INTÉRIEUR DE L'HABITATION, — LES TERRASSES
LE PALAIS DES DÉLICES D'UN EMPEREUR MOGOL. — UNE CÉLÈBRE FAVORITE. LE GYMNOSOPHISTE. — LE GYMNASIARQUE.
(PLANCHE DOUBLE
L'architecture dite musulmane ne devait prévaloir dans l’Indoustan qu'après l’envahissement des Arabes, la première création d’un empire musulman, reprise à la suite d’une interruption de cinq cents ans par la dynastie des Ghaznévides, la fondation du royaume mahométan de Delhi, et enfin après l’érection de l'empire mogol sur les ruines de l'empire Patan par le petitfils de Timour-Bey, Djahir-el-din Mohammed, surnommé Baber, Ze tigre. Cette architecture indo-persique, qui à peuplé Tanjaour, Tritchinapali, Barramahl, le Mysore tout entier, de temples et de mausolées comme le célèbre tombeau de Naïder aly Khan et celui de l’empereur Shah-Jehan, dans le Tadj, est toute différente des rocs sculptés de Mavalipouram, des excavations immenses eb des temples souterrains de Sadras, d'Éléphanta, de Salsette et d’Élora, où les sculptures innombrables surpassent tout ce que l'imagination peut enfanter de plus gigan. tesque et de plus extraordinaire,
Lorsqu'on a vu l'invasion momentanée de l'Inde par un impitoyable exterminateur comme Timour-Bey (Tamerlan) qui ne s’est retiré qu’en laissant derrière lui le silence des déserts eb la terreur de Son nom, on est vraiment étonné d’avoir à constater que les gens de sa lignée, venus à leur tour de Samarcand et du Bekhâra, de Caboul eb de Ghozna, les Mogols du Khorassan, n'avaient rien du sombre génie du vieil Indoustani; on peut juger de la différence des inspirations en regardant mourir après cinquante et un ans de règne, le troisième empereur de la dynastie mogole, Akbar, le plus sage et le plus grand des souverains qui aient jamais porté le sceptre de l'Inde, fortement soupçonné par les missionnaires portugais dont il se jouait, de s’être voué au culte assidu du soleil,
C’est pour donner de l'architecture musulmane, de son décor dans l’intérieur de l’habitation, et du sobre mobilier qui lui convient, une idée générale, que nous reproduisons, en un strict
fac-similé, les miniatures qui composent notre planche. Leur naïveté protège les scènes intimes qui s’y rencontrent; pas plus sous ce rapport que pour ce qui concerne l'architecture, il ne fallait ici d'interprétation. L'imagination doublée du savoir de l'artiste suppléera facilement, croyons-nous, à ce qui peut être défectueux dans ces petits tableaux d’un caractère si exceptionnel; car il semble vraiment que ce ne puisse être qu’à vol d'oiseau que le miniaturiste indien a pu plonger son regard dans le harem infranchissable d’un empereur, le faisant pénétrer jusque sous les tentures des terrasses les plus reculées et les plus secrètes.
Le mâhl des Indous, qui correspond au karem dans le sérail de la Perse et de la Turquie , et qui, comme le harem, est le lieu où sont renfermées les femmes, est de même impénétrable.
Bernier, qui en qualité de médecin, fut introduit plusieurs fois dans le mâhl d’Aureng-Zeb auprès d’une dame malade, n'y put jamais rien voir; on lui enveloppait la tête pour le conduire. Manucchi, autre médecin, a prétendu être entré dans les appartements les plus secrets, et il à fait une relation de ce qu’il y aurait vu. Cette relation ne contient que des généralités, et ce que l’on en peut tirer avec le plus de vraisemblance c’est qu’il y avait des rapports très étroits entre le mâhl du Grand Mogol et le harem Aumayoun où harem impérial de Constantinople, On ne pénètre dans ce dernier et inviolable asile que par une seule issue, et en franchissant quatre portes, deux de bronze et deux de fer. Des eunuques noirs y veillent jour et nuit, sous le commandement d'un chef auquel l'entrée du sanctuaire est interdite, comme à son monde. Au centre des constructions qui composent la demeure des femmes, s'élève le pavillon du souverain. Les appartements sont distribués autour de ce pavillon ; la division en cadines, quediklis, oustas, schaguirdes et djarigé répond à peu près à celle des reines et princesses du sang, aux begoum, aux concubines ou femmes de divers rangs, qui composaient six classes dont les appartements, comme chez le grand seigneur, se trouvaient, pour chaque série, dans un corps de logis différent.
Selon Bernier, dans le mâhl d’Aureng-Zeb qui contenait deux mille femmes, occupant un grand nombre d'appartements plus où moins magnifiques, selon le rang, il y avait fort peu de ces appartements qui n’eussent de belles promenades, des lieux ombragés, des petits ruisseaux, des fontaines, des cascades, des grottes offrant une retraite agréable durant la chaleur du jour, et des pavillons élevés pour y dormir au frais. Il y avait encore dans ce mâhl, plusieurs troupes de chanteuses et de danseuses ; chaque reine et chaque princesse avait sa musique à elle; mais il paraît que ces femmes ne résidaient point au palais ; on ne les appelait que de temps à autre dans le harem pour l’amusement de l’empereur, et Aureng-Zeb ne voulut jamais permettre que les baladines y passassent une seule nuit, comme avai£ fait son père.
