils voyaient passer M. de Chaulnes , ils enfonçaient leurs chapeaux et se gardaient bien de le saluer. )) Doit-on, sur ce témoignage de Mme de Sévigné, tenir pour évident que les bas Bretons ne connaissent l'usage du chapeau que depuis 1689? On peut dire que cela est possible, sans cependant être vraisemblable. Toutes les origines sont obscures, écrit Quicherat dans son Histoire du Costume en France; on peut ajouter qu'il y a des choses non moins obscures que les origines, ce sont les dates des transformations.

Pour en venir aux conclusions de Louandre, après avoir reconnu que pendant tout le temps où la Gaule fut indépendante, les costumes dont on a vu l'énumération, ceux des hommes comme ceux des femmes, paraissent avoir subi peu de modifications, l'écrivain ajoute : (( Ce fait peut étonner chez un peuple mobile et ami des nouveautés comme le peuple gaulois, » et il conclut que « ce fait s'explique par l'imperfection des arts technologiques, parce que pour faire des étoffes nouvelles, il faut inventer de nouveaux métiers, de nouveaux instruments, et qu'il est évident que lorsque les arts sont stationnaires,

les modes doivent l'être aussi. )> N'insistons pas sur la valeur de cette appréciation, et sur l'assertion d'un érudit qui fut de nos amis. Qui ne sent aujourd'hui que l'espèce d'immutabilité du Breton, du vieux Celte et du vieux Kymri, est indépendante des progrès de l'industrie? On nous envoie du beurre de Bretagne dans de petits pots qui ne sont pas seulement de la même argile, noire ou brune, que celle des vieux vases celtiques, mais dont les fins profils sont exactement les mêmes que ceux de la céramique trouvée dans les dolmens, comme on en peut juger par la collection sous verre au musée de Cluny. Il y a chez les Bretons autre chose qu'une hérédité d'un certain fatalisme ; il y a d'abord un goût natif, parfois d'un caractère si oriental, si asiatique, que l'on a pu commettre à son sujet des erreurs qui, tout étonnantes qu'elles fussent, ne laissent pas cependant de rester compréhensibles. Dans l'intéressante collection ethnographique du musée du Trocadéro, on rencontre une suite de ces cuillers dont on fait parade en Bretagne, lorsqu'on s'y met en habit de fête, en les accrochant à quelque boutonnière de la veste ; les artisans du cru, et souvent le paysan lui-même, dépensent un travail précieux pour la parure de ces cuillers de bois , devenant une joaillerie rustique d'une telle parenté avec certaines marqueteries orientales qu'il en est résulté un incident curieux. Lors du recrutement des objets bretons pour le Musée du Trocadéro, on a trouvé une très belle suite de ces cuillers dans un de nos musées de province, qu'il nous serait facile de désigner expressément ; elles y étaient cataloguées comme autant d'objets de provenance orientale ; et, encore une fois, tout étrange que soit l'erreur de l'étiquette, l'aspect de l'ornementation de ces cuillers rend compréhensible l'inexactitude de l'attribution. Nous avons dans notre recueil, pl. 58, rapproché de la bijouterie gauloise des broderies bretonnes modernes au dessin du plus pur celtique. Il y a donc tout à la fois chez les Armoricains, hérédité du goût et persistance d'affection pour les choses nationales, tenant leur caractère de la haute antiquité de la race, et de la plus lointaine, puisque l'origine asiatique se fait encore sentir dans les choses usuelles.

Que deviennent donc les vieilles imputations au sujet de l'inconstance du Gaulois en toutes choses? Que penser d'une opinion accréditée d'abord par les Romains, des ennemis, et scientifiquement formulée comme un caractère

spécifique de la race : « La mobilité organique du Gaulois est conforme à la mobilité de son caractère » ? Qui donc en Europe a, non seulement parmi les costumes nationaux de plus pittoresques et plus charmants vêtements que ceux des paysans bretons et pyrénéens, mais encore des habits marqués au coin d'une plus haute ancienneté ? Et en présence de cette solidité d'affection parmi nos populations où le sang originel est resté le plus pur, que devient le vieux et singulier procès historique intenté à la race? Il y a vraiment lieu de revenir sur bien des jugements tenus pour acquis, et il est intéressant que la nécessité de cette revision puisse ressortir de l'étude des costumes nationaux.

