‹ Le costume historique (volume 2)Chapitre 3 sur 87 · XI · texte numérisé non relu

XI

sentement. M. Camille Flammarion, dans un article publié dernièrement, ( Figaro, 30 avril 1887) et dans lequel il analyse l'organisme humain, une cohésion de molécules, dit à propos de l'immense collectivité de nos ancêtres : c( Si tous les hommes qui ont vécu ressuscitaient, il y en aurait cinq par pied carré sur toute la surface des continents, obligés pour se tenir de monter sur les épaules les uns des autres ». Nous laissons au brillant astronome, qui veut bien s'occuper de notre planète, la responsabilité d'un calcul dont nous n'avons pas la base; mais voilà à quelles vues d'ensemble on doit se tenir désormais pour considérer les choses, et en particulier celles du costume, d'une nature si périssable, tout en représentant la plus formidable production qui soit le fait de l'industrie humaine.

Ce que nous ne trouvons pas dans les livres originaux servant à l'histoire classique de l'antiquité, telle que l'édictent les programmes universitaires en un ordre que nous avons d'ailleurs respecté (et ce avec d'autant plus de raison que nos images reproduisant des documents historiques, comme le sont ceux par lesquels les Égyptiens, les Assyriens, les Grecs, etc., se sont peints eux-mêmes, nous offrent les images les plus anciennes qui soient à notre portée), ce que nous ne trouvons pas, disons-nous, dans le sillon consacré, existe heureusement en bonne partie autre part. Aujourd'hui, qu'il ne saurait plus être question d'opposer les unes aux autres des traditions différentes, mais de rechercher, au contraire, ce qui est de nature à concilier les diverses traditions, en les faisant concourir, autant que possible, à former une espèce d'histoire de la marche de l'humanité, à travers les phases par lesquelles l'homme a nécessairement passé pour arriver aux civilisations; aujourd'hui, que les chiffres donnés par la géologie d'une part, et les travaux des anthropologues d'autre part, s'imposent à l'esprit en faisant reculer fortement les limites du passé classique, y compris celles mêmes des temps sûrement historiques, il devient d'un réel intérêt de signaler ce qui nous est révélé sur les époques intermédiaires dont ne parlent ni les Moïse, ni les Homère, mais que l'on trouve échelonnées dans la tradition de la haute archéologie des lettrés chinois. La succession des faits s'y présente avec une pertinence, que l'on peut facilement dégager de la physionomie d'un fabulaire caduc, donnant aux

hommes des premiers temps une figure plus ou moins mythologique, animale; et aucun document ne jette plus de jour sur des événements dont on sent bien que la succession est la logique même de la vraisemblance. Au point de vue philosophique, aucun tableau ne saurait mieux faire valoir le prix de l'acquisition des connaissances pratiques, des conquêtes faites par l'homme sur la matière par lui pliée à son usage; rien ne fait mieux ressortir tout ce que représentent nos industries, aux ressources allant chaque jour s'élargissant, au point que, maintenant, nous ne saurions plus concevoir l'homme sans toutes les améliorations qu'il s'est créées pour son existence, voire pour son plaisir, et qui en bien des cas ne datent pas d'hier.

Ce serait comme un conte de fées, si l'enfantement des labeurs sans nombre ne s'était trouvé mêlé de tant de peines, et d'autant plus le merveilleux d'un conte de fées que, avec la perspective si trompeuse des longues distances, il semble que les résultats les plus brillants ne se soient pas fait attendre, l'industrie paraissant avoir marché à pas rapides et décisifs; car, en somme, ce n'est pas à nos progrès mécaniques, si intéressants par l'ampleur de la production, que sont dûs les plus beaux tissus servant aux vêtements. Rien n'égale, jusqu'à présent, les travaux directement issus de la main de l'homme, et pour nous en tenir aux modernes, qu'ont été les cachemires français en regard des schalls cachemiriens, lavés et reprisés à Amritsir, dans le Penjab? Qui ne sait combien les broderies chinoises et les tissus japonais font pâlir tout ce qu'on en approche? Et le point d'Alencon, le beau point à fond de bride avec le relief de ses fleurs volantes, de combien distance-t-il la physionomie que lui peut procurer la mécanique des sociétés dentelières? Ce que l'imagination du conteur invente au sujet des robes de Peau d'âne est, de par la main de l'ouvrière de Brousse, une réalité dont pourront longtemps rêver les mécaniciens, sans arriver à nous donner jamais ces belles étoffes tout artistiques, à la couleur de lune ou de soleil formée de fils d'or, d'argent et de soie, nuancés, suivant le besoin, par du coton, du chanvre et du lin, dans chaque fleurette, dans chaque branche de feuillage, avec un goût inné, éclairé par des traditions n'ayant véritablement pas d'âge ; car ces pittoresques étoffes ont un tel carac-