Des femmes esclaves faisaient tous les ouvrages serviles ; l’empereur même était servi par elles. Le Grand Mogol avait, en outre, une garde permanente de cent femmes Tartares armées d’un arc, d’un poignard et d’un cimeterre. À
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Dans les appartements intérieurs, comme aux portes, il y avait une multitude d’eunuques ; le nombre de ceux que les dames chargeaient de leurs commissions pour le dehors était, paraîtil, prodigieux.
Haram et mähl, sont des expressions de même source et de même sens. Pour le vieil arabe, son karam c’étaient ses épouses et leurs esclaves que, pour la bataille, il plaçait au centre des siens, et qui animaient le soldat dans le combat en l’excitant à se battre bravement. Le #4A1 ou la smala du chef arabe dans l'Algérie, est ce haram de l’homme de la tente. Aussi, pour les Orientaux le mot « harem » n’a-t-il pas comme chez nous l'unique privilège d'évoquer certaines images riantes, il s’y mêle toujours l’idée austère de quelque chose de mystérieux et de sacré.
Les palais se composent ordinairement de petites cours, entourées de bâtiments élevés, quelquefois découvertes, mais le plus souvent plantées d’arbres pour avoir de l'ombre.
On voit toujours une colonnade en forme de cloître qui règne autour dé chaque cour ; souvent les galeries du cloître sont des bâtisses à toit plat, presque toujours en terrasses. Le stuc blanc des murailles est le #chounam; il est d’une qualité très fine et fait avec un calcaire tout particulier, le kanker, mode de construction très solide. Les appartements sont peints avec des couleurs à l’eau, et quelquefois à l’huile.
Dans les jardins, généralement réguliers, de longs et étroits canaux, revêtus à l’intérieur de pierre ou de stuc, aboutissent tous à un centre commun, où se trouve quelque fontaine jaillissante, Les plates-bandes de fleurs sont toutes dessinées d’une manière uniforme. De fraîches retraites, bien protégées contre l’ardeur et l'éclat du jour, pendant les chaleurs de l'été, sont disposées de tous les côtés.
On trouve un type des plus riches et des plus animés de la « cour intérieure de l'habitation des femmes » en notre planche (Inde), ayant pour signe l'arc. Ce que l’on rencontre dans ce tableau, sous le rapport de la décoration architecturale, des détails de ia vérandah, des tapis, etc., est le véritable complément de nos terrasses.
Les grands appartements des palais sont aux étages supérieurs. On y parvient par des escaliers étroits et raides, pris dans l'épaisseur des murs. La construction est si solide, que les toits plats en terrasse permettent toujours d'ajouter un ou plusieurs étages par-dessus les autres.
De préférence, les maisons de campagne sont surtout de stuc blanc.
Les planchers des chambres sont recouverts dans toute leur étendue par un épais tapis. Elles n'ont pas d'autre meuble fixe. On s’y asseoit sur une pièce d’étoffe que l’on y étend ; les égaux vis-à-vis l’un de l’autre, les princes sur un coussin peu épais que recouvre un petit tapis de soie brodée.
Les portières, que l’on voit partout, que l’on monte, descend et fixe, repliées sur le mode des stores, sont de lourds rideaux de soie.
La description de certaines tentes particulières de l’empereur nous permet de compléter ces renseignements,
Ces tentes étaient doublées en toiles de Masulipatam des plus fines, parsemées des plus belles
fleurs faites au pincéau ; à côté de l’Amka et des autres pavillons principaux très élevés, faits pour être vus de loin, avec leur grosse et forte toile rouge entrecoupée de grandes bandes de diverses couleurs, on voyait les tentes des begoum et des autres dames du sérail, et entre autres de véritables petites constructions, les £arguaï ou petits cabinets surmontés d’une espèce de petit dôme ; ils étaient faits en planches de sapin très légères et très minces, peintes et dorées en dehors, et tapissées en dedans de drap d’écarlate, ou en râs à fleurs, ou bien en brocart, Les portes s’en fermaient avec des targettes en argent. Le petit pavillon fixe, n° 10, est de ce type.
Nos n°% 2, 8, 4, 5, 7 et 10, sont les terrasses d’un mél de la première partie de notre dixseptième siècle. On est ici chez Djehanguir. (Voir son portrait pl. Inde, ayant pour signe le Croissant.) Cet empereur, dont la résidence ordinaire était dans le Pendjab, à Lahore, avait son palais de délices dans le petit royaume de Cachemire, que la richesse de sa végétation a fait considérer comme un paradis terrestre, et dans la vallée même célébrée avec tant d’enthousiasme par les poètes orientaux ; vallée qui doit au voisinage de l'Himalaya la fraîcheur de son climat, parfois même un peu vif, puisque Djehanguir affligé d’un asthme, mourut à l’âge de trente ans pour y avoir fait une résidence trop prolongée, |
Chez cet empereur nous sommes particulièrement chez la célèbre Mhir-el-Nissa, Ze soleil des femmes, la belle Tartare, Nour-Mahal, connue surtout sous le nom de Nour-Djihar, la lumière du monde, qui fut toute puissante sur le cœur de Djehanguir, et dont on voit ici se dérouler les premiers actes. ;
Nour-Mahal était fiancée dès l'enfance lorsque Djehanguir eut l’occasion de la voir ; tous deux s’éprirent l’un de l’autre. Akbar vivait encore ; et comme le lien des fiançailles est indissoluble dans les mœurs de l’Inde, il voulut que les choses suivissent leur cours régulier, et défendit à son fils de s’y opposer.