Ces questions sortent du cercle des curiosités sur les modes changeantes, mais il importe au moins autant de s'en occuper que des choses qui, ayant été passagères, peuvent égarer, lorsqu'il s'agit d'apprécier sous son véritable jour le caractère des peuples.

Parmi les groupes européens, et ses voisins l'en raillent volontiers, c'est le Français ou le Gaulois qui, plein de l'amour de sa belle terre, se montre l'un des plus casaniers. Sortir de chez lui est toujours un si grand effort qu'il manque même aux colonies lointaines que la politique de ses gouvernants décide de fonder. S'expatrier ! mais ce ne sont guère que ses voisins qui le puissent faire sans beaucoup d'efforts. Quant à lui, on pourrait dire qu'il faudrait des révocations dédits de Nantes pour l'y obliger. Où donc est cette inconstance en toutes choses, cette mobilité dont on le taxe? Ce n'est certainement point par les choses du costume, et malgré les mouvements de la mode passagère, qu'on en pourrait établir la réalité.

Dans l'ensemble du costume historique, les costumes héréditaires ont un rôle important. Ils sont, par excellence, une expression des solidarités humaines, tout au moins un indice de la filiation des groupes qui forment le fond de nos sociétés à la surface mobile. Aussi, dans notre recueil, avons-nous fait aux costumes populaires, tenant encore leur cachet de l'hérédité, une place aussi large que possible.

Le spectacle qu'ils offrent est nécessaire pour l'étude générale des temps modernes.

Et qu'est-ce que les temps modernes? en écoutant la supposition de La

Bruyère. (( Si le inonde dure seulement cent millions d'années, il est encore dans toute sa fraîcheur, et ne fait presque que commencer. Nous-mêmes nous touchons aux premiers hommes et aux patriarches ; et qui pourra ne nous pas confondre avec eux dans des siècles si reculés? ))

Que nous n'en soyions qu'à une aurore, et que le soleil soit suffisamment alimenté pour nous éclairer pendant un nombre d'années aussi mirifique, on en peut vraiment douter; mais ce qui est certain, avec un siècle comme le nôtre, c( Et quel temps fut jamais plus fertile en miracles! )) c'est que le monde marche, et rapidement, à des transformations dont il devient impossible de sonder la profondeur. Parmi les pertes qu'entraînent avec eux les progrès indiscutables auxquels nous assistons celle des costumes de haute hérédité, appartenant aux classes populaires et empreints d'un caractère national est une de celles dont il faut bien prendre le parti de porter le deuil. C'est l'uniformité des confections à la grosse qui l'emporte désormais, non point seulement en Europe, où le pouvoir de l'économie des mécaniques étend de plus en plus son action irrésistible; cette action est encore bien autrement envahissante et s'étend bien autrement loin qu'on ne le pouvait prévoir il y a peu de temps encore, ainsi qu'on est à même d'en juger par la (( Mort du Japon, que raconte M. Paul Bonnetain dans un charmant volume de touriste, En mer, paru récemment. Le chapitre de ce livre sur la mort du Japon débute ainsi ce Un décret de l'impératrice du Japon vient de proscrire à la cour la toilette et la coiffure nationales. Les dames ne seront reçues désormais qu'en costume européen, et coiffées à V américaine... » (septembre 1886). En avril 1887 nous trouvions d'autre part dans le Figaro, ce Le Japon se civilise de plus en plus. Le prince Komatzu, qui habite Vienne depuis quelques mois, vient de demander à la cour de Vienne l'autorisation de faire copier les livrées des cochers, piqueurs, laquais et écuyers de la Hofburg. Cette autorisation a été naturellement accordée, et l'on verra bientôt, à Yeddo, des perruques poudrées et des bas de soie. )5 Nous connaissons depuis assez longtemps déjà le Japonais portant l'habit noir pour circuler chez nous en gardant l'anonyme, absolument persuadé que « ça ne se voit pas », mais pour se rendre bien compte de la révolution nouvelle, dit le touriste, il faut avoir rencontré des Japonaises affublées de chapeaux à plumes, de corsets, de crinolines et de robes à fal-

balas. » Et M. Bonnetain parle d'une rencontre de cette sorte qu'il fit à Yokohama, un spectacle inoubliable, mais dont il se trouva si douloureusement saisi que, dit-il, le premier jour, « je n'eus pas la force d'en rire ».