tère de famille avec ce que les écrivains grecs et romains racontent des merveilles de l'industrie asiatique, qu'on les peut considérer, dans le renouveau constant de leur fraîcheur, comme de vieilles connaissances pour les yeux humains. On sait la séduction exercée sur les Grecs par ces beaux produits, et comment leur conquête s'étendit aux Romains de l'empire. Et l'on sait encore combien, après la terrible nuit de la première période du moyen âge, et alors que l'on découvrait, en quelque sorte, la Syrie, les guerriers des premières croisades furent frappés par la splendeur de ces tissus au luxe astral, apparaissant aux yeux des Européens comme l'emblème même du pays du soleil , ayant à son extrémité cet empire du levant dont l'industrie, comme découverte à son tour en notre temps, devait causer cette vision enchanteresse dont les yeux de nos raffinés ne se rassasient pas. Or, c'est de ce point d'arrivée du goût et de l'industrie de l'homme qu'il convient de remonter à l'origine de ce qui s'est passé chez les gens du Céleste Empire qui, sous tant de rapports, ont le caractère d'initiateurs ayant conservé la mémoire des évolutions progressives; ce qui devient d'un intérêt commun à toutes les civilisations.

L'analyse que nous donnons de la haute archéologie chinoise étant une réduction de la traduction fournie par Pauthier, dont les savants travaux sur la Chine jouissent d'une autorité incontestée, il y a là une certitude qu'il suffit de rappeler. Toutefois, comme le merveilleux nous gêne plus qu'il ne nous attire lorsqu'il est mélangé de surnaturel, nous ne prenons de cette transcription que ce qui, de plus ou moins près, touche à notre sujet, en dehors de la figuration et du pouvoir mythologique des personnages.

Pan-Kou ou Hoen-Tun (chaos primordial) le premier homme et le premier empereur, fut le premier ordonnateur du monde (d'où cet autre nom Yu-chi) ; son action commença dès que le ciel et la terre furent séparés, c'est-à-dire, depuis 129-600 ans, divisés en douze parties appelées conjonctions, chacune de 10.800 années. Ce ne serait qu'à la fin de la septième période que les êtres humains auraient cessé d'habiter les cavernes, et que l'on vit le règne d'un grand nombre de rois qui commencèrent la civilisation et l'empire de T homme sur la nature. Pendant la huitième période, les hommes se cou-

vraient de vêtements d'herbe; les serpents et les bêtes étaient en grand nombre, les eaux débordées n'étant point encore rentrées; les hommes étaient très malheureux. Ils se couvrirent ensuite de peaux de bêtes pour se préserver du froid et des vents, et ils furent nommés : « hommes habillés de peaux. » Les animaux armés d'ongles, de dents, de cornes et de venin, attaquaient les hommes qui ne pouvaient leur résister, ce qui les porta à se retirer dans des maisons de bois pour se préserver des bêtes féroces, après s'être perchés sur des arbres, ou enfoncés dans des cavernes. On attribue au premier empereur de la neuvième période, nommé Tsang-Kie, l'invention des premiers caractères chinois; les premières lois parurent sous son règne, et le premier gouvernement régulier fut établi. Au septième empereur de cette dynastie sont attribués : l'invention des chars, les monnaies de cuivre, l'usage de la balance pour juger du poids des choses. Sous le règne du douzième, on coupait les . branches d'arbres pour tuer les bêtes. Il y avait alors peu d'hommes, on ne voyait que de vastes forêts, et les bois étaient pleins de bêtes sauvages. Sous le quatorzième empereur, les vents furent grands et les saisons tout à fait dérangées; c'est pourquoi le souverain donna ordre à Sse-Kouki de faire une guitare à cinq cordes pour remédier au dérangement de l'univers, et pour conserver tout ce qui a vie. Cependant au temps du quinzième empereur, les eaux ne s'écoulant pas, et les fleuves ne suivant pas leur cours ordinaire, on vit naître une quantité de maladies; cet empereur institua alors les danses nommées ta-vou; ce dernier exercice était un précepte hygiénique, si réellement efficace que sous le seizième empereur le monde se trouva en quelque sorte repeuplé, et que, partout, d'un lieu à l'autre, on entendait le chant des coqs et la voix des chiens; les hommes vivaient jusqu'à une extrême vieillesse, sans avoir grand commerce les uns avec les autres.