C’est ce « cours régulier » que représente la chambre nuptiale n° 6, dont Sher Afkan, le mari, s'éloigne en emportant le collier de perles de l’épousée, symbole du joug qu’à en juger par son attitude la dame ne subit qu'avec la pensée de s’y soustraire,
Le premier soin de Djehanguir, empereur, fut de faire tendre des pièges au pauvre mari, pour le faire périr accidentellement, dans quelque chasse au tigre, à l'éléphant. Et ne réussissant pas, Sher-Afkan étant très brave et très populaire, à s’en débarrasser de cette façon, il se décida à le faire assassiner ouvertement ; il y fallut une petite armée de quarante hommes, dont Afkan tua le chef de ses propres mains avant de mourir sous une grêle de flèches, Djehanguir put alors rapporter à la dame le collier de perles qui lui rendait une liberté dont le n° 8 montre l’usage qui en fut fait. Seulement, il paraît que le cœur du royal amant fut d’abord déchiré de remords, et pendant longtemps ; car pendant quatre ans, il refusa de voir Nour- Mahal, et l’abandonna négligée dans un coin de son palais. La dame attendit patiemment, passant le temps comme il se pouvait ; là, n° 2, entre une musicienne et probablement quelque diseuse de bonne aventure qui, par ses propos encourageants, l’aidait à supporter la mélancolie du paysage ; là, n° 4 et 6, s’occupant de ses parures, des mille apprêts raffinés de la galanterie, se
contemplant dans le miroir rassurant, et toujours prête pour le sacrifice attendu. Le n° 7 montre Nour-Mahal ayant su rallumer la passion mal éteinte de l'empereur, et devenant alors toute puissante. Nous ne saurions dire si les deux hommes qui paraissent vouloir obtenir de la gardienne du harem l'autorisation de voir Djehanguir, représentent les parents de la dame. Ces parents, dit la chronique, furent élevés aux plus hauts emplois de l'État, et son frère nommé grand visir, Le bonheur voulut qu’il possédât les talents nécessaires à ce poste éminent,
La découverte de l’essence de rose est de ce temps; on la nomma d’abord essence de Djehanguir, et Mohammed-Hâchem, dans son histoire des Grands Mogols, attribue cette découverte à Nour-Djihan, Nourdjihan-Beygum, la sultane favorite de l’empereur. Kâmgar-Hossein, dans son livre intitulé Maacer Djihan quiri, place la découverte de l'essence de rose à la même époque, maïs l’attribue à la mère de Nour-Djihan, que l'empereur récompensa en lui offrant un collier de perles valant trente mille roupies. En indoustani, le nom resté à l'essence de rose esb ather goûl, ou simplement ather, essence.
C’est au souvenir de cette découverte qu'est consacrée la miniature n° 10: le chef des eunuques noirs, le premier des officiers du sérail, ayant seul, parmi les domestiques, le privilège de s’asseoir devant le maître, était le principal ministre des huiles et des parfums; et c'est une question qui les concerne qu’agitent iciles deux personnages tenant chacun une fleur, la dame un pavot, le noir, une rose.
Le n° 1 représente une entrevue historique, une conversation que Djehanguir eut pendant plus d’une heure avec un misérable fakir qu’il couvrit d'absurdes caresses, qu’il serra dans ses bras, et à qui il donna enfin cent roupies. On ne sut si cette démarche de l’empereur musulman était due à la superstition ou à la politique. Le Yoguis ou Saniasse qui fixe sa demeure dans un lieu exempt de souillure, ni trop haut ni trop bas, et s’assied sur les gazons sacrés, appelés K'os, recouverts d’une peau eb d’une toile, le fakir qui se livre à la pratique de sa dévotion en concentrant son esprit sur un seul objet pour rendre son âme pure, est celui auquel les anciens avaient donné le nom de gymnosophiste,
Le n° 8 a une attitude propre au derviche tourneur. Cependant nous ne pouvons dire sûrement que celui-ci en soit un.
Le n° 9 est un gymnasiarque, en Caleçon pour la lutte et pour ses différents exercices. Il est rasé, ne conservant qu’une toute petite queue à l’occiput, une mouche aux tempes, et une minuscule moustache,
Fac-similé d'après des miniatures de la collection de M. Ambroise Firmin-Didot.
Texte d'après Ferrario. — Dubois de Jancigny et Xavier Raymond, Inde, Univers pittoresque. — A. Louis Rousselet, Inde des Radjahs. Tour du monde, 1874.
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