A Tokio, dit encore le voyageur en parlant des bureaucrates ministériels, une armée, les malheureux ronds-de-cuirs sont forcés, à partir d'un certain chiffre d'appointements, de se costumer comme les nôtres. Les commis subalternes, pour qui le complet et le gibus seraient trop coûteux, gardent la robe nationale ; ils se coiffent d'un chapeau melon et portent des gants blancs en filoselle, à l'instar des tourlourous endimanchés.

Heureusement nos photographes ont eu le temps, avant ce désastre final, de prendre les effigies du Japonais encore dans toute sa pureté. Et grand'merci au soleil des images dont la véracité est d'une autre qualité que les portraits que les Japonais nous auraient laissés d'eux-mêmes, malgré l'esprit qu'ils y ont dépensé.

On peut juger, en notre recueil, de l'un des effets de l'oeuvre civilisatrice, en ce qui touche la réforme des mœurs par le costume, dans la partie concernant les Indous. Ce que nous en représentons remonte à la première partie de notre siècle, et les Indous dont il s'agit sont des hommes aux pieds nus, affublés du pantalon et de la robe courte ou de la jaquette en indienne, c'est-â-dire de ces cotonnades à fleurs et à ramages dont J ohn Bull a trouvé dans ses possessions indiennes le large placement qui l'intéresse. A en juger par les peintures, le résultat esthétique a été de procurer à des hommes bien conformés un aspect fort approchant de celui du singe habillé pour la foire. En regard de ces singuliers travestis subsistent encore des costumes du plus pur caractère national, au sujet desquels il est utile de consigner une observation pour les peintres soucieux des anachronismes.

L'âge des documents qui nous ont fourni nos exemples n'implique nullement l'âge des costumes représentés ; il y a d'abord lieu de penser, en considérant l'aspect des femmes et des hommes, comme on les 'voit particulièrement dans la pl. 126, et dont la physionomie, ainsi que l'a senti Jacquemont, évoque le souvenir de la statuaire grecque , que ces costumes de haute antiquité nous montrent l'une des premières familles du monde civilisé, et peutêtre la plus ancienne de toutes. Ils sont en tout semblables, en tous les cas,

à ce que les anciens les ont connus, et à ce qu'en ont dit Apollodore, Strabon, Philostrate, Quinte- Curce, etc.

All-right, laissons passer les civilisateurs modernes! mais vraiment les pertes que leur action entraîne ne seront pas facilement réparées. Il ne reste plus guère au vieux bralime qui tient à mourir dans l'impénitence finale, c'est-à-dire sous la livrée de ses pères, qu'à se faire porter en terre par ses consanguins, assis dans la corbeille en palanquin suspendu, comme on le voit dans notre pl. 123. Adieu, vieux pénitent à la face découverte pour montrer le signe de ton affiliation à la secte de Siva imprimé sur ton front, et selon la tradition « habillé à l'ordinaire ». L'ordinaire, pauvre vieillard, c'est ce vêtement des ancêtres, d'une multitude d'ancêtres, ton cher costume national, dont le tambour frappé par la main, la trompette aux ondes sonores et les cymbales, sonnent le glas funèbre, ainsi que celui des costumes nationaux sous tous les cieux. C'est fini pour eux, for ever, à jamais, éternellement.

Notre chronologie des modes européennes s'arrête à l'aurore du dix-neuvième siècle, à l'admission définitive du pantalon dans la tenue des hommes élégants. Elle se résume en une composition de fantaisie, rapprochant des costumes qui appartiennent encore aux derniers temps de la monarchie, mêlés aux nouveautés de la mode en 1805, et formant un tableau gradué dans lequel Debucourt s'est proposé d'exprimer le mélange pittoresque de l'époque, en même temps que d'indiquer par l'habillement la position sociale des gens, et aussi la profession des artisans de la toilette du riche. Ces distinctions extérieures, objets d'une observation quelque peu subtile, ont tendu déplus en plus à disparaître dans le costume civil en avançant dans le siècle ; en principe, on n'a rien conservé de hiérarchique dans l'habillement ordinaire. Ce n'est toutefois qu'après quelques tentatives infructueuses que ce résultat est demeuré définitif; après, entr'autres, l'essai des saint-simoniens ayant imaginé un vêtement aux couleurs voyantes, que le disciple ne pouvait passer sans le secours d'un autre disciple, ce qui donnait lieu à l'échange quotidien d'un service mutuel, rappelant sans cesse à l'esprit de chacun le besoin de la fraternité.