Puis ce fut Fou-hi, compris dans cette même neuvième période. Le premier il créa des ministres d'Etat institués sous le nom de Dragons, emblème de la force nécessaire pour pouvoir gouverner les peuples, et qui trouve sa plus haute expression dans l'Empereur, le plus puissant des dragons, faisant des autres les ministres de sa volonté. Il y en avait six : l'un chargé de composer les livres, l'autre de rédiger le calendrier; un troi-

sième eut l'intendance des bâtiments, le quatrième fut chargé de prévenir les misères du peuple et de le soulager; le cinquième prenait soin des terres, et le sixième avait à faire croître les bois et les plantes, en s'occupant de procurer la communication des sources d'eaux vives. Cet empereur aurait été le premier homme qui ait fait des filets, et qui ait nourri les six sortes d'animaux domestiques : le cheval, le bœuf, la poule, le cochon, le chien et le mouton.

Dans les portraits de Fou-hi, dont Confucius admet l'existence, et où on donne à cet empereur un corps de serpent et une tête de bœuf, son vêtement est d'écorce ou de grandes feuilles d'arbres. Au commencement de son règne on gouvernait les peuples par le moyen de certains nœuds que Von faisait à des cordes (ce sytème mnémotechnique , formant un langage, est l'antique wampum des Américains, dont on retrouve encore la pratique chez certains Peaux-Rouges. — Voir la notice de la pl. 81). On mit ensuite à la place l'écriture, permettant aux officiers publics de remplir tous leurs devoirs, et aux peuples d'examiner la conduite de ces officiers.

Avant Fou-hi les sexes se mêlaient indifféremment; il établit les mariages, et ordonna les cérémonies avec lesquelles il devaient se contracter, afin de rendre respectable le premier fondement de la société humaine; et le peuple vécut depuis avec honneur. Fou-hi voulut que les femmes fussent vêtues d'une manière différente de celle des hommes. Avant cette époque, les hommes n'étaient guère différents des bêtes, dit un écrivain chinois, « ils connaissaient leur mère, mais ils ignoraient quel était leur père ». C'est ce désordre qui fut réprimé par les lois sur la société conjugale.

Fou-hi travailla beaucoup sur l'astronomie ; il établit un calendrier pour fixer l'année, en même temps qu'il divisait le ciel en degrés et inventait la période de soixante années, formant le cycle chinois, encore maintenant en vigueur. Il inventa des armes de bois et se servit encore du bois pour la lyre longue de sept pieds, le Kin, dont les cordes étaient de soie; puis il fit la guitare à trente-six cordes, nommée Sse, et enfin, après avoir institué l'art de pêcher, il composa une chanson pour les pêcheurs.

Puis, viennent progressivement sous les successeurs, notamment sous l'empereur Chin-Noung, le laboureur divin, 3,200 ans environ avant J.-C, l'în-

vention de la charme et les leçons pour apprendre aux hommes à cultiver les champs. Cet empereur sema les cinq sortes de blé, et le peuple apprit à se nourrir de grains et à tirer du sel de l'eau de la mer. Chin-Noung établit des marchés publics, et en y faisant arriver tous les peuples du monde, il y ramassa toutes les marchandises de l'univers. C'est à lui qu'on attribue encore l'invention de la médecine, lui qui distingua toutes les plantes, et en détermina les diverses propriétés. Habile à la guerre, il fit un livre sur l'art militaire. Il composa des chants sur la fertilité de la campagne, et ces chants, accompagnés parla lyre et la guitare, adoucissaient les mœurs du peuple en le rappelant à la vertu. Il fut le premier homme qui mesura la figure de la terre; il sacrifiait au Seigneur suprême dans le temple de la lumière.

