RÉFLEXIONS GENERALES SUR LA MODE EUROPÉENNE
Nous avons annoncé ci-dessus que la méthode de notre nomenclature demandait une modification en rapport avec les choses représentées dans la dernière partie de ce petit recueil, (les tableaux X, XI et XII, concernant les modes européennes,) c'est-à-dire non plus des vêtements plus ou moins flottants, mais des habillements généralement ajustés sur le corps, et dont on ne saurait donner la véritable physionomie par les détails qui sont, avec le temps, devenus de plus en plus nombreux. Tous les historiens qui se sont occupés des mœurs au moyen âge, en Europe, signalent comme un fait caractéristique que dès le quatorzième siècle on remarqua l'accroissement des pièces de détail qui, s'accumulant dans les costumes, en renouvelaient sans cesse la physionomie. A quelle époque s'arrêter dans un pareil mouvement pour dégager des exemples ayant la valeur de véritables types ? et, en admettant que l'on réussît à décomposer l'ensemble de costumes de cette sorte, de manière à fournir la coupe des différentes pièces sous forme de patrons réels, de quelle utilité pourrait être un pareil travail ? La réponse a été faite, et par un écrivain dont l'abstention est une leçon.
Viollet-le-Duc en traitant l'article robe dans son Dictionnaire du mobilier français, et en traitant cet article avec ampleur, illustré de personnages nombreux, n'a pas introduit un seul patron dans le cours de ses commentaires. Voici d'ailleurs sa définition du mot robe (reule, roule) ; « ce mot désigne tout un vêtement complet, depuis la chemise jusqu'au surcot, au peliçon et au manteau ; mais en bien des cas, l'une des parties de l'habillement, et alors il ne s'applique qu'aux vêtements longs. On appelait coupeurs de rôle les tailleurs, et ceux-ci fournissaient un vêtement complet composé de plusieurs pièces, chemise, jupe, cotte, bliaut, peliçon, surcot, manteau. Les chemises sont désignées par rolce lingœ, etc. » Ainsi qu'il a été dit, c'est ce qu'on appelle aujourd'hui un costume; une dame se fait faire un costume, lequel comprend la robe, le vêtement supérieur, le chapeau, la chaussure, jusques aux bas et aux gants, et aussi la lingerie. Veut-on savoir, en somme, l'opinion des façonniers, ayant pour profession de refaire des costumes sur des types historiques ? Voici le langage qui nous a été tenu par les habiles du genre : « Nous ne nous servons jamais de la coupe des vieux vêtements, il nous suffit de l'image de leur tournure, et nous obtenons cette tournure avec des coupes à nous, plus simples et partant meilleures que celles des anciens artisans agissant avec des moyens personnels, et non d'école, comme le sont ceux de l'industrie des coupeurs modernes. » Et, préjugés ou non, il en est ainsi pour toutes les coupes d'antan , auxquelles quelques curieux s'intéressent seuls ; or, les choses sont rapidement d'antan dans le domaine de la mode.
Nous avons donc dû renoncer à l'isolement des pièces dont se compose le costume depuis les quatorzième et quinzième siècles, et suivre la progression des choses en donnant
des ensembles indiquant à grands traits les lois auxquelles la mode européenne se tronvi historiquement avoir obéi, et avec une persistance telle, malgré toutes les tentatives mommtanées pour remonter le courant, que, par exemple, l'Européenne avec la tournure particilière que les costumes lui ont procurée, n'a plus qu'un lien de parenté assez éloigné ave la femme que les anciens ont connue ; c'est là un fait qui a sa place marquée dans un histolque général. L'Européen a été amené à s'écarter de certaines lois naturelles, et, en quelque ;orte, à retoucher la créature humaine, et non, paraît-il, sans quelque justesse en certains cas; car si tout le monde est d'accord pour reconnaître les inconvénients du corset dont il a éë usé avec tant d'excès, sans qu'on soit parvenu, d'ailleurs, à en faire supprimer l'emploi, il n'en est pas de même des talons de chaussure de hauteur moyenne, et nous connaissons des médecins qui les approuvent franchement, en s'appuyant sur leurs connaissances anatomioies, particulièrement sur l'anatomie des femmes.
Tout le monde sait que le pied des Européens a été déformé par leurs chaussures, et conme, ainsi que le dit Charles Blanc dans Y Art de la parure, ce c'est par le soulier que s'achète le caractère d'une toilette », c'est d'abord en examinant la nature des chaussures que l'on ^'explique certaine tournures, et que l'on parvient à reconnaître quelques-unes des lois facices qui ont régi la mode chez nous.
Eappelons d'abord ici, comme nous le faisons par le dessin, nos 151, 152 et 153, ce que sont les lois naturelles en ce qui concerne ce que les artistes appellent la pondératioi du corps humain. L'homme, qui se tient naturellement debout sur ses pieds, qui a la ma-chc droite et des mollets, ce qui le distingue du singe, disent les naturalistes, s'appuie sutout sur ses talons, dans la marche ainsi que dans l'immobilité, selon les préceptes de Léoiard de Vinci, d'Albert Durer et de Jean Cousin qui nous fournit une figure démonstrative. )ans l'immobilité, la femme, debout sur ses pieds rapprochés et posés à plat, a une tendance narquée à porter le ventre en avant, l'arrière du corps rentrant dans la ligne droite.