Dans le livre si vivant que MM. de Goncourt ont consacré à Gavarni, le maître, après avoir eu pendant un certain temps de dandysme le goût du cla-

quant par l'accoutrement : c< Ah ! vous ne m'avez pas connu du temps où je portais des bagues sur mes gants, )) en arrive à formuler la loi du goût qui régit maintenant la question des habillements , question qu'il traitait sérieusement, disent MM. de Goncourt auxquels nous passons la parole : C( Un jour, à Londres, chez Ward, dans la salle à manger, — devenant le dimanche une parlotte, où s'agitaient, entre artistes et littérateurs anglais, toutes les questions imaginables,— ces messieurs, au moment de l'Exposition universelle (1851) voulurent essayer une révolution dans le costume , trouvant que l'occasion se présentait de débarrasser à tout jamais l'Europe moderne de son vilain habillement. L'un apportait un chapeau qu'il avait inventé, et dont il défendait le mérite et l'élégance, l'autre un vêtement dont il préconisait la beauté et la commodité. Gavarni, au beau milieu de l'enthousiasme révolutionnaire, prit la parole et dit que, dans une société égalisée, il fallait que la distinction du costume ne fut pas dans le costume, mais dans la manière de le porter, ne fût pas dans la richesse de l'étoffe, mais dans le goût de YliabilU^ dans ce je ne sais quoi qui fait que, dans un monde de redingotes, l'homme distingué est discerné. Et, sur le speech de Gavarni, l'Europe continua à porter l'habit noir et le chapeau en tuyau de poêle. »

L'heureuse définition du maître, si excellemment français, devait d'autant plus rester souveraine, qu'elle résultait de l'observation de mœurs réellement en cours depuis le commencement du siècle. Elle expliquait un fait patent, en donnant une base de raison à l'uniformisation des costumes, et l'on peut penser que cette opinion consciente a beaucoup contribué au développement de l'industrie des confections préventives qui, de l'habillement des classes populaires sont entrées depuis ce temps dans le domaine des élégances, non point assurément des plus relevées, mais enfin en prenant une place si réellement importante que le nombre de ces habilleurs, tailleurs et bottiers, auxquels Michelet donne le nom d'artistes, en admirant le mérite, la perfection, la grâce de leurs oeuvres personnelles, a singulièrement diminué depuis cette époque. Le caractère artistique de la plupart des fins artisans d'autan s'est même assez curieusement transformé, et si l'on voulait chercher un nouveau titre de noblesse à décerner aux habilleurs modernes, il semble qu'on pourrait le rencontrer dans le sentier où fleurissent les ingénieurs. C'est

en effet sur des théorèmes que l'on établit maintenant les confections ; c'est l'A + B de « la mathématique )> comme l'appelle Gavarni, qui conduit les choses. Un Philippe Latour réduit le pied humain à un certain nombre de formules chiffrées, et les fabriques fonctionnent là-dessus avec une imperturbabilité de certitude qui fait que dans les magasins de vente des produits de cette sorte on est toujours assuré de trouver chaussure à son pied.

Et maintenant, et la mode actuelle? mais elle est charmante, comme toutes les modes présentes. Nos jeunes gens tiennent des exercices gymnastiques, des leçons d'escrime, de l'obligation du volontariat, une tournure autrement dégagée qu'ils ne l'avaientil y a quelques années ; leur aspect est plus agréable et réellement plus mâle. La jaquette est un peu exiguë, le pantalon est un peu étroit, le soulier un peu bien pointu, mais ce soulier pourrait être en bec de canard comme au temps de Louis XII ; il n'y a pas si longtemps que le bas du pantalon faisait le pied d'éléphant. L'horreur! c'était la mode hier. Quant aux dames, c'est la même chose, et rien ne saurait les rendre plus séduisantes que la mode en faveur. Il est certain que ce n'est pas le relief de la tournure qui leur manque. Et il en sera ainsi tant que la défroque actuelle n'aura pas été grossir ce trousseau des charades dont parlait dernièrement un chroniqueur mondain, en expliquant que ce trousseau se compose de vêtements, au fur et à mesure mis au rebut par la mode nouvelle. Il forme un trésor incomparable pour les charades que l'on joue en famille, et rien ne vaut mieux pour exciter la gaieté que la réapparition des gigots, des robes à coeur, des crinolines, des chapeaux en cabriolets, etc., des choses d'avant-hier ou seulement de la veille, offrant aux yeux des plus jeunes un spectacle nouveau, en même temps qu'un souvenir aux personnes qui se sont parées de ces modes, subitement surannées. C'est irrésistible, et le fou rire pour tout le monde. Attendons l'entrée de la prochaine charade, pour savoir ce que les modes actuelles auront vécu.