Après le règne de quelques descendants de Chin-Noung on arrive enfin à Hoang-Ti, V empereur jaune, dont l'avènement, 2,698 ans avant notre ère, ouvre la période des temps véritablement historiques. Nous n'avons point à parler des événements politiques, mais il est intéressant pour notre sujet de faire une dernière incursion dans l'histoire de ces temps là, pour montrer comment l'empire chinois possédant un gouvernement régulier dès ces hautes époques, une administration organisée par Chun et Yu, types des empereurs philosophes parvenus au trône par leur sagesse, on rencontre dans leurs institutions celle d'une étiquette officielle, qu'un fonctionnaire spécial, le ministre des cérémonies et des rites ou le ministre des cultes, était chargé de faire observer rigoureusement. Or, une étiquette, réglée par le costume, devenant une liturgie administrative, et qui n'a cessé d'être observée depuis ces lointaines époques, vaut la peine qu'on s'y arrête. On trouve la gradation des insignes du mandarinat dans la notice de la pl. 87 ; quant à Chun, il fut installé héritier de l'empire, 2,255 ans avant J.-C, et le règne de Yu, d'abord l'associé de Chun et son successeur après sa mort, se termina 2,198 ans avant l'ère vulgaire. Ces empereurs étaient vêtus de chanvre en été, et portaient des peaux en hiver. Leurs institutions sont celles de législateurs à grandes vues, et leur but, en créant un costume officiel, a une autre portée que celle des ordonnances sans cesse répétées pendant notre moyen âge, ou les édits somptuaires avaient pour objet de réfréner le luxe, selon la classe des gens. Le luxe existait-il en Chine au temps de Chun? c'est

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assez probable, quoiqu'on en puisse douter en voyant la simplicité du costume habituel de l'empereur. Dans tous les cas, ce n'était point le luxe des soieries, l'emploi de la soie tissée pour les vêtements ne remontant pas en Chine au delà de 1122 avant J.-C, à la dynastie des Tcheou.

Pour en terminer avec ce qui concerne l'étiquette officielle à son origine, nous nous ferons ici un emprunt à nous-même, ayant eu l'occasion, dans la deuxième série de Y Ornement polychrome, de parler du vêtement des mandarins, qui reçut justement à propos du rôle de Yu, la marque complémentaire qui fait de la robe du fonctionnaire public chinois un véritable poème, par la largeur du sentiment auquel il dut son cachet définitif. Nous ne nous faisons pas volontiers des emprunts, nous qui nous sommes gardé de répéter nos images en nos ouvrages d'un caractère encyclopédique sur l'Ornement et sur le Costume, lesquels, dans notre pensée, ne font véritablement qu'un seul et même livre, les deux recueils se complétant l'un par l'autre ; mais une fois n'est pas coutume. Voici donc ce qui concerne Yu et son souvenir persistant dans le vêtement officiel des Chinois de tous les ordres.

« Les Chinois qui, depuis plus de quatre mille années, forment un empire historique dont les changements dynastiques n'ont pas autrement modifié la puissante unité, ont trouvé dans leur propre génie, et par leurs arts, le moyen de lier étroitement entre elles toutes les innombrables générations qui se sont succédé sur le sol de la patrie commune, en y conservant intact l'esprit de famille, et sans qu'aucune de ces générations successives puisse perdre le souvenir du passé le plus lointain, constamment retracé dans ses phases les plus frappantes et les plus dramatiques.