Dans la marche lente le corps humain oscille, et c'est une des grâces de la femme que «tte cadence de son corps ; mais dans cette marche le ventre tend de plus en plus à saillir. Les Grecs connaissaient parfaitement ces lois naturelles et les préceptes de la pondération du orps humain, ainsi que le montrent les nos 131 et 133, qui en sont une expression noble, nais sentant le vieux jeu, aurait pu dire la dame du quinzième siècle ; car la tournure qu'oi lui voit aux nos 154, 156, ICI et 164 est une autre expression de la pondération du corps humain dans des conditions analogues à celles de nos Grecques, les pieds étant posés de mme, à plat sur le sol.
Mais laissons les anciens, tenant de leurs costumes une tournure qui leur est propre, jour suivre lès effets de la mode chez nous, en observant le développement de l'espèce de méta.iorphose de la dame européenne, dont la tournure actuelle est très certainement due aux talos de la chaussure dont ses aïeules lui ont appris à faire usage. Voici, en grandes lignes, la mâche
historique d'une innovation véritablement peu ancienne, puisqu'elle ne remonte pas au delà du seizième siècle, pendant la durée duquel on ne porta même que des talons bas (type de chaussure d'homme, n° 173), après avoir d'abord usé des semelles en plan incliné, dont l'épaisseur allait en s'amoindrissant vers le bout du pied, type n° 155, qui est la mule simple, pantoufle ou soulier sans quartier que, dans les mêmes conditions d'inclinaison de la semelle, et le pied y posant en plein, les Vénitiennes firent monter sur le fameux support en forme de pied de vache (types nos 156-157 et 162-163, complétés par la figure des dames chaussées de cette mule, nos 159, 193 et 194.) Il n'est pas difficile d'observer ce que le désir de se procurer l'air majestueux, inspirant les modes de l'époque, produisait dans la tournure des dames ayant les pieds posés à plat, avec ou sans surhaussement, la tension du corps en avant, le torse rejeté en arrière, les épaules effacées, la cambrure des reins et la coiffure secondant l'effet général en restant dans la ligne du croissant que formait le profil de l'attitude. Cette tournure, résultant encore des lois naturelles ainsi qu'on l'a remarqué, eut une expression que l'on peut qualifier de suprême, pendant le quinzième siècle, avec les ventres artificiels imaginés par une mode que Michelet dit avoir duré quarante ans , ce qui nous paraît un minimum ; on la fait remonter vers la fin de la guerre de Cent ans, les grossesses, dont on se donnait au moins l'apparence, devant réparer les malheurs de la France, disait-on, ce qui ne devait plus guère préoccuper la dame allemande dont Durer a fait un type si remarquable, le n° 161. En regard de ces dames, dont la silhouette en profil se dessine par l'extérieur d'un croissant, notre tab. X montre chez les femmes de l'époque suivante la verticalité de la façade haute et droite, avec le monte-au-ciel surmontant la tête et dirigé en avant, le volume des draperies traînantes rejeté tout à l'arrière, ce qui est le produit direct de la chaussure des types nos 169 et 170, dont les hauts talons obligeaient à porter le poids du corps sur les orteils. De ces transformations successives, dont la tournure de la dame de la dernière partie du dix-septième siècle, n° 168, offre un exemple si concluant, on peut induire toutes les conséquences du changement de principe dans la tournure ; le surplus, suivant le goût du jour n'étant plus que des tempéraments qui parlent d'eux-mêmes, et pour lesquels la nomenclature, à laquelle nous laissons le dernier mot, suffit amplement, après tout ce que nous avons détaillé dans le corps de notre ouvrage.
Nous avons inséré dans ces derniers tableaux des types de la mode présente, qui se relient virtuellement au passé retracé. Charles Blanc écrivait en 1875 : « La toilette des femmes devient une image du mouvement rapide qui emporte le monde. On les voit encore aujourd'hui, tantôt vêtues et boutonnées comme des garçons, marcher sur de hauts talons qui les poussent en avant, hâter leur pas, fendre l'air, et accélérer la vie en dévorant l'espace. » A notre sens, l'éminent critique d'art, professeur d'esthétique, avait mieux à signaler; nos femmes ne hâtent pas ainsi le pas (ce n'est pas la mode) ; ce qui est vrai, c'est qu'elles se sont procuré, et même dans l'immobilité, comme on en peut juger par la jeune fille boutonnant ses gants, n° 184, une tournure alerte, dégagée comme celle que donne le mouvement à la
femme dessinée par Jean Cousin, n° 152; celle-ci marche franchement et la jeune fillt est arrêtée, et cependant les deux profils du corps se présentent presque en même ligne, et il faut reconnaître qu'il y a dans cette mode de l'adresse et du bon goût, conforme d'ailleurs aux résultats cherchés par les devancières, qui souvent, semblables aux modernes, voulaient se procurer cet air fringant auquel la fine chaussure à hauts talons a tant de part.
Les documents contenus dans nos petits tableaux consacrés à la mode émanent des sources les plus sûres, et c'est à des maîtres faisant autorité que la plupart des figures sont eues. En pareille matière il faut de la sincérité pour être utile, et ici, comme partout du reste dans notre recueil, il n'y a aucune place pour l'exagération de la caricature ; les choses parlent d'elles-mêmes, sans ce secours dangereux.