En terminant, c'est-à-dire en ayant la satisfaction de mettre la dernière main à une entreprise que nous avons conduite en toutes ses parties, et dont le caractère est celui d'une « condensation » ainsi que la définissait M. Ambroise Firmin-Didot (laquelle condensation, en comprenant nos deux ouvrages sur le Costume et l'Ornement comporte plus de sept cents planches d'une rare

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densité), nous ferons remarquer que, particulièrement en ce qui concerne le costume, la réduction de ses figures à des proportions quelque peu inaccoutumées, nécessaire pour obtenir le grand nombre d'exemples que nous avions à réunir, n'a nullement dans notre ouvrage l'inconvénient de l'a peu près qui résultait jadis des réductions trop fortes, et cela par une cause facile à expliquer. Le trait sobre et précis qui suffisait à Ingres pour la gravure de son œuvre exécutée sous ses yeux par Réveil, ce trait sans indécision, tout affirma tif, que nous appellerions volontiers ce le verbe du dessin », de ce dessin que le maître a défini comme étant la probité de l'art, a servi de base à toutes nos opérations lithographiques (avec le verre grossissant le plus ordinaire on le discerne facilement dans nos estampes) ; or, le dessin de toutes nos figures en couleurs a été exécuté directement sur les modèles originaux de toute nature, peintures, gravures et photographies, par le moyen du calque, et avec une scrupuleuse fidélité, si heureuse souvent que, par exemple, les effigies tirées des photographies conservent dans la réduction mécanique la valeur de documents ethnographiques.

Ces moyens, qui ne datent que d'hier, nous ont permis d'emprunter dans une mesure exceptionnelle le secours des artistes-maîtres qui ont laissé des choses de leur temps des images dans lesquelles on voit le costume porté, vécu en quelque sorte, et avec le milieu qui lui convient quand il s'agit des intérieurs et du mobilier. On était loin d'avoir pu y réussir de même, jusqu'à présent.

En exposant le caractère de cette œuvre offrant aux amateurs et aux studieux l'ensemble le plus complet qui ait été encore mis sous leurs yeux, nous n'entendons point attirer l'attention sur le mérite de l'auteur, ce qui serait déplacé et de toutes les façons inconvenant de notre part. Les moyens dont nous avons usé ne sont point de notre invention, et en signalant la qualité des travaux que nous leur devons et l'abondance résultant de leur économie, nous entendons seulement justifier, en quelque sorte, aux yeux du public, l'estime que l'on peut faire d'un ouvrage dont la supériorité dépend directement des ressources dont ne disposaient point nos devanciers.

Nous croyons ne pas nous tromper en affirmant que c'est la première fois qu'en un pareil recueil il aura été fourni une Table analytique de la matière des planches et des notices, divisée en un aussi grand nombre d'articles. D'habitude, dans les ouvrages à images d'un caractère encyclopédique, la nomenclature se fait par séries de motifs ayant entr'eux de l'analogie ; les armes, les ustensiles, les coiffures, Jes chaussures, les parures, etc., y sont l'objet d'un classement, par époque, et d'une désignation grosso-modo s'appliquant à un plus ou moins grand nombre de planches. Dans notre livre, où souvent les pages ont un caractère synoptique, il nous est au contraire devenu loisible de faire une table qui, à elle seule, est un indice certain de l'opulence de nos documents ; nos cinq cents planches ont fourni cinq cents articles à notre table et il en est dont l'analyse occupe plusieurs pages.

Avant le seing final, nous avons à adresser des remerciements à ceux de nos souscripteurs de la France et de l'étranger qui, sans que nous ayions l'honneur d'être autrement connu d'eux que

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