(( Rappeler par des images de toute sorte ce que les aïeux ont eu de misères à affronter, d'épreuves à subir, c'est invoquer la mémoire des longs efforts collectifs de la race pour arriver à créer la patrie. En même temps, en représentant aux yeux de l'homme les périls encourus jadis, les grands cataclysmes qui semblèrent devoir triompher de son énergie en détruisant les fruits de son travail, c'est réveiller, entretenir, exciter sans cesse au cœur de chacun et i\ travers tous les âges, la profonde reconnaissance méritée par les bienfaits dus aux vaillants et aux forts, aux hommes de génie, de science et de labeur, qui ont eu à lutter contre les forces déréglées de la nature, pour assurer à leurs

descendants des jours meilleurs et une vie plus douce; c'est ce qu'on voit dans le mâle langage tenu par Yu, après que, par ses immenses travaux de nivellement, d'endiguement, il eut réparé les désastres d'un déluge, en mettant, pour l'avenir, le pays à l'abri d'aussi terribles dévastations : « Il y a longtemps que moi, Yu, j'ai complètement oublié ma famille pour réparer les maux de l'inondation. Par ma prudence et mes travaux, j'ai ému les esprits; mon cœur ne connaissait pas les heures de repos; c'est en travaillant sans cesse que je me reposais. Mon affliction a cessé; la confusion de la nature a disparu. Les grands courants du midi se sont écoulés dans la mer. Les vêtements de toile pourront être confectionnés , la nourriture préparée ; les dix mille royaumes sont désormais en paix, et pourront se livrer éternellement à la joie. » Ce langage émouvant du grand homme qui, 2,200 ans avant J.-C, employait le triangle rectangle pour exécuter ses grands travaux de nivellement, qui, allant d'une montagne à l'autre, coupant les forêts, faisait rentrer les fleuves dans leurs lits, les maintenant dans leur chemin en les conduisant à la mer, parfois sur des longueurs de plus de cinq cents lieues (comme le parcours du fleuve Kiang, dont les chaussées et les digues construites par Yu subsistent encore, dit-on), ce langage, gravé par ses soins sur un rocher conservé dans la province du Chen-Si, au musée de Singanfou, où le père Amyot en a pris copie , on peut dire qu'il n'a cessé de retentir au cœur de chacun des Chinois qui ont vécu depuis Yu, c'est-à-dire depuis quelques 3970 ans, et en y conservant l'impression des profondes solidarités qui font les patries immortelles. ))

Nous renvoyons à notre Ornement, où le détail des choses est représenté, pour reconnaître par quel moyen les Chinois ont inscrit, en le perpétuant, l'équivalent de l'héroïque langage que l'on vient d'entendre sur le vêtement de leurs fonctionnaires, y compris celui des empereurs. On y verra comment le bas de la robe d'honneur, formant un horizon circulaire, offre le spectacle de tout ce qui se produit de plus grave, lorsque à la violente irruption des eaux s'ajoutent les révolutions volcaniques, et que les fragments des roches basaltiques vomies par les cratères viennent, dans la marche tumultueuse de pierres dont le roulis fera des galets, effacer les sillons du labour, semant en place leur stérilité. Mais on y verra, en même temps, comment ce désolant spectacle d'une destruction qui paraît universelle est dominé

par la puissance humaine. L'empereur est là, représenté par le dragon à cinq griffes, et tout sera réparé par sa haute intervention. On n'y voit pas le mirage de l'arc d'alliance, mais un emblème qui en joue le rôle, et qui, par sa nature, va peut-être plus sûrement au cœur de l'homme de la terre, en offrant à ses yeux désolés, enrubannée comme un bouquet de fete, la fleur horticole, la rose de Chine, annonçant à chacun que, malgré le déluge, on reverra les beaux jours des cultures florissantes. C'est une véritable transcription du. langage de Yu, « les dix mille royaumes pourront se livrer éternellement à la joie, » comme c'est le souvenir même de l'action de l'homme de génie qui a mis tant de cœur à se rendre utile à son pays ; et nous ne croyons pas trop nous aventurer, en assurant que chez aucun peuple aucune broderie de vêtement n'a offert un intérêt égal à cette broderie du costume officiel de tous les gens de cour et des mandarins.

Ainsi que nous l'avons fait observer, nous ne cherchons dans les lointaines annales de la Chine que ce qui peut servir à constituer de véritables archives pour la famille humaine; or, par l'échelonnement des temps fabuleux, par l'histoire des conquêtes de l'homme sur la matière aboutissant à des faits historiques certains, il résulte des travaux des lettrés chinois le tableau le plus complet, le plus heureusement gradué, que l'on possède sur ces hautes et si obscures époques. Leur date originelle est déjà bien élevée, quoique certes elle ne soit pas faite pour étonner les géologues, et cependant, nous devons le signaler, l'homme et les premières civilisations, selon certaines versions, remonteraient encore beaucoup plus au loin. De Gobineau, dans ses études sur l'inégalité des races humaines, pénétré d'ailleurs d'une idée fixe au sujet des blancs de la race indo-germaine, qui seuls, selon lui, auraient eu le génie nécessaire aux créateurs de civilisation, s'occupe de Pan-Kou qui n'aurait nullement été le premier homme existant ; il n'était pas seul, d'abord, puisqu'il était empereur, et la qualité de premier homme qui lui est donnée par la légende chinoise, c'est celle d'un créateur, parce qu'il commença à régler les rapports de l'humanité. Les habitants de la Chine, du Honan où Pan-Kou vint opérer, étaient les Miao, peuples étrangers aux plus simples notions de sociabilité ; des sauvages vivant dans des trous, dans des grottes, se donnant comme étant des fils de singes,

attrapant les animaux à la course, en buvant le sang et se nourrissant de leur chair crue; à son défaut, de l'herbe et des fruits sauvages. Ce serait à une époque postérieure aux premiers temps héroïques de l'Inde que la Chine aurait été civilisée par une nation immigrante de la race indoue, kschattrya, ariane, blanche, et Pan-Kou, législateur, « était ou l'un des chefs, ou le chef, ou la personnification d'un peuple blanc, venant opérer en Chine les mêmes merveilles qu'un rameau, également indou, avait antérieurement préparées dans la vallée supérieure du Nil. »

Telle est cette version qu'il n'est pas de notre ressort d'apprécier, mais que nous ne pouvions cependant passer sous silence, puisque, selon elle, l'homme et les civilisations auraient encore une ancienneté beaucoup plus éloignée que celle qui est chiffrée par les Chinois, dont les dates historiques suffisent, d'ailleurs, pleinement pour le rapprochement à en tirer.

On a vu finir le règne de Yu 2198 ans avant l'ère chrétienne; il n'était alors nullement question de l'existence des Grecs, et sans remonter à une origine fort embrouillée, il suffira ici de reconnaître quel était l'état des choses chez eux à l'époque de la guerre de Troie, une guerre fratricide entre gens de même langue et de même souche, datant de 1193-1184.

A cette époque les arts de la paix se réduisaient encore pour les Grecs à leur procurer les choses nécessaires aux besoins de la vie. Les meubles étaient grossiers; la charrue à peine ébauchée. Les héros faisaient euxmêmes leur cuisine; Achille prépare de ses mains le repas qu'il veut offrir aux ambassadeurs d'Agamemnon. Ulysse sculpte son lit. Nausicaa, fille du roi des Phéaciens , demande à son père la permission d'aller au fleuve avec ses compagnes pour y laver les hardes de la famille. Lorsque Ulysse rentrant dans ses domaines aborde Eumée, un assez gros personnage puisqu'il était l'intendant du roi d'Ithaque, le divin Eumée <( travaillait à se faire une chaussure de cuir de bœuf avec tout son poil. »

En fait, on ne pratiquait pas l'étude; on ne connaissait de l'arithmétique que les calculs qui convenaient au cercle étroit des affaires; l'or et l'argent servaient aux échanges, mais les métaux n'étaient pas monnayés. Comme outillage, Homère cite la hache, l'herminette, le vilebrequin, le rabot, le

niveau, en omettant de parler de la scie, de l'équerre et du compas, dont on se serait peu servi, l'art de tailler et de polir les marbres ne paraissant point avoir encore été connu. Quant à l'astronomie des Grecs, elle consistait à observer les constellations les plus apparentes pour se diriger dans leur cabotage , qui avait presque toujours lieu en vue de la terre. Homère ne parle que de la grande et la petite Ourse, des Pléiades, des Hyades, d'Orion et de Syrius.

Sans l'éclair projeté par Y Iliade et 1' Odyssée, on serait loin de connaître même cet état de choses; car la longue période qui suivit la guerre de Troie et qui s'étend du douzième au cinquième siècle, où l'éclatante action des Grecs apparaît alors dans le vrai jour de l'histoire , cette longue période de siècles n'est connue dans ses principaux éléments que d'une manière générale, aucune partie des annales de la Grèce n'offrant aussi peu de renseignements.

Rapprocher deux états sociaux d'une pareille inégalité, et alors que le plus rudimentaire est d'une telle postériorité, c'est obtenir en conclusion le renversement de l'ordre traditionnel chez nous pour l'étude de l'antiquité classique; et c'est tout ce que nous avons voulu faire ressortir, estimant ce résultat utile à la sincérité de la chronologie des civilisations, et, partant, à la véritable filiation des industries se rattachant aux choses du costume.

Assurément, cette observation peut prendre l'aspect d'une digression inutile pour un certain nombre de nos souscripteurs auxquels elle n'apprendra rien qu'ils ne sachent; mais nous avons cru devoir considérer que si nous avons quelque peu, et même tout à fait, l'air d'enfoncer une porte ouverte pour ceux qui l'ont franchie, il n'y avait pas d'inconvénient à ce que cette porte devînt de plus en plus largement ouverte. La certitude d'être de quelque utilité à ceux qui ont besoin de guide sur ces questions de priorité, de primordialité , nous a décidé à passer outre, notre but étant net et simple, et sans arrière-pensée de pédantisme; car la science que nous invoquons n'est point la nôtre : c'est une archéologie toute faite dont nous résumons les éléments pour ceux qui ne possèdent pas les documents originaux , c'est-à-dire ces livres plus ou moins anciens que Montesquieu

appelle les livres d'auteur, en les distinguant spirituellement des nouveaux, qui sont, dit-il, pour les lecteurs.

Pour en terminer sur la question des âges, et sur ce que les peuples ont pu se devoir les uns aux autres, à en juger par les dates de leur civilisation, ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on s'est préoccupé de ce que les Grecs ont pu emprunter aux gens du Céleste empire. J. Hoger, en 1805, publiait le « Panthéon chinois, avec de nouvelles preuves que la Chine a été connue des Grecs, et que les Sères des auteurs classiques ont été des Chinois. )) Un exemple modeste mais significatif peut servir ici à caractériser l'action des Grecs ; les plus anciens objets chinois sont ornés de ces lignes droites et anguleuses, au parcours plus ou moins compliqué, auxquelles est resté le nom de grecques, et l'âge inscrit sur les vieux vases en bronze de la Chine où l'on rencontre des ornements de cette espèce ne laisse aucun doute sur la priorité de ceux-ci. Mais qu'ont fait les Grecs des ornements de ce genre, qui se retrouvent, au surplus, et avec plus ou moins d'ingéniosité chez tous les peuples primitifs? Ils se le sont approprié, ce genre, avec une telle supériorité qu'il n'est point de grecques qui valent les leurs, et avec leur imagination, en les baptisant méandres, parce qu'à leurs yeux le caprice des retours de ces lignes suivant néanmoins une marche continue était une image de ce fleuve Méandre, qui joue son rôle dans Y Iliade, ils ont donné à une conception qu'ils n'avaient point inventée un cachet aussi supérieur que possible, par l'exécution matérielle, en même temps qu'ils la dotaient d'une sorte de poésie se rattachant à leur tradition héroïque. C'est la caractéristique de leur part dans l'histoire des arts, en général, et elle est assez belle pour n'avoir point besoin de fables, c'est-à-dire de mensonges. Enfin, pour dernier mot sur ce point, il semble que l'on doive considérer de même, dans l'ordre historique, les Egyptiens, ces aînés immédiats de l'art des Grecs, et quoique il soit vrai que sur ce sujet les papyrus soient loin d'avoir encore tout dit.

Le costume, déterminant l'apparence extérieure de tous ceux qui ont vécu, est inséparable du souvenir laissé par les aïeux ; il appartient en propre à l'histoire. Pour les postérités, et quoi qu'en dise le proverbe, dont le véritable sens s'applique à l'intimité de l'être, « l'habit fait le moine )); il fait l'E